Raskolnikov a des TN mais pas de remords

Il est assez drôle de lire cet essai au milieu d’une session de lecture des Rougon-Macquart, et il se trouve que je l’ai lu juste avant de clôturer cette saga, juste avant le dernier tome. Le contraste est intéressant, mais il a ses limites. Je veux dire que Theodore Dalrymple, pseudonyme du médecin psychiatre Anthony Daniels, se penche bel et bien sur la condition de ceux qu’on appellerait pudiquement les pauvres, mais dont il serait plus précis de spécifier qu’on ne parle pas des miséreux du XIXe siècle, de vrais miséreux que le docteur Daniels a d’une certaine manière fréquentés et soignés lors de sa première prise de poste, en Afrique. Non non, on parle de cette nouvelle classe sociale qui n’a plus de pauvre que le nom, qui a en réalité le cul bordé de nouilles, abreuvée qu’elle est par le confort moderne et l’argent de l’État, cette classe que Dalrymple nomme l’underclass, les Allemands Lumpenprolétariat, les Américains white trash, les Français cas sociaux. Même s’il y a des liens de causalité plus ou moins similaires, le pauvre au XIXe n’est pas le pauvre au XXIe : from galérer-pour-chercher-à-manger to faire-systématiquement-des-choix-de-merde-dans-une-profusion-d’opportunités.


Dans cet essai, ou plutôt ce recueil d’articles réunis et publiés en volume en 2003 pour en former un, l’auteur étudie ces gens par le biais du crime, officiant en fait en tant que médecin dans l’hôpital de la prison de Birmingham. Il parle donc de ses propres patients, qu’il dut traiter pendant des années ; le livre est donc très riche en expérience personnelle (même si, on le lit souvent, un patient est souvent le clone comportemental d’une autre patient...), expérience qui, alliée à un esprit lucide et le refus des œillères idéologiques, lui fournit matière à moult réflexions sur la dégradation de la société, notamment ce nivellement par le bas qui, selon lui, proviendrait originellement de la haute société, l’upper class. Paradoxal ? Non, les idées progressistes d'égalité et de tolérance conduisant au refus des hiérarchies proviennent effectivement des intellectuels, de l’upper class. Par effet de ruissellement, elles ont poussé dans le terreau fertile des têtes de gens à qui on n’a pas besoin de dire deux fois que rien n’est grave et que tout est pardonnable. Le noyau dur à la fois de la critique et de la solution individuelle proposée par Dalrymple est en fait, justement, la responsabilité individuelle, battue en brèche par cette même idéologie tant il est vrai que pour prôner ce recours-là il faudrait croire, premièrement, en une frontière entre bien et mal, entre ce qui est bon et acceptable de faire et ce qui est inacceptable. Donc comparer les actions, les hommes, entre eux, entre récompenser le bon et châtier le mauvais. Entre cela et établir une hiérarchie, il n’y a qu’un pas. Deuxièmement, il faudrait croire au libre-arbitre, notion peu compatible avec la dépendance heureuse et béate.


La conséquence plus lointaine de l’idéologie de la déresponsabilisation est en réalité l’abolition du temps, désormais rétracté en une bulle extensible à l’infini, concentré sur lui-même, comme un drogué après sa prise subventionnée, dans son salon meublé par l’État. Pour peser les conséquences d’un choix, pour mesurer l’implication réelle des idéaux, il faut se projeter dans l’avenir. Et l’avenir a subi le même sort que le passé, il ne compte plus, plus autant que le présent éternel qui brise le lien de continuité entre les ancêtres et la descendance, qui brise le lien entre les hommes du présent eux-mêmes, d’ailleurs, puisque pour s’envisager en communauté il faut s’envisager soi-même comme une partie de cette communauté, donc se lier aux autres sur la base du rapport mutuel, sous-tendu, précisément, par la continuité de cette communauté. Le présent éternel et le rejet systématique de la faute sur autrui (au choix : l’enfance difficile, l’État, la société, la drogue, autre chose) sont les deux éléments qui ressortent le plus éclatant des histoires dures de Dalrymple sur les innombrables patients qu’il a vus passer devant son bureau pendant quinze ans. Mais la juste dureté du jugement n’empêche pas un cœur empathique. Si le pauvre d’antan s’est mué en pauvre moderne, c’est-à-dire en dépossédé entouré de biens matériels, l’auteur sait bien qu’ils se sont en réalité eux-mêmes dépossédés. Dépossédés de la culture, de l’intérêt qu’ils pourraient porter à quelque chose, de l’éducation, de ce lien qu’on entretient avec autrui, car les enfants sont « élevés », faute d’un meilleur terme, par des parents eux-mêmes issus de cette underclass. Trop perméable aux théories déculpabilisantes, on accepte le confort mental autant que le matériel. Le confort, c’est quand on est porté par la vie, qu’on suit nos pentes faciles, jusqu’à ce que maman ou papa nous dise qu’il faut pas faire ça. Qu’ils tracent une limite. Et alors on geint sur l’infamie de l’entrave, puis on grandit et comprend que la liberté est en fait un fardeau dont la compétence pour le porter s’obtient des limites que l’on se fixe. Mais on peut aussi continuer de geindre. C’est plus confortable (et encore, on ne parle ici que des gens de bonne foi, il y a aussi quantité de multirécidivistes qui pleurnichent en consultation mais dont on aperçoit très bien, après grattage de surface, qu’ils connaissent les rouages judiciaires sur le bout des doigts, cherchant simplement le blanc-seing apporté par le diagnotic de folie, de dépendance ou le verdict de la fameuse enfance difficile).


On pourrait rétorquer que oui, d’accord, tout ça c’est très bien mais qu’il s’agit là d’une catégorie de la société quand même très spécifique, les prisonniers, et en plus en Angleterre, donc que c’est normal, que l’analyse est biaisée de fait et que ça ne nous regarde pas. Voyons.


Premièrement, l’analyse est bel et bien biaisée, de même que les expériences du docteur, mais en quoi ce fait évident prouverait qu’elles fussent fausses ou non avenues ? La focale mise sur l’underclass n’est que le grossissement et la concentration de tous les extrêmes comportementaux sur une catégorie donnée, mais qui peut vraiment prétendre n’avoir jamais entendu personne se dédouaner frauduleusement d’une faute commise, ou faire preuve de mauvaise foi évidente ? Qui peut prétendre n’avoir jamais été témoin d’une scène où madame Machin se plaint qu’elle voyait mal dans le parking souterrain pour expliquer avoir percuté une colonne de béton pour sortir, pourtant à la même place au moment de se garer ? Tu le savais, tu n’as pas fait attention, et tu étais sur le téléphone. La faute t’incombe. Qui n’a jamais entendu un homme se plaindre de s’être fait faire cocu par sa compagne ? Tu es trop faible, mielleux, tu n’habites ni ton corps ni le monde, tu es donc désexué. Ça ou autre chose, la faute t’incombe. Qui n’a jamais entendu personne se plaindre d’être « tombé dans l’alcool », que la drogue leur est « tombé dessus », que la vie « s’acharne sur eux » ? Ces formules passives ne font pas honneur à ton libre-arbitre : tu n’es pas tombé dans l’alcool, la drogue ne t’est pas tombée dessus, tu choisis librement de t’envoyer tes rasades dans le gosier et de fumer tes six joints par jour, ou d’obéir aux injonctions de l’entourage. Il t’incombe aussi de choisir ton entourage, et de te prémunir moralement contre celui que tu ne peux choisir. Qui peut prétendre n’avoir jamais entendu quelqu’un se plaindre de sa condition physique alors que ladite personne ingurgite 4000 calories par jour, est sédentaire et ne pratique aucun sport ? La génétique a bon dos, on sait. Tous ces éléments de langage sont omniprésents. La récurrence des formules passives pour décrire leur situation est vraiment le leitmotiv des complaintes recueillies par Dalrymple, il pointe le fait comme étant particulièrement saillant et tout à fait éclairant quant aux phénomènes qui les touchent, autant de fois qu’il est nécessaire pour se dédouaner d’absolument tout, achevant de faire des individus des esclaves de leurs propres penchants, de n’importe quelle influence extérieure et in fine du fameux « système » tant fustigé, paradoxalement. Mais en fait non, pas de n’importe quelle influence extérieure, étrangement... par exemple, après avoir entendu l’énième histoire d’un patient expliquant sa douzième récidive de cambriolage par la mauvaise influence des collègues, le docteur demande pourquoi ce caractère si influençable n’a bizarrement pas été effectif au moment où les profs à l’école ont essayé de lui transmettre la passion de l’étude. Silence radio.


Deuxièmement, établir qu’il est « normal » que l’underclass se comporte en asociale ne serait-il pas méprisant à leur endroit ? Est-ce à dire qu’on ne pourrait rien attendre d’autre de leur part ? Que c’est une fatalité ? D’autant plus que ce genre de remarque émane généralement de gens pleins de bons sentiments, de gens dont la tolérance proférée comme un mantra leur fait pardonner la mauvaise vie de petites gens qui seraient de toute façon trop stupides pour faire autre chose, de gens pour qui il semble important d’établir une distinction très stricte entre personnes pour qui il est normal de cambrioler, de tuer (puis de faire pour ça un mois de prison) et gens dont on attend tacitement un autre type de comportement, tout en niant le principe de hiérarchie nécessaire à l’intelligence d’une telle distinction. L’underclass, dans cette proportion en tout cas, est une création moderne : la pauvreté a toujours existé, elle fait partie de la marche normale d’une société mais elle n’implique pas le comportement asocial et destructeur. Surtout quand on jouit d’un confort de vie qu’un authentique miséreux ne pourrait qu’envier. Le fait désigné par la dénomination underclass recouvre en réalité les marginaux, des gens qui se maintiennent eux-mêmes dans la pauvreté par leurs comportements autodestructeurs ou asociaux, qui sont par définition... en marge, en conséquence de quoi leur nombre ne devrait pas être aussi élevé. Il s’explique par l’abolition contemporaine des règles, du jugement, du châtiment, favorisant ainsi la faiblesse intrinsèque en l’humain. L’auteur n’est cependant pas un moraliste ou un totalitaire, il ne s’agit pas de dicter à ses patients comment vivre. Au contraire des idéaux contemporains menant volontiers à l’aliénation, elle-même favorable au totalitarisme en tant que refus de son propre regard et de son propre jugement, il s’agit de remettre en perspective le jugement faussé qu’ils ont de leurs propres actions, de leur montrer qu’elles sont les conséquences de choix qu’ils ont fait, et qu’il s’agirait de les assumer. Si chacun est libre, ça signifie que chacun est responsable. Si personne n’est responsable de ses actes, que penser de cette liberté, pourtant revendiquée avec force pour se donner le droit de faire n’importe quoi ? C’est ainsi en tout cas que le docteur Daniels a choisi de traiter ses patients, en ne les confortant pas dans leur médiocrité, mais encore faut-il répondre à cet appel. Il réussit à en sauver quelques-uns, ou plutôt, à faire en sorte que quelques-uns se sauvent eux-mêmes : il raconte avec plaisir le sentiment de reconnaissance de ces quelques-uns.


Troisièmement, tout cela n’est évidemment pas réductible à l’Angleterre. Que ce soient les considérations sur l’immigration, le multiculturalisme impossible qui est en fait un multi-tribalisme, ou sur la culture de l’excuse et le laxisme bien choisi, je ne crois pas qu’il soit nécessaire d’insister sur la dégradation de la vie en société, sur la dégradation du peuple français lui-même, qu'il soit autochtone ou remplacé, et sur la mort lente de la culture et de l’éducation en France, tout à fait visible depuis bien des années maintenant. « Le chic grossier », « Est-ce la porcherie qui fait le cochon ? » ou « J’ai mal, donc je suis » sont autant d’articles qui, bien que se rapportant à l’Angleterre, pourraient tout à fait illustrer les réalités françaises sur l’égocentrisme revendicateur, le mauvais goût et le subjectivisme total. De toute façon, le livre conclue sur un petit article, à la fois triste et amoureux de la France, « Les barbares aux portes de Paris ». Publié en 2002.


En somme, est-ce un simple appel à la common decency, au sens commun ? Il y a des moments, rares, où des choses arrivent comme ça, et on ne peut rien y faire, et d’autres où il s’agit de penser une action. Il y a une marge de manœuvre, et une place pour chaque chose, c’est l’affaire du discernement d’empêcher le monde d’être un chaos insoluble dont on ne puisse rien tirer, un magma informe signant la mort absolue de l’être. Il n’est pas étonnant que Dalrymple soit un lecteur de Chesterton, dont la pensée quoique déroutante estimait elle aussi la juste mesure des jugements et des sentiments humains. On résumerait cela par une sentence d’Anaxagore :


« Au début, tout était confondu. L’intelligence vint, qui mit chaque chose à sa place. »

NB. Texte inédit en français, proposé par les éditions Carmin, la maison de Mos Majorum et de son traducteur Radu Stoenescu. Je dois dire que c’est de l’excellent travail d’édition, autant d’un point de vue de l’objet (qualité du papier, agréable en main, typographie soignée) que d’un point de vue intellectuel. La culture anglaise nous échappe assez en France, et l’appareil de notes du traducteur nous guide volontiers dans le tas de références mobilisées par Dalrymple, Anglais raffiné et érudit mais dont le style très clair et agréable à lire est rendu en français avec les mêmes effets. C’est vraiment du travail sérieux, félicitations à la maison.


Kavarma
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le 15 août 2025

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