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Avis sur Hannibal

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Critique publiée par le (modifiée le )

Si un temps durant, oser s'aventurer dans la préquelle d'histoires aussi populaires que celle du Silence des Agneaux et de Dragon Rouge était synonyme d'audace, ça n'est à l'évidence plus le cas aujourd'hui. Après le très bon Dragon Rouge de Michael Mann, auquel il manquait un acteur réellement charismatique pour incarner le Cannibale, et un peu trop marqué par les stigmates glacés de la fin des 80's chers au réalisateur, et surtout le célèbre Silence des Agneaux, qui opère la fusion dans l'inconscient collective et la culture populaire entre le personnage d'Hannibal Lecter et la geste d'Anthony Hopkins, l'univers de l'auteur était devenu une tentation pour beaucoup, mais à la fois un terrain glissant. Nombreux sont ceux qui s'y sont aventuré avec plus ou moins de finesse et de succès, mais l'exploit populaire du Silence des Agneaux n'a pas eu de digne descendant. Hopkins ose surfer sur son propre succès et délivre une performance dans Dragon Rouge surfant dangereusement avec l'autoparodie, malgré le relatif succès du film, la jeunesse d'Hannibal Lecter n'a passionné personne, pas même les acteurs chargés de lui donner vie, le public se lasse, la licence semble être essorée.

Alors une série exploitant à nouveau l'univers en question, préquelle aux deux romans/films qui plus est, partait avec bon nombre de casseroles au train.
Outre l'absence du Cannibale canonique, tout jeu de suspense autour de ses pratiques sociopathes est d'office voué à l'échec, vu que précisément, son anthropophagie est de l'ordre du fait avéré, et son passage en prison Haute Sécurité dans Le Silence des Agneaux ne laisse que peu de place à l'imagination quant à la conclusion possible de la série.

Mais balayer la série du revers de la main sous prétexte qu'on "connait déjà l'histoire" serait une erreur, grave qui plus est, vu la pauvreté ambiante en terme de séries vraiment excitantes.

Car si nous connaissons la noirceur de l'âme de Lecter, Bryan Fuller aussi, à l'évidence, et il ne commet pas l'erreur de jouer dessus en tant qu'élément de suspense. Dès le premier épisode, il règle la question de façon particulièrement intelligente, afin de permettre tant aux réalisateurs qu'au spectateur de focaliser son intention sur ce qui fait l'essence cette excellente série.

Clairement, une des forces de celle-ci est la présence de quatre personnages principaux construits avec finesse, sensibilité et intelligence, mais surtout interprétés avec une justesse sans faille.
Will, sorte d'empathe à la santé mentale bien entamée, profiler hors norme d'une dangereuse fragilité, supporte la narration centrale, sert de fil narratif. Fuller a la présence d'esprit de ne pas utiliser sa faiblesse comme un élément dramatique, mais comme une simple donnée, une information, un élément qui a ses conséquences, évitant tout le risque de pathos excessif lié à ce genre de personnage.
Pour le Dr Lecter, on évite le cabotinage excessif, offrant au spectateur, outre une interprétation magistrale, un personnage aux multiples facettes, par delà le bien et le mal, mélomane, gastronome (dimension du personnage abordée avec finesse, qui rend en comparaison grossière et générique la célèbre réplique de Hopkins "j'ai dégusté son foie avec du Chianti" suivie d'une moue grotesque), esprit brillant, capable d'empathie, de compassion, dans lequel sourd une inquiétante violence, et un détachement qui le rend capable potentiellement de tout, manipulateur et d'une honnêteté troublante à la fois. Le personnage est entier et pluriel, son épicurisme, son rafinement est tangible, réel, et surtout, que ce soit pour Will ou pour Lecter, leur intelligence est crédible, ce qui est raffraichissant après avoir subi le médiocre The Following où l'antagoniste était présenté comme une sorte de génie charismatique, mais n'ayant dans les faits ni génie ni charisme. Ici, la qualité de l'écriture est à la hauteur des prétentions de la série, et les scénaristes tiennent la route, réussissent à magnifier leurs personnages.
Cette intelligence se ressent tout autant dans les deux autres personnages principaux.
Le Gourou s'impose comme un personnage solide, obsédé, mari aimant, chef respecté et craint (élément posé là aussi avec finesse à travers quelques scènes implicites qui en disent plus long que de long discours, un haussement de ton qui fait trembler les genoux, un regard qui se passe de commentaire...Etc).
Ces trois personnages ont en commun des aspérités marquées, une santé mentale vacillante, et une dimension paternaliste qui se manifeste différemment pour chacun, et pour des raisons distinctes, mais qui frappe néanmoins les trois sociopathes.
En comparaison, le dernier personnage principal est certainement plus lisse, plus immédiat, mais néanmoins interprété avec une maestria qui ne fait pas pâle figure à coté des trois "monstres".

Quatre personnages entiers qui tissent une trame subtile et passionnante, dont la texture réussit à surprendre, l'évolution à captiver. Lecter fait preuve d'humour et use des phrases à double sens sans en abuser, et je suis impatient de passer au huitième épisode.

Une série qui impose sa maestria dans l'évolution de la relation entre ses personnages. La plupart des éléments sont posés devant nous, rien n'est vraiment caché, et pourtant, c'est dans les marges que se trouve l'essence de la série, dans l'implicite, la force du non-dit, le monstre qui grouille dans l'ombre, la coque qui se fissure, les hallucinations qui s'intensifient...

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