La comédie humaine dans le downtown

Avis sur Sur écoute

Avatar Mansfield
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The Wire est une fresque réaliste et juste d'une ville à la dérive : Baltimore. Sans tomber dans le défaut majeur des séries "policières" -le manichéisme- The Wire nous brosse un portrait des deux côtés des tranchées dans la saison 1. D'une part, on voit les policiers, et le système hiérarchique insupportablement pesant, où règne en maître le syndrome de Peters, d'autre part, on voit la vie des ghettos et du "milieu", avec une hiérarchie bien plus huilée et efficace. Le maître chanteur des ghettos, Avon Barksdale dont on ne voit le visage qu'au bout de quelques épisodes, est un personnage à la psychologie très intéressante. Nous le suivrons jusqu'au bout. Enfant des ghettos noirs du WestSide, il règne sur les quartiers ouest depuis plusieurs mois. Réussira-t-il à rester le "lion de la jungle" bien longtemps ?
De l'autre côté, tout en bas de la hiérarchie petersienne du système judiciaire de Baltimore, on trouve un inspecteur de la Criminelle qui prend à coeur son travail : Mc Nulty. Un "irlandais" comme on n'en trouve partout dans les villes américaines, c'est à dire un homme qui aime les femmes et le whisky. Bon, à part ça, c'est une fouine, un policier qui passserait bien ses vacances à éplucher des dossiers d'assassins potentiels, ou à essayer de détricoter des énigmes de serials killers.
Tout au long de la série, le portrait de ces deux mondes va s'entrecroiser, s'approfondir, pour atteindre un degré de réalisme que je n'ai jamais retrouvé ailleurs. Point important : les dialogues, travaillé avec brio, ils sont tous très justes, et rien de se perd, tout fait sens.
La saison 2 s'attachera à un autre lieu géographique : alors que la première était dans le "westside" on passe dans le "eastside", le monde des blancs : les dockers. Ils sont polonais, irlandais ou autre, et aiment la mer. Les ouvriers sont sous les ordres du syndicaliste Franck Sobotka.
On plonge alors dans la réalité des Docks. Un des héros de la saison est un dockers, la vingtaine, qui cherche à gagner plus d'argent pour augmenter son niveau de vie. Il va alors signer un pacte avec le diable, en se rapprochant du "Grec" (un vieux avec un chapeau qui passe ses journées à fumer des clopes) qui est le chef de la mafia du EastSide. Il règne sur les arrivés de bateaux en provenance de Russie, rempli de petites prêtes à se prostituer, et d'autres marchandises du réseau (drogues essentiellement, mais aussi des armes).
L'élément déclencheur de la série est un container remplies de femmes mortes retrouvé par la police. A partir de là, Mc Nulty va mener l'enquête, et remonter la hiérarchie du crime. Tout comme dans la saison 1, le système d'écoute va être mis en place. Ce qui est passionnant, c'est de voir comment le haut de la hiérarchie s'en sort toujours, et surtout les intéractions entre le West et le EastSide. En effet, les dealers blacks se fournissent en marchandises chez les Russes, ils ont un contrat de marché. L'un des trait d'union entre les deux côtés de la ville, est Peep Joe, un énorme black aux tresses bien huilées. C'est "l'homme du dialogue, le diplomate des mafieux". Il se fournit et organise toute la logistique, du fond de son local de bricolage informatique. Il alimente tous les dealers de zone de Baltimore. Mais le Grec, au moment de vaciller, n'hésitera pas à faire taire tous les témoins.
Dans la saison 3, on passe à un autre niveau : le niveau politique. Car autant de problèmes de criminalité font grincer des dents les habitants de Baltimore, prêts à voter pour quiconque les débarasserait des rues sanglantes et dangereuses le soir venu. Or, l'opposant républicain au maire démocrate va jouer la carte de la criminalité. Il s'y connait bien : il est auditeur au Conseil de la ville. La série va plonger dans les recoins d'une campagne municipale dans une métropole américaine : lobbys, recherche de fonds, duel télévisé, équipe de campagne expérimentée (avec le très bon Reg E. Cathey) dans les trucs et astuces pour détruire en 2secondes l'image d'un homme... On voit vraiment à quel point le milieu politique est rempli de ...vermine.
Mais que devient la police dans la saison 3 ? Et bien...elle est instrumentalisée, bien évidemment ! La police est l'objet de nombreuses promesses : augmentation salariale, de poste, de traitement (tout y passe ou presque). On pourrait dire : comment acheter le vote d'un corps entier ? Regarder The Wire !
Pourtant, face aux idéaux d'une campagne politique municipale, la ville est toujours dans l'insécurité. Contre ces problèmes, le major du WestSide, tente du pragmatisme de terrain devant la fatigue de ses équipes. Sa finalité : purger la ville de la racaille. Son moyen : concentrer cette dernière, en lui promettant l'indifférence policière, dans une zone "the Jungle". Dès lors, la ville va devenir "de plus en plus propre" dans le WestSide, les dealers et les drogués se concentrant sur quelques hectares éloignés de la vue des passants.
C'est ici que The Wire est très "documentaire" et réaliste. Ce projet aurait pu paraître invraisemblable : il n'en est rien. The Jungle : c'est le cauchemar d'une descente aux Enfers, un peu dantesque, où les hommes sont tous accros et faibles devant leur désir. Dans la jungle, il n'y a plus de lois, on retourne à l'étape du lupus homini hominus Hobbsien : si tu es faible, tu meurs. La police fermera les yeux... Grâce à cette loi de la jungle miniature, The Wire nous montre ce que serait une société sans force policière : un désastre. Pourtant, cette idée est intéressante : elle est le fruit d'un pragmatisme aiguisé. Les dégâts collatéraux, pour la tranquilité du reste de la ville. Et pourquoi pas, après tout ?

Dans la saison 4, on va voir Carcetti arrivé sur le trône, et toutes ses promesses s'envoler en fumer les unes après les autres. La saison se concentre sur la jeunesse, à travers celle des quartiers du WestSide, dans le collège. On est avec une bande de pote qui ont 12-13ans. De futurs dealers, ou de futurs drogués, en somme. Ils passent leur soirée à jouer à la play, ou à traîner dans les rues, plutôt que de faire leur devoir. Certains vendent déjà dans les pavillons pour aider leur parents qui n'ont pas une tune, ou bien pour se payer des tee-shirts stylés. Bref, une jeunesse "des ghettos noirs". On pourrait s'attendre à la caricature, mais il n'en est rien. Tous les épisodes sont profondément réalistes, justes, et très émouvant. Et oui, la jeunesse, c'est l'espoir, même celle-là.
Pourtant, au fil des épisodes, on voit qu'elle ne va pas dans le bon chemin, malgré les efforts du prof de mathématiques pour intéresser sa classe. On voit aussi l'imbécilité du système scolaire, et de la politique du chiffre en terme de réussite scolaire : produit = bachotage pendant les deux derniers mois de l'année pour avoir 50% de réussite dans l'établissement, plutôt que de former des esprits aptes à penser. On voit le ras le bol des profs, la fatigue du système. Mais on voit aussi le profit et la récupération politique derrière, et là c'est vraiment fort.

D'autre, part, on suit le chemin de Stringer Bell, qui devient un blanchisseur professionnel. Il investit l'argent sale des deals dans le bâtiment. Comment ? En s'associant avec le sénateur noir Clay Davis, professionnel du blanchiment et de la corruption. On comprend ainsi que les millions ne dorment pas, mais travaillent : Stringer Bell va se lancer dans la promotion immobilière. La racaille devient un col blanc : pas banal. Pourtant, Barksdale, le chef du réseau, est moins partant : lui ce qui l'interesse ce n'est pas d'investir dans un nouveau marché, mais de rester dans le sien et de ne pas s'épuiser. Deux visions du dealer s'opposent ici, les deux frères deviennent peu à peu ennemis, aux positions politiques divergentes en terme de traitement de l'information. Barksdale voit Stringer Bell comme un ministre puissant gênant. Stringer, l'ami du prince, voit Barksdale comme un chef à remplacer et à conseiller par l'abus de confiance. Face à leur erreurs, ils ne tarderont pas à quitter la place, pour la laisser au nouveau jeune loup bien frais qui leur fait concurrence depuis quelques mois : Marlo.

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