Écarlate en demi-teinte (saisons 1 à 3)

Avis sur The Handmaid's Tale : La Servante écarlate

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Depuis déjà deux ans, la série télévisée américaine créée en 2017 par Bruce Miller et diffusée par Hulu, « La Servante écarlate », est régulièrement saluée par les critiques, amateurs comme professionnels. Pourtant, après déjà trois saisons, l'adaptation télévisuelle du roman de Margaret Atwood résonne comme une œuvre en demi-teinte. Si dans un premier temps la série se pare d'atouts absolument indiscutables, elle dévoile en parallèle de nombreuses faiblesses réparties en plusieurs composantes essentielles sur lesquelles reposent l'œuvre ; ce qui ne peut donner, finalement, qu'un résultat global plutôt mitigé.

Ce qui est incontestable, c'est le soin apporté à la réalisation sur l'ensemble des épisodes produits. De ce point de vue-là, « La Servante écarlate » n'a rien à se reprocher. La photographie est raffinée ; le cadrage et les prises de vues sont très nets ; les mouvements de caméras sont fluides ; certains plans sont même très esthétiques et découlent d'une réelle réflexion ; la bande originale est assez sympathique ; les décors sont froids mais convaincants... pour une série télévisée, l'aspect technique de la réalisation est tout à fait honorable, voire très bon. L'œuvre possède une véritable touche visuelle qui lui est propre, avec une belle réalisation qui demeure cohérente au fil des saisons. On sent une réelle maîtrise sur la direction artistique puisque aucun épisode ne dénote du reste de la production, chacun propose le même style de réalisation, soignée, épurée... les mêmes codes, les mêmes gimmicks.

Il est également important de souligner le jeu des acteurs qui est très convaincant dans l'ensemble, les comédiens semblent être correctement dirigés par les réalisateurs afin d'incarner au mieux leur personnage. Mention spéciale à Ann Dowd (Tante Lydia), Yvonne Strahovski (Serena) et Elisabeth Moss (June) pour leurs performances remarquables tout au long de la série, il faut bien l'admettre. Les personnages sont également assez bien construits dans leur psychologie personnelle et parviennent à vivre et à exister sur l'écran, même si, parfois, les personnages de Janine et de June peuvent se montrer absolument insupportables de par des actions et paroles incohérentes et stupides qui relèvent un peu de la gaminerie. J'ai également observé le fait que durant les deux premières saisons, le personnage de Serena avait des difficultés à clairement se positionner avec un comportement bipolaire un peu désagréable sur le long-terme (un coup je suis copine avec June, un coup je la rejette... puis on recommence une fois, deux fois, trois fois...). Cela n'empêche pas le fait que le personnage de Serena demeure indéniablement le plus intéressant de toute la série.

Cependant, « La Servante écarlate » ne peut se targuer de n'avoir que des atouts dans son jeu, on y retrouve aussi de nombreux éléments qui peuvent être remis en question ou considérés comme des erreurs cinématographiques. Le plus gros problème se trouve, selon moi, dans le manque de rigueur apportée à la construction et à la description de l'univers dystopique. Pour qu'une dystopie fonctionne correctement du point de vue de la narration, il faut une maîtrise chirurgicale dans la conception de l'univers narratif. Il est indispensable d'expliquer avec précision, tout en dosant le nombre d'informations divulguées afin de ne pas nuire à l'évolution du récit, les mécanismes qui composent ce système dystopique. Il est nécessaire de dépeindre impartialement les enjeux de cette société, les causes qui firent naître cette société, les conséquences socio-culturelles, économiques et politiques de cette société sur ses propres citoyens, et sur les citoyens du monde entier. Une dystopie se doit de dresser le portrait d'une société écœurante et d'expliciter pourquoi elle est injuste ainsi que les risques, les vices et les perversions qui en découlent... mais sans se vautrer dans un manichéisme grossier. Une dystopie se doit de montrer l'envers du décor dans son entièreté, d'exposer au yeux de tous que, dans cette société, personne n'est gagnant, tout le monde est malheureux à sa manière, victime d'un système universellement toxique. Tout le monde est prisonnier dans une dystopie, et cela, la première saison de la série « Altered Carbon » l'exploite très bien en révélant un système où même les individus si riches qu'ils sont immortels et considérés comme la quintessence de l'élite privilégiée ne sont finalement que des êtres médiocres, des êtres malheureux qui s'ennuient pour l'éternité. Lorsqu'une histoire prend parti et utilise le manichéisme dans son propos, cela ne relève plus de la dystopie mais de la propagande, il n'est alors plus question de décrire les évènements mais plutôt de décrier seulement une partie des faits en les moralisant. Et si une dystopie est dite « contemporaine », il est impératif que l'œuvre fasse le lien entre la réalité présente - celle que l'on connaît en tant que citoyen du XXIe siècle - et le système dystopique fictif de l'univers narratif qui semble inéluctable. Un univers narratif subtilement construit et crédible permet d'ancrer le spectateur dans une intrigue qui soit la plus réaliste possible, la plus vraisemblable possible, pour donner l'impression, voire pour créer l'illusion chez ce dernier, que ce qu'il voit pourrait réellement se produire dans son propre univers et à l'époque à laquelle il vit. Une dystopie se doit d'être envisageable par le spectateur sans quoi elle perd toute sa portée cognitive, sans quoi elle perd tout son impact émotionnel, sans quoi elle annihile tout embryon de pensée chez celui qui visionne l'œuvre.

Elle est ici la plus grande faiblesse de la série américaine : on sent un véritable manque de rigueur et de précision dans la conception et l'évolution de l'univers narratif. Le livre de Margaret Atwood donne probablement plus de détails que n'en dévoile la série, mais en ce qui concerne cette dernière, on se pose maintes questions sur le pourquoi du comment. L'histoire ne révèle pas suffisamment d'éléments pour comprendre et accepter tout ce que l'on voit, ou bien pour croire sans sourciller tout ce qui nous est montré. Comment peut-on croire que le commandant Waterford et quelques-uns de ses copains aient pu renverser le gouvernement fédéral des États-Unis, première puissance militaire mondiale ? Comment s'est déroulé ce coup d'État, à travers quel processus ? On ne nous explique pas grand-chose finalement, on voit seulement comment cette nouvelle société incarnant une caricature d'un patriarcat malveillant retire des droits fondamentaux aux femmes - comme le fait de posséder un compte en banque -, et comment celles-ci en souffrent. Mais, pourquoi Gilead ? Comment cela est-il arrivé ? Comment ont-ils fait cela ? Quelles furent les manœuvres politiques engagées ? Quels furent les arguments avancés pour justifier une telle insurrection auprès d'autrui ? Quelles institutions furent ciblées pour renverser le gouvernement ? On ne renverse pas une nation de la puissance des États-Unis comme cela, il faut la coopération de plusieurs instances ou alliés qui ont des moyens techniques pour y parvenir (un département de Police, un régiment d'infanterie, la direction générale de banques fédérales, un groupe de mercenaires armés, un conglomérat économique...). Comment ont-ils convaincu quelque individu d'aller dans leur sens ? Pourquoi l'ont-ils fait ? Beaucoup trop d'interrogations qui restent sans réponse. Et cela pose un problème à la bonne compréhension des causes et des enjeux qui sont censés constituer l'essence de Gilead.

Outre ce souci de conception et de description de l'univers dystopique, la série dérape assez vite dans une flaque de bien-pensance manichéenne : les femmes sont le bien et sont oppressées, les hommes sont le mal et sont des oppresseurs... un discours qui sonne faux - qui ne sonne pas comme une dystopie en tout cas - et qui sent le sujet d'actualité controversé et putassier à plein nez. En conséquence de cela, cette volonté irrépressible de dénoncer ce patriarcat fait naître des incohérences et absurdités à la douzaine. Si le problème de fertilité est censé être à l'origine de cette société d'enlèvement et de séquestration des servantes (femmes fertiles), pourquoi diable ces mêmes femmes, en nombre si limité, ne sont alors distribuées qu'à un seul commandant, souvent dépeint comme étant stérile ? Je doute fortement que ce soit la meilleure des solutions pour repeupler un pays. Pourquoi font-ils cela alors ? Pourquoi ces femmes si précieuses ne sont-elles pas utilisées de manière optimale ? Pourquoi les soldats de Gilead n'hésitent jamais avant de flinguer ou de pendre l'une de ces servantes pourtant indispensables ? Et que deviennent les autres hommes ? Pourquoi ne voit-on que des femmes oppressées, fertiles ou pas, attribuées à des rôles ? Pourquoi les hommes de basse condition sociale ne sont-ils pas emmenés eux-aussi ? Que deviennent-ils ? Comment sont choisis les soldats et les yeux dans ce cas si ce ne sont des hommes de haute condition sociale ?

Rien n'est expliqué. Tout semble avoir était mis là avec insouciance, pour la forme. Il y a encore pléthore d'autres questions qui demeurent sans réponse aucune, mais il y a encore d'autres erreurs qui posent problème. On perçoit également une volonté vraiment balourde de confronter hommes et femmes, et malheureusement, cette confrontation ne dépasse quasiment jamais le fait vain et inintéressant que les individus qui s'opposent le font sur le seul critère du sexe. Qu'en est-il de la thématique de la lutte des classes propre aux dystopies ? La société n'est alors plus qu'une vilaine opposition sociale binaire post-marxiste : il n'y a plus ni profession, ni culture, ni tradition, ni coutumes, il n'y a plus de société finalement, il n'y a plus que des hommes et des femmes en niant toute notion d'individualité et de déterminismes socio-culturels. Si la première saison réussit à dresser un semblant de tableau d'une confrontation entre différentes classes (les marthas d'un côté, les épouses et les commandants de l'autre, les servantes au milieu), cette construction sociétale fragile qui caractérisait Gilead au début s'estompe à partir de la deuxième saison pour tomber dans un néo-féminisme bête et méchant. C'est dommage. De nombreux éléments sont occultés, des éléments pourtant essentiels dans l'appréciation générale de l'univers dystopique. Doit-on vraiment croire que la seule vie d'un petit village isolé de riches oppresseurs au pouvoir qui esclavagisent de pauvres femmes puisse être une réalité tangible et universelle ? Que se passe-t-il ailleurs ? Pourquoi ne voit-on que des hommes privilégiés et des femmes oppressées (et leurs proches exilés au Canada) ? Pourquoi n'a-t-on pas le point de vue des autres tranches de la population ? Ce qui est intéressant dans une dystopie, c'est de constater l'impact d'un système néfaste sur toutes les couches sociales de la société dans le but de démontrer qu'une telle société est une aberration totale, sans équivoque. En mettant de côté la pluralité des points de vue, la série échoue dans son message et dresse son autoportrait caricatural. On se retrouve donc avec une histoire qui s'embourbe dans son propre propos, et au lieu de créer un univers complexe aux infinies possibilités, on est face à un message simpliste et stéréotypé : le patriarcat doit être combattu car il incarne le Mal - bouhouhou, ça file les jetons tellement ça fait peur. On y croit pour de vrai en plus ! Vraiment !

Même la dualité homme/femme, qui peut être un sujet intéressant si cela est correctement traité, s'effiloche progressivement pour se vautrer dans une démarche de perspective narrative unilatérale. On ne voit plus que des femmes, des femmes opprimées mais fortes qui se battent pour recouvrer leur liberté d'antan, ainsi que leur point de vue, leurs statuts d'humeur et leur ressentiment... le tout maladroitement accompagné par les pensées de June qui semble tenir le misérable journal intime d'une adolescente, à l'instar de l'insupportable Tokyo dans « La Casa de Papel »... Le peu de personnages masculins étant rapidement relégué à la condition de méchants commandants, de vils soldats et affreux gardiens aux ordres du Mal, ainsi que d'autres, exilés, inactifs et impuissants. Ces mêmes personnages masculins étant tous dépeints comme des ordures abjectes ou des idiots finis, parfois les deux, et finalement, comme des gens faibles et lâches qui profitent du pouvoir en place pour assouvir leur insatiable soif de domination sur l'autre sexe. Cela est si peu réaliste et sincère. Les séquences d'analepses de la vie de June, qui auraient pu être bien exploitées pour dévoiler précisément quelle fut la transition entre la réalité présente et la dystopie futur, sont elles-aussi très mal utilisées et ne servent en définitive qu'à montrer, une fois encore, que c'était mieux avant pour les femmes. Avant, elles avaient des cartes bancaires, entre autres.

Maintes thématiques ne sont pas du tout traitées, ce qui lève le voile sur le manque de texture que nous propose « La Servante écarlate ». Finalement, on ne parle de rien, rien n'est expliqué, on ne prend aucun risque en dehors de la confrontation homme/femme (ce qui n'est pas un risque au vu de l'actualité en Occident). Il nous est dit que le problème de fertilité à l'échelle mondiale - qui est censé être le centre névralgique de la narration dans cet univers - est causé par des facteurs environnementaux. Dans ce cas, pourquoi n'aborde-t-on pas la thématique environnementale ? À aucun moment on ne soulève une problématique écologique. L'histoire ne raconte rien, n'explique rien à part nous balancer deux ou trois dialogues sur le fait que « Gilead est devenu propre et sain ». Comment en est-on arriver à un tel stade de pollution environnementale ? Comment des facteurs environnementaux pourraient-ils avoir un impact sur la fertilité humaine ? Comment Gilead s'y est-il pris pour répondre à la problématique écologique ? Quelle fut la démarche ? Nous sommes confrontés au même souci que tout à l'heure mais ici sur d'autres thématiques. Puis, la série est bien trop bavarde, trop verbeuse, trop lente - tout cela pour montrer à quel point le quotidien de ces femmes est merdique. Sans blague ? -, mais ne consacre pas une seule minute aux sujets qui pourraient vraiment être intéressants. Qu'en est-il des nouvelles mœurs à l'échelle nationale de Gilead ? Qu'en est-il, concrètement, de la situation géo-politique internationale ? Comment réagissent les autres nations ? Comment la République de Gilead est-elle administrée ? Comment peut-on gérer un État pareil ? Pourquoi rien n'est jamais expliqué ?

À la place de ceci, on nous abreuve abondamment, jusqu'à plus soif, de tout un système exclusivement basé sur l'autorité où des rituels et des locutions orales religieuses complètement ridicules sont omniprésentes. Pourquoi la religion est devenue si importante au point de constituer le pilier fondateur de ce système ? Par quels moyens l'est-elle devenue ? Pourquoi disent-ils toutes ces formules insupportables qui n'ont ni queue ni tête ? On ne nous explique pas comment ni pourquoi les choses ont pris cette tournure et pas une autre. Quelle est la signification de tout ce simulacre ? Et puis, c'est une intrigue qui se sert de l'argument religieux afin de créer le monde qu'elle souhaite dénoncer mais qui en échange ne propose aucune réflexion sur la théologie, la philosophie, la relation de l'humain avec le spirituel, l'inconscient et l'immatériel, la foi ou la croyance. Tout ceci semble avoir été emprunté, pioché et placé là pour la forme mais sans en comprendre ni les tenants ni les aboutissants, et sans en faire quelque chose d'intéressant qui mérite réflexion.

La narration est donc très lente, très verbeuse, le rythme est terriblement nonchalant... ça pinaille pour un rien, ça papote, ça se plaint, ça raconte sa misérable vie mais ça ne dit pas grand-chose en somme, il ne se passe pratiquement rien au vu de la longueur des épisodes. Les nœuds narratifs sont très faiblards et manquent de tension car la série s'étale trop longuement dans le temps pour être dynamique. Les arcs narratifs sont répétitifs et vains (June a l'occasion de s'enfuir mais reste pour sa fille, une nouvelle occasion se présente pour s'enfuir mais elle reste pour sa fille, elle fait s'évader des enfants et pourrait s'enfuir avec eux mais reste pour sa fille...). En trois saisons, il ne se passe pratiquement rien en terme de narration. On commence en début de première saison avec une quelconque situation (June, servante prisonnière de Gilead, un lieu où l'on ne souhaite pas vivre) et on termine la troisième saison avec presque la même situation (June, toujours servante, toujours prisonnière de Gilead, un lieu où l'on a toujours pas envie de vivre car rien n'a changé). En plus de trente heures de série, il ne se passe vraiment pas grand-chose sur le plan narratif ; le postulat de base n'a pas évolué ; les personnages principaux sont toujours vivants et on attend le moment où, peut-être, il leur arrivera quelque chose ; les règles de la société n'ont pas changé ; les enjeux de l'univers narratif sont les mêmes et ne semblent pas vouloir évoluer.

Enfin, il y a un problème de mise en scène à certains instants-clefs. Les séquences de tension ou d'action sont presque filmées identiquement à des séquences de dialogues ou de description. On y retrouve ces décors froids, cette photographie esthétique mais austère, cette netteté dans l'image, cette ambiance omniprésente de calme et de silence avec une forme de violence physique et idéologique sous-jacente... Mais rien n'est fait pour montrer visuellement qu'à tel moment, il se passe quelque chose de vraiment primordial pour l'évolution du récit. Là où ce problème se fait le plus sentir, c'est lorsque l'on voit les maigres séquences censées nous dépeindre les Colonies. Le traitement de ce lieu est assez médiocre, sans parler du fait que l'on en voit pratiquement rien. Les Colonies sont décrites comme étant l'enfer sur Terre (où l'on doit travailler jusqu'à ce que les produits chimiques toxiques nous emportent dans une décadence physique abominable) et pourtant, quand on a la chance de les observer pendant trois minutes, on se rend compte qu'il n'y a aucun effet de mise en scène pour témoigner de la réputation de cet endroit. Les Colonies sont filmées comme n'importe quel autre endroit de Gilead, l'horreur et la difficulté de vivre là-bas ne sont clairement pas mis en scène, ce qui désamorce complètement la tension que l'on pouvait avoir à imaginer un tel lieu. Certains personnages y séjournent et reviennent comme s'il s'agissait d'une colonie de vacances, sans conséquence aucune pour la suite des évènements.

SAISON 1 : 6/10

La première saison est agréable à regarder. On sent immédiatement que cette saison se base sur quelque chose de concret, un univers romancé adapté en série télévisée en l'occurrence. On ressent la texture de l'univers qui est emprunté au livre de Margaret Atwood, on s'amuse alors à découvrir cette société et à tenter de comprendre le fonctionnement de ses mécanismes. Le vide narratif n'est pas réellement présent dans cette première partie qui s'appuie assez fièrement sur le récit de la littératrice canadienne et nous dévoile petit à petit toutes les informations indispensables à la compréhension des enjeux qui régissent le système dépeint. Les personnages présentés sont assez détaillés dans leur construction psychologique et semblent assez humains pour pouvoir s'y identifier. On souhaite réellement savoir ce qu'il va leur arriver.

Dans cette première saison, on perçoit un semblant de thématique marxiste, avec un faible jeu de lutte des classes. Les femmes - on retrouve quand même ce manque de pluralité dans les points de vue subjectifs - sont clairement divisées en catégories qui tentent de coexister dans un même système. On assiste alors à la difficulté de cohabiter entre personnes de conditions différentes : les marthas sont attelées aux tâches domestiques et ménagères ; les servantes sont des mères-porteuses ambulantes ; les tantes représentent une autorité intermédiaire entre l'autorité divine, les castes inférieures et les castes supérieures qui régissent les maisonnées ; les épouses se rangent du côté des commandants et se placent en qualité de bourgeoises...

Malheureusement, la saison souffre déjà des défauts expliqués précédemment. La mise en scène est trop linéaire. C'est très bien filmé, certes, mais tout y est filmé pareillement, sans aucune nuance, et ce malgré le fait que l'on filme une scène de dialogue ou bien une scène de tension. L'existence du roman donne un coup de pouce à l'adaptation mais la densité thématique de cet univers narratif est trop légère car beaucoup de sujets ne sont jamais expliqués, ni même évoqués (le coup d'État, la thématique écologique, l'aspect idéologique, les causes et moyens mis en œuvre dans la transition de la société, l'impact sociétal global...). L'ancrage du spectateur rencontre des difficultés puisque la dystopie n'a pas été correctement conceptualisée et contextualisée : des évènements ont eu lieu sans que l'on sache pourquoi ni comment, il est alors moins aisé de croire tout ce que l'on voit. On observe assez rapidement l'arrivée d'un propos unilatéral et la morale qui va avec. On finit par tomber dans la soupe manichéenne pseudo-féministe, et c'est bien dommage quand on voit le potentiel de cette série.

SAISON 2 : 5/10

Dès le début de la saison 2, on s'aperçoit immédiatement que l'intrigue évolue sur de pures spéculations narratives. Margaret Atwood n'ayant écrit sa suite qu'en 2019 - suite qui d'ailleurs fut assez mal accueillie par la critique -, soit après le tournage et la diffusion des trois premières saisons, sa présence en tant que productrice et consultante sur les parties qui extrapolent ou modernisent le récit original ne suffit absolument pas à donner une réelle consistance à l'intrigue. On tombe rapidement dans un féminisme bête et méchant, mis en œuvre par un manichéisme de plus en plus palpable. Le semblant de lutte des classes qui caractérisait la précédente saison est devenu une lutte des sexes assez balourde, lourdingue, facile et sans intérêt. Le propos devient de plus en plus grossier, sans subtilité aucune, sans développement sur quelque thématique. Chaque personnage se conforte dans son propre rôle, dans sa propre médiocrité : Serena est de plus en plus bipolaire et indécise ; June prend de plus en plus de risques sans jamais en subir les conséquences tout en continuant de nous balancer ses affreuses pensées pleurnicheuses ; Janine devient de plus en plus conne et insupportable... On commence à ne plus trop savoir où l'on va, ni même s'il y a un quelconque intérêt à y aller. Quels sont les enjeux concernant chaque personnage ? Quels vont être leurs choix ? Pourquoi ? Quel sera l'impact sur la société dépeinte dans la série ?...

Sans arranger les défauts de la série, cette deuxième saison poursuit sur sa lancée tout en faisant que les points qui étaient jusqu'alors positifs s'estompent peu à peu, pour disparaître complètement. Fin de deuxième saison et toujours rien en termes d'impact, en termes de rythme ou d'intensité narrative. Les personnages échangent, parlent, parlent encore, agissent parfois... mais rien ne change, rien n'a d'impact, tout demeure identique et immuable. Quand quelqu'un disparaît, on le remplace et tout recommence. Des individus sont tués chaque jour mais cela n'apporte rien. Qui est exécuté ? Pour quels motifs ? Quelle en est la conséquence ? Rien de plus ne sera expliqué.

Les grandes thématiques qui peuvent paraître importantes ne sont toujours pas traitées. La vie suit son cours à Gilead depuis deux saisons déjà et tout y est exactement pareil, filmé de la même manière, avec la même mise en scène et on tourne en rond indéfiniment, épisode après épisode. La seule évolution remarquable est le personnage de Serena qui, enfin, après presque 20 heures de série, se décide à choisir son camp et à balayer ses anciennes croyances du revers de la main. Il était temps que le seul personnage qui soit un peu intéressant fasse quelque chose qui pourrait avoir un impact sur l'environnement de notre l'histoire.

SAISON 3 : 5/10

Plus ou moins le même constat qu'en deuxième saison. Sans l'appui d'un roman à la narration bien ficelée, la série spécule et brasse de l'air. La vacuité qui avait commencé à s'installer durant la saison précédente est devenue quelque chose de récurrent et d'omniprésent. La narration est encore plus lente sur cette troisième partie, il ne se passe pratiquement rien pendant 10 épisodes : aucun acte crucial, aucun changement drastique, pas un seul retournement de situation, aucune tension dramatique... Les mêmes problèmes se disputent toujours à l'écran, sauf que désormais, la lassitude prend de plus en plus de place dans l'esprit du spectateur. On retrouve exactement les mêmes erreurs que celles faites pendant les deux premières saisons, mais de pire en pire.

Une légion de questions demeurent sans réponse et cela devient vraiment compliqué d'accorder du crédit à un univers si extrémiste qu'il en devient caricatural. Si seulement la série avait pris la peine de développer rigoureusement toutes les composantes qui forment une dystopie digne de ce nom... de nous en expliquer clairement les enjeux, les tenants et les aboutissants de cet univers. Au lieu de cela, cette troisième saison se vautre dans un message politique de plus en plus lourd et peu subtil. Les pensées mièvres et bohèmes de June deviennent assez pathétiques et de plus en plus pénibles avec, par exemple, des exclamations dans le style de « Aller les filles ! Youhou ! On va les éclater ces gros méchants ! » ou comment tenir un journal intime quand on est une petite pseudo-féministe de 15 ans et demi.

En fin de saison, il commence à se passer des choses, la narration avance un peu. Après 30 heures de série les choses semblent enfin évoluer. Gilead est peut-être menacé. Les relations internationales - surtout le Canada en fait - commencent à se durcir : les pays extérieurs commencent à exiger certaines choses des dirigeants de Gilead que ceux-ci ne souhaitent pas faire. Le gouvernement du Canada semble enfin s'intéresser à la situation, il était temps. Globalement, la saison 3 reste très molle avec beaucoup de figuration et de bavardage pour rien. Le personnage de Nick disparaît subitement sans explication. Peut-être réapparaîtra-t-il ? Peut-être pas ? Quelle importance au fond ? Ce n'est qu'un homme vulgaire. La série ne corrige pas ses défauts, bien au contraire, elle a tendance à s'enfoncer un peu plus à chaque saison dans les mêmes problèmes mais trouve toujours le moyen d'en cumuler davantage. L'arc narratif est très faible, on a l'impression de revoir quelque chose déjà visionné une fois ou deux auparavant. La tension et l'intensité des nœuds narratifs sont aux abonnés absents de la dramaturgie. Les thématiques intéressantes qui survolent cet univers sont derechef occultées. Le propos est niais, le message devient très « politiquement correct », sans prendre de risque à côté, sans apporter un point de vue pertinent. On s'éloigne pas à pas de ce qu'est une réelle dystopie sans que l'intrigue ne progresse vraiment de son côté, comme si l'âme de la série s'extirpait progressivement de sa coquille immobile.

Nous voilà donc dans l'attente de la suite. Peut-être la saison 4 apportera-t-elle quelques réponses à nos multiples interrogations ? Ce que je doute fortement. Peut-être nous exposera-t-elle de nouvelles péripéties afin de donner un peu de consistance à cette série, certes jolie et bien réalisée, mais très creuse sur le plan narratif et thématique lorsqu'on se penche dessus avec attention. En tout cas, avec un traitement plus adapté et plus réfléchi, ce qui nous est raconté en trois saisons aurait pu l'être en une seule. Certains longs-métrages de moins de 2 heures sont plus expressifs et plus étoffés que ces 30 heures de série, somme toute assez lacunaires en termes d'écriture et de continuité narrative.

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