Une série !
C’est indéniable. Depuis quelques décennies, les séries ont envenimé notre espace mental. Elles ont rongé jusqu’à la moelle le dernier bout d’os du Saint Storytelling. Chaque fin d’épisode doit être un « Je suis ton père » en loucédé, les films deviennent des fan-fictions, même les publicités s’y mettent. On connaît désormais le petit-fils du vieux dans la saga Crédit Mutuel. Son fils s’est marié deux fois, son chien est mort (R.I.P). On a une mythologie bancaire complète.
Et pourtant, on en a redemandé. On a parfois chialé. On en a bouffé. C’est rassurant, après tout.
Mais c’est usant.
Pour redonner un souffle au format, il fallait un coup de force. Un truc de pro. Un truquage noble : le plan-séquence.
Action !
Il faut le dire : dans Adolescence, on ne voit que la caméra. C’est elle, la star invisible. Celle qui émerveille.
La série propose une course contre la montre assez bluffante : des foules qui exécutent une chorégraphie millimétrée, des interrogatoires interminables, des déplacements fous entre plusieurs bâtiments. C’est dantesque. Presque jouissif.
Mais est-ce juste ?
Une idée !
Adolescence ose un récit risqué. On suit - littéralement - le déchirement d’une famille qui découvre que le plus jeune enfant est un meurtrier, nourri aux théories incel. Certes, la série esquive un peu trop l’aspect politique du crime, mais inutile de lui intenter un procès d’intention . En effet, elle choisit une focale resserrée, presque apolitique — la cellule familiale du meurtrier. Pourquoi pas ? L’histoire est intime, elle ne s’étale pas. Tant mieux. Elle se concentre sur la matérialité de la catastrophe, nul besoin d'intellectualiser. .
Ce père auto-entrepreneur et auto-destructeur. Cette mère et cette fille qui encaissent son comportement. Elles sont physiquement entraînées dans cette course par ce père inconséquent, lui-même entraîné par ce fils inconséquent. L’homme, ici, traverse un procès intimiste. Et s’il n’y avait pas quelques effets de manche bien lourds, typique de Netflix, on aurait presque envie d’applaudir l’écriture.
Mais le problème, c’est qu’il fallait un plan-séquence.
Un concept !
Car si le plan-séquence impressionne le spectateur, il enferme les acteurs dans un enfer précis : le remplissage du vide. Or, ce qui est beau dans le réel, c’est que même dans ses moments les plus intenses, il peut être vide. Banal. Plat. Simple.
Savoir affronter ce vide sans paniquer, c’est sans doute ça être artiste. La série Adolescence, elle, a peur. Très peur. Il s’y passe toujours quelque chose.
Le diable est dans les millimètres de la chorégraphie. Prenons la scène de la voiture. À l’aller, les personnages se répondent du tac au tac pendant de longues minutes. Quelle prouesse. Mais on sait tous ce qu’est un trajet en bagnole : un moment gênant, un peu chiant, parfois étonnamment poétique. Ici, au contraire, on comble. On meuble. On injecte du scénario tout beau, tout frais. On développe des enjeux. On épaissit les personnages. On offre un moment de bravoure aux acteur·ices.
Au retour, il faut couper le souffle. Comme à la fin d’un grand huit. L’appel du fils est calibré pour nous faire suffoquer. C’est du Shakespeare sous perfusion. Applaudissez.
Ce rapport au vide est constant. Et pourtant - il faut le dire - les acteur·ices s’en sortent miraculeusement bien. Ils sonnent presque naturels malgré la pétarade permanente. Chapeau bas. Mais on les sent, la plupart du temps, enfermés dans cette machine. Prisonniers d’un dispositif qui ne leur laisse jamais le droit de ne rien faire, d'être eux-mêmes.
Adolescence est une série impressionnante. Chapeau Netflix. Mais à force de vouloir tout remplir, elle oublie que le vide n’est pas un défaut de narration mais un espace de vérité. Le plan-séquence, ici, n’ouvre pas le réel : il le verrouille. Et c’est peut-être là le paradoxe de notre époque sérielle — incapable de se taire, même quand elle prétend regarder l’humain et l'homme (all men) dans les yeux.