Saison 1
Attention, spoilers
Eh bien je dois dire que je suis bien heureux de m’être fait mon propre avis tant les retours SC (la presse est globalement enjouée sur Metacritic) semblaient annoncer une catastrophe. Car Alien: Earth est à mes yeux ce que la licence a produit de mieux depuis Fincher (voire Cameron, il faudra laisser décanter), si l’on omet les splendides incartades vidéoludiques que sont Isolation et Dark Descent.
Mais alors pourquoi tant de fiel déversé sur la série de Noah Hawley (Fargo, Legion…)? A balayer du regard différentes critiques et réactions, j’ai bien du mal à trouver des reproches cohérents ou émanant de personnes ayant dépassé les deux ou trois premiers épisodes.
Là un commentaire aberrant sur les clopes fumées dans le mess du Maginot, alors que cela renvoie simplement au film originel de Ridley Scott et son esthétique rétro-futuriste (eh oui, dans une SF imaginée dans les 70s, le fait qu’on fume dans le futur est cohérent).
Ici des personnes qui se plaignent que si l’action se situe avant les événements des autres œuvres, alors on devrait avoir entendu parler des hybrides ou des xénomorphes. Justement non, les quatre premiers films nous placent à hauteur de protagonistes qui n’ont aucune sorte d’importance dans l’échelle sociale et qui n’ont donc aucune raison de connaître des secrets d’entreprise, ce qui fait d’ailleurs de l’univers Alien le terreau parfait pour des transpositions dans différentes époques (et puis on devine bien que cette histoire d’hybride, ça va mal finir et sera balayé sous le tapis, les synths ont gagné la guerre corporate).
Une autre doléance qui revient très souvent : je ne cesse de lire que les citations directes de Peter Pan mettent en lumière un manque de subtilité de la série. Mais ce manque subtilité, c’est celui du personnage de Boy Kavalier, il est diégétique. Ce génie auto-proclamé et mégalo dont l’hubris ne peut mener qu’à la ruine se rêve Peter Pan sans jamais en arborer la candeur, la bienveillance envers les siens (il n’a pas de “siens”), ni le courage guerrier. C’est une imposture.Taxer Hawley d’être poussif et de prendre son public pour un con en surlignant toutes ses intentions, alors même que les parallèles à l’oeuvre de J. M. Barrie sont dressés par la diégèse et sont in fine faux dans le déroulé de ce que le spectateur voit, ça relève du comble.
Pourtant, il y en aurait des défauts de crédibilité à attaquer. Comme le fait qu’en 2120 qui que ce soit se souvienne de L’Âge de Glace 4 (mais le studio Blue Sky, filiale de la Fox, s’étant fait bouffé et dissous par Disney, on peut y voir un petit pied de nez ). Ou comme de nombreuses brèches dans la logique de sécurité et d’ultra-confidentialité du projet des hybrides et des recherches sur les xenos.
Mais la plainte la plus fréquente consiste à dire que les gens ne sont pas venus voir une œuvre Alien pour suivre l’histoire de gamins transposés dans des corps synthétiques. Que ce n’est pas ça Alien. Mais aucun chapitre de l’histoire de la franchise ne ressemble au précédent. Le survival en huis clos de Ridley Scott a été suivi du film d’action burné de Cameron, de la lecture religieuse et apocalyptique de Fincher, du farfelu cocasse de Jeunet, et des deux prequels de Scott qui se penchaient justement sur les fondations de l’humanité et sur son futur. Il n’y a guère que Romulus qui cherchaient à singer ses aînés, et ça lui a été lourdement reproché.
La franchise ne partage que trois points communs entre tous ses films : un ou des xénomorphes (aux formes variables), un futur infernal mené par des megacorporations, et une héroïne en lutte contre l'ultracapitalisme (une col bleue expendable, une scientifique manipulée, une ado fuyant l’esclavage, une gamine devenue propriété… faut vous y faire, Alien est de gauche)
Alien: Earth trace sa propre voie, et c’est assez ironique que le cinquième épisode, rappel de l'œuvre originelle, soit le moins intéressant de la saison, semblant presque être là pour satisfaire les plus obtus des spectateurs en leur agitant le joujou nostalgique qu’ils réclament. Et si une portion des thématiques part des questionnements philosophiques de Prometheus et Covenant, la série va plus loin et plus profond que ne l’a jamais fait Scott. Et cela ne représente qu’une partie du menu proposé. Si les influences sont là, notamment dans la ménagerie extraterrestre menée par un œil glaçant (et rappelant forcément The Thing), elles ne sont pas une finalité.
Non content d’être original dans son approche, Alien: Earth se pare d’une photographie magnifique qui vient accentuer la beauté des décors exotiques et porter le spectacle du grand écran sur nos postes individuels. Les acteurs qui interprètent des gamins dans des corps d’adultes sont fantastiques, et l'ambiguïté de Timothy Olyphant nous rappelle ses meilleures heures (Deadwood). Enfin, la rythmique est bonne, Hawley prenant le temps d'installer ses éléments au compte-goutte pour échafauder son univers, et alternant efficacement séquences d’action et discussions identitaires.
Il est vrai, et c’est assez triste, qu’il est de plus en plus rare de ne pas trop vraiment savoir où veulent nous amener les œuvres cinématographiques contemporaines, et c’est d’autant plus vrai lorsqu’il s’agit de grosses productions. Mais force est d’admettre que Disney m’aura surpris par deux fois cette année, Alien: Earth réalisant avec Andor un doublé. La loi des probabilités fait sans doute que dans la foultitude de trucs insipides pondus par la plateforme, certaines doivent certainement sortir du lot. Mais ce n’est pas une coïncidence que derrière ces succès se tiennent des artistes au pedigree bien assis, ici Hawley, là-bas Gilroy. Ni que ces deux séries s'affranchissent des canons habituels de leurs sagas respectives.