*Andor*, c'est Star Wars qui rend hommage aux petites mains. À ceux qui en coulisse ont permis à l'Étoile Noire de se faire et d'exploser des planètes. Tous ces humbles ouvriers qui, à marche forcée il est vrai - c'était ça ou l'électrocution - ont assemblé à la chaîne des pièces ayant vocation à s'emboîter sur des canons. Et pour quel espoir de vie meilleur ? Aucun. Pas de rémunération. Pas même la liberté. Rien que l'évidence de l'injustice.


Ça me fait penser à *Clerks* et sa fameuse scène (https://youtu.be/iQdDRrcAOjA?si=ouYWsx7JsisPVlhX) : les deux employés d'une épicerie imaginent les profils plus ou moins innocents victimes de l'explosion de l'Étoile Noire, en construction dans *Un nouvel espoir*. Particulièrement les ouvriers et agents d’entretien, dommages collatéraux qui n'adhéraient peut-être pas des masses aux délires de l'Empire. Voire pas du tout mais alors pas du tout, et qui, comme les ouvriers d'*Andor*, étaient obligés d'être là. Peut-être en plus grand nombre encore dans *Le Retour du Jedi*. Car, comme la série nous le montre, si les actes de rébellion incitent l'Empire à multiplier les emprisonnements arbitraires, cela a le mérite de générer de la main d'oeuvre gratuite.

Plus largement, la série décrit une montée de la coercition au service de la colonisation, le plot étant globalement que l'Empire veut piller une planète pour pouvoir construire une arme qui lui permettra de soumettre ceux qui veulent l'empêcher de piller des planètes : l'oppression impériale à travers la galaxie génère un penchant pour la rébellion, rébellion qui en retour amène l'Empire à accroître encore son oppression. On assiste ainsi aux positionnements de deux forces antagonistes, qui tatonnent en cherchant chacune le moyen de saboter l'autre, et se dirigent inéluctablement, en ennemi qui se découvrent encore, vers *Rogue One*.

La série propose de visiter les backstage des débuts d'une guerre intergalactique : l'histoire de ceux qui s'apprêtent à faire l'Histoire, sans être sûr de jamais la voir tout à fait venir, et donc sans gloire.

Foin de Stormtroopers à la discipline robotique sous les ordres de commandants badass aux objectifs clairs : de l'Empire on va suivre les services de renseignements qui n'ont pas le nez creux, et ne prennent pas encore tout à fait au sérieux les actions éparses des proto-rebelles. Car foin également de rebelles qui rivalisent ouvertement avec l'Empire : mais des actes de résistance éparpillés, commis par des individus aux motivations diverses, allant du mercenaire pas forcément sensible à la cause aux idéalistes persuadés d'avoir choisi le bon camp.

Et même qu'on le sait nous, qu'ils ont choisi le bon camp, car on a vu les films et on sait que la rébellion est sur le point de mériter sa majuscule, et qu'à terme elle vaincra. L'intérêt est donc ici pour nous *téléologique*, si vous me permettez le mot compte triple, au sens où la saveur de la série vient du fait que l'on sait. On sait que l'intrigue aboutira à cette affrontement mythique entre le Bien et le Mal qui va exploser le box-office et pénétrer nos imaginaires. Or cette connaissance du futur jure avec ce que nous propose la série, à savoir des événements à la portée mal définie, indécis, plus triviaux, sous une forme qui accentue ce caractère indéfini, indécis, trivial. Fascination par le contraste, en opposant à leur finalité épique une version matérialiste des événements précurseurs. Ce qui passe par des effets de réels : lorsque par exemple un officier de l'Empire est surpris par sa supérieure avachi sur une chaise, le col de son uniforme déboutonné. Humanisation trop radicale pour la trilogie originale, dont ce qui s'en rapproche le plus est peut-être ce fameux Stormtrooper se cognant la tête contre le linteau d'une porte en arrière-plan (https://youtu.be/Ja4v-qiFvBg?si=r0a3mGJx_MDyJ4S3), simple maladresse d'un figurant qui est restée au montage, mais scène devenue plus que simplement comique, car elle brise l'espace d'une seconde l'homogénéité attendue des régiments du Mal incarné.

Autre effet de réel : une séquence de plusieurs épisodes au sein des camps de travail consacrés à la fabrication à la chaîne de pièces complexes, à un rythme effréné que s'évertuent de tenir des esclaves devenus virtuoses, chacun connaissant sa tache sur le bout des doigts et le moment de la réaliser comme dans un stand de F1, en repoussant les limites du taylorisme. Des pièces destinées à l'Étoile Noire, comme nous le confirme une scène post-générique, signifiante en ce qu'elle clot la saison sur un élément prosaïque que l'on s'était lassé de voir, que l'on avait même appris à détesté dans ses moindres détails, et qui vient soudain rejoindre le mythe, essentielle mais déjà avalée par la plus grosse machine. On ne peut s'empêcher de penser aux petites mains qui sont derrière, et au matérialisme historique selon lequel ce sont les logiques de production, notamment les forces productives qui bouillonnent en bas et la disponibilité des ressources, qui conditionnent l'histoire. L'expérience de l'esclavagisme sera d'ailleurs décisive dans l'arc initiatique du héros, qui était jusque-là plutôt réfractaire aux grands idéaux de la cause.

Dernier effet de réel pour la route : la période de chômage d'un agent des renseignements de l'Empire, renvoyé pour excès de zèle, dont on suit le morne quotidien dans un grand HLM labyrinthique en béton (probablement de la préfabrication lourde), aux côtés de sa mère crispante qui l'héberge et lui fait constamment la morale, jusqu'à ce qu'il bénéficie d'un piston de son oncle pour décrocher un bullshit job dans un open space, bien que l'intrigue décidera in extremis de lui rendre une destinée. Effet de réel d'autant plus ironique que le zèle qui l'a condamné à retourner pointer à Pôle Emploi, et qui le hante désormais dans sa vieille chambre d'ado, l'avait cahin-caha dirigé à suspecter sérieusement le futur atout majeur de la Rébellion (ce que nous on sait pour avoir vu *Rogue One*).

Aux effets de réel répondent les alignements de destinées, qui malgré tout, comme la vie dans Jurassic Park, trouvent toujours un chemin : alignements progressifs, ou soudains, volontaires ou subis, que ce soit chez les agents de l'Empire qui finissent par accepter l'éventualité de l'idée de l'émergence d'une ébauche de rebellion, ou que ce soit les proto-rebelles, qui pour certains font les fines bouches mais finissent tous par embrasser la radicalité.

Une réserve tout de même pour les spectateurs puristes, qui aiment que l'on ose jusqu'au bout les concepts, et qui regretteront peut-être que la série n'abandonne pas au moins un des personnages à son arc sans destinée : au hasard, le flic zélé dans son open-space.

Vernon79
9
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Créée

le 7 août 2026

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