En regardant Better Call Saul, j’ai souvent eu l’impression de voir un homme se transformer progressivement en slogan publicitaire. Pas brutalement. Lentement. Par petites compromissions successives, presque invisibles. Comme un montage télévisé qui finirait par remplacer la réalité qu’il était censé simplement raconter.
C’est probablement ce qui rend la série aussi triste derrière son humour et ses costumes ridicules. Jimmy McGill ne devient pas Saul Goodman par ambition pure. Il y glisse doucement, poussé par le regard des autres, les humiliations sociales, la fatigue d’essayer d’être quelqu’un de respectable dans un système qui récompense surtout les gens capables de vendre une version simplifiée d’eux-mêmes.
La série parle énormément du travail moderne. Des open spaces silencieux. Des procédures absurdes. Des gens qui passent leurs journées à produire des documents qu’aucun être humain normal n’a réellement envie de lire. À plusieurs moments, le cabinet d’avocats ressemble moins à un lieu juridique qu’à une variante climatisée de l’enfer administratif.
Et puis il y a cette idée très contemporaine : dans les sociétés modernes, le talent importe souvent moins que la capacité à fabriquer un personnage crédible. Jimmy comprend ça avant tout le monde. Alors il finit par devenir une image plus efficace que lui-même.
Le plus fort reste sans doute la manière dont la série filme l’épuisement moral. Pas comme une grande tragédie spectaculaire. Plutôt comme une accumulation de petites concessions quotidiennes qui finissent par modifier entièrement le visage intérieur d’un homme.
Au fond, Better Call Saul raconte peut-être simplement ceci : à force de jouer un rôle suffisamment longtemps, le rôle finit toujours par demander votre vraie vie en échange.