Il y a un avant et un après Breaking Bad. Vince Gilligan a livré en cinq saisons une œuvre d’une précision et d’une ambition qui écrasent la quasi-totalité de ce que le cinéma produit. Pas un épisode de trop, pas une scène inutile, pas un personnage sacrifié — tout est au service d’une mécanique narrative d’une cohérence absolument redoutable.
La réalisation est cinématographique au sens le plus noble. Le désert du Nouveau-Mexique cesse d’être un décor pour devenir un état d’âme. Les cadrages, la lumière, l’évolution des couleurs saison après saison racontent la descente de Walter avant même que le scénario ne l’annonce. Certaines séquences — muettes, d’une tension insoutenable — prouvent que Gilligan maîtrise l’image comme peu de réalisateurs de cinéma.
Walter White est tout simplement le personnage le plus fascinant jamais écrit pour le petit écran. On le plaint, on l’admire malgré soi, on le redoute, puis on le déteste — et la force du récit, c’est qu’on ne voit jamais exactement le moment où l’homme bien devient le monstre. Bryan Cranston disparaît littéralement dans ce rôle. Jesse, à l’inverse, remonte péniblement vers la lumière pendant que Walter s’y enfonce, et Aaron Paul joue cette trajectoire avec une vulnérabilité déchirante qui rend leur relation — mélange de dépendance, de trahison et d’amour tordu — inoubliable.
Skyler et Walt Jr. ont objectivement raison à chaque instant. Si on finit par les détester, c’est uniquement parce que Gilligan nous a mis dans la peau de Walter dès la première scène. C’est l’un des tours de manipulation narrative les plus brillants et les plus honnêtes de l’histoire de la fiction.
Gus Fring est l’antagoniste parfait — souriant, mesuré, glacial. Saul Goodman est le meilleur personnage comique d’une série dramatique. Hank est bien plus que le beau-frère lourdaud qu’il semble être au départ.
Breaking Bad n’a pas vieilli d’une seconde. Et personne, à ce jour, n’a fait mieux.