La première qualité de It: Welcome to Derry est de permettre une appréhension de la peur sur un temps long, que facilite la forme de la série, et de nous enfoncer plus loin encore dans les égouts de Derry, small town prototypique du début des années 60. Le contexte de la guerre froide mobilise tout un imaginaire atomique propice à l’apparition de figures monstrueuses – Joe Dante avait déjà su l’exploiter dans Matinee (1993) – qui tendent à s’affranchir de la seule silhouette du clown, évidemment attendue et intelligemment retardée, redoublée et désacralisée : l’évolution du groupe d’adolescents ne cesse d’osciller entre les alertes, les manœuvres militaires et les interdictions parentales, qui révèlent les failles de l’adulte incapable de protéger l’enfant parce que déjà aux prises avec ses démons intérieurs.
Andrés Muschietti réussit (enfin) à rassembler à l’écran deux générations que le reste de sa filmographie traitait séparément ou peinait à relier sans artifices (Mama, par exemple, en 2013), remédie à la fracture décevante des deux opus It (2017 puis 2019) en puisant dans l’imaginaire et dans le cauchemar comme à une source de mythes vieux comme le monde et vecteurs d’une violence originelle. Sur ce point, la série surprend et réjouit, créant un sentiment d’insécurité permanente tout en donnant accès, épisode après épisode, aux fondations instables de son histoire : les pierres sacrées jadis enfouies qu’il faut déterrer, déplacer et replacer constituent autant de métaphores des pouvoirs scénaristiques à même d’échapper à toute entreprise de figement – alors que les dialogues assument jusqu’à la caricature leur portée didactique, introduits pour l’essentiel par « je vais tout vous expliquer ».
En dépit de segments intermédiaires inégaux, en partie dus à la délégation de la mise en scène à d’autres réalisateurs, Welcome to Derry fascine et prend aux tripes, conçoit une horreur organique en ce qu’elle naît de l’intérieur (des corps, des groupes sociaux, de la ville, de la société américaine) et s’affiche de manière théâtrale, avec burlesque et grotesque. Une belle réussite.