De notre mieux
8.6
De notre mieux

Drama JTBC (2026)

Quand j'ai commencé à regarder We Are All Trying Here, j'ai repensé à Fabrice Luchini lorsqu'il parlait du sentiment d'inutilité propre à Blaise Pascal, l'un des plus grands génies français du XVIIe siècle. Chez l'auteur c'est le constat du vide profond, qui surgit dès lors que le héros angoisse face à sa propre insignifiance. D'où un besoin constant d'agitation, de reconnaissance et d'expression : car dès que l'on n'est plus occupé, l'impression de ne servir à rien refait surface. Derrière ce drama, on retrouve la scénariste Park Hae-young, connue pour Another Miss Oh, mais surtout pour My Mister et My Liberation Notes. J'ai d'ailleurs trouvé qu'il s'agissait ici de la réitération d'un duo déjà vu et qu'elle semble particulièrement apprécier : une jeune femme d'une grande beauté en décalage avec un homme mûr et cabossé par la vie (après IU et Kim Ji-won, on a ici la figure de madone de Go Youn-jung). Mais la narration souffre de quelques maladresses, la faute à certains éléments mal amenés, ou tout simplement éludés. Ce drama est encore une étude psychologique et sociologique de personnages, qui ont tous porté ou continuent de porter un fardeau. Pour autant attention, ce n'est pas un drame à 100 %, la série s'autorisant même des phases légères et comiques. Car cette œuvre n'est pas destinée uniquement aux névrosés et aux pessimistes ; elle est là pour prouver qu'au-delà de la souffrance, il existe toujours une petite lucarne lumineuse pouvant amener à la guérison.


L'histoire tourne autour d'une bande d'amis réunie au sein du "Club des Huit" : scénaristes, réalisateurs, producteurs, ils sont tous dans le milieu du cinéma. Certains ont réussi, tandis que pour d'autres ce fut plus dur. Hwang Dong-man(Koo Kyo-hwan), un quadragénaire, est le seul à n'avoir rien fait en 20 ans. C'est un doux rêveur marqué par les vicissitudes de la vie, faisant preuve d'une certaine nonchalance. Il passe souvent pour une victime, un sentiment qu'il cultive malgré lui. Mais pour ne pas sombrer dans l'inutilité de son existence, il se raccroche à n'importe quelle branche, que ce soit dans le monde réel ou dans celui des films qu'il regarde comme un remède. Il vit dans un petit appartement qu'il partage avec son frère aîné, Hwang Jin-man(Park Hae-joon). Celui-ci, ancien poète réputé, est un homme brisé physiquement mais surtout psychiquement, qui survit grâce à de petits boulots ingrats. Ils sont pathétiques à voir, en totale détresse émotionnelle. De l'autre côté de l'échiquier, Byeon Eun-a(Go Youn-jung) travaille dans une maison de production. Son travail consiste à lire les scénarios, les faire retravailler et les faire valider. Sa vie s'est construite sur un vide relationnel dû à une absence totale de lien maternel, sa mère l'ayant abandonnée avec son père quand elle avait 9 ans. Elle broie son spleen dans son travail. Sa névrose s'exprime par un saignement de nez constant quand elle se sent agressée. Se connaissant de par leur travail, mais faisant également partie d'un programme d'études, Dong-man et Eun-a vont se rapprocher pour surmonter leurs états d'âme et le mépris qu'ils subissent de la part des autres.


On dirait que ce drama vient refermer une trilogie relatant de l'aliénation mentale et de la guérison appropriée. Après la pauvreté absolue (la survie matérielle) et la prise de conscience de ses responsabilités dans My Mister, la routine et la monotonie de la vie de banlieusards (asphyxie du quotidien) mêlée à l'alcoolisme dans My Liberation Notes, We Are All Trying Here relate le sentiment d'abandon et d'une totale vacuité existentielle. Nous sommes en présence d'anti héros qui sentent qu'ils sont passés à côté de leur vie à cause de facteurs extérieurs, mais aussi à cause de leurs propres choix. En effet, il s'agit en aucun cas de les excuser pour tout, l'apitoiement n'est d'ailleurs pas leur fond de commerce. C'est encore une tranche de vie que nous fait partager l'autrice. Mais autant j'avais été ému et séduit par My Mister, j'avais détesté My Libération Notes, pas convaincu par les acteurs ni par cette histoire qui ne m'a jamais parlé. Avec We Are All Trying Here, c'est plus le casting que le scénario qui sauve l'ensemble, parfois trop chaotique, parce que à plusieurs reprises il s'égare en oubliant de revenir au développement qu'il avait lui même ouverts. Je pense notamment à l'histoire de Jin-man ou celle de Mi-Ran . C'est à nous les spectateurs de combler les vides concernant les relations passées entre certains protagonistes. C'est assez frustrant ce sentiment perpétuel d'œuvre incomplète. Ainsi, c'est uniquement vers la toute fin qu'on va nous délivrer à la manière d'un thriller, une réponse toute faite concernant le passé bouleversant de Jin-Man, comme pour combler un oubli.


We Are All Trying Here, c'est quoi pour moi ? C'est un peu un miroir de la vie, une galerie de portraits où les héros vont devoir affronter leurs propres démons : ils ont l'impression d'avoir raté ou d'être passés à côté de leur vie parce que, si les autres ont avancé, eux ont fait du surplace, passant à côté de l'essentiel à cause de mauvais choix professionnels ou personnels. L'accumulation de faits extérieurs est venue amplifier ce sentiment d'injustice permanente. Dong-man et Byeon Eun-a ont subi tous deux les affronts de la vie. Mais si le premier est en partie responsable de cet état de fait, de par son attitude souvent arrogante et de partisan du moindre effort, Byeon Eun-a traîne une mélancolie qui est indépendante de sa volonté. Elle s'est construite seule, sans appui émotionnel, l'amour de cette grand-mère de substitution ne suffisant pas à remplir tout ce vide. Le point commun de ces deux êtres brisés : ils sont perpétuellement humiliés par leur Némésis. Pour Dong-man, c'est Park Gyeong-se(Oh Jung-se), un réalisateur raté qui ne doit son salut que grâce à sa femme Ko Hye-jin(Kang Mal-geum), productrice de films ; et pour Eun-a, c'est son patron Choi Dong-hyeon(Choi Won-young) qui la rabaisse au statut de victime facile. Sans rien dévoiler de l'intrigue, comme dans Star Wars où Luke a du s'affranchir de l'ombre de son père pour évoluer et devenir un homme épanoui et libre, dans le drama, Eun-a devra se confronter à sa mère pour la première fois depuis son abandon et se libérer de ses chaines. Ces joutes entre ces deux femmes est de toute beauté et marque une évolution remarquable de son personnage. Quant à Dong-man, c'est en vainquant son trop plein émotionnel et son impulsivité maladive qu'il deviendra enfin l'homme qu'il a toujours voulu être.


Les gros points forts du drama, ce sont avant tout des dialogues aux petits oignons et un casting de très grande qualité : on ne parle jamais pour ne rien dire. Je sortais tout juste du navrant Perfect Crown, et là, ce fut une véritable claque dans la gueule. On donne à Koo Kyo-hwan les moyens d'exploiter tout son talent avec cette fable profondément humaniste et sincère. Je n'ai rien contre Go Youn-jung, mais à l'instar de Kim Ji-won, c'est parfois plus leur physique qui est mis en avant que leur véritable talent d'actrice. À partir du moment où Jang Mi-ran(Han Sun-hwa) entre en scène, elle se fait en partie éclipser.J'en ai aussi marre de ces têtes de "Caliméro" et de cette façon de jouer un peu stéréotypée. J'ai cependant bien aimé la façon dont les acteurs et actrices sont utilisés. L'apport de grosses pointures comme Bae Jong-ok et Sung Dong-il dans la seconde partie dynamise le drama. La mise en scène est de qualité, tout comme la scénographie et la photographie. L'harmonisation visuelle dans les séquences importantes s'en trouve grandement accrue, notamment par l'emploi de métaphores à la fois explicites et drôles. Malheureusement, si cela permet d'ouvrir des portes, certains arcs restent trop vagues ou sans réponses, par pure facilité scénaristique. Ainsi, pourquoi aucun journaliste n'est-il jamais allé fouiller dans le passé de Oh Jeong-hui ? Et pourquoi nous parler de la vie passée de Jin-man si cela n'aboutit finalement à rien ? C'est vraiment dommage de partir sur un sentiment d'inachevé. Quelques clichés sont facilement oubliables.


Everyone Is Fighting Against Their Own Worthlessness, "Tout le monde se bat contre son propre sentiment d’inutilité" : voilà le véritable titre du drama, et il prend ici tout son sens. Il résume à la perfection cette lutte intérieure et permanente que chacun d'entre nous doit mener pour continuer d'exister, et pas seulement pour ne pas être oublié, deux notions bien différentes. Je rejoins sur ce point Moon Yeong qui souligne dans sa critique à quel point le titre choisi par Netflix est galvaudé, car totalement vide de sens. Ce drama vient démontrer que la résilience mène à la guérison, qu'elle soit partielle ou totale, à partir du moment où s'instaure un soutien émotionnel réciproque, tangible et durable. Cette série n'est absolument pas misérabiliste, c'est même tout le contraire : c'est l'analyse psychologique d'une tranche de vie à la fois corrosive, sincère et poignante. L'œuvre s'avère être un véritable ascenseur émotionnel, même si tout n'est pas parfait. La narration souffre en effet de cassures rythmiques parfois trop brutales et de scènes inutilement longues ; il y avait clairement mieux à faire à certains moments. L'OST est sublime, poétique, il magnifie les images et te fera verser une petite larme. Et Koo Kyo-hwan, tel un ouragan, a tout emporté. Heureusement, les quatre derniers épisodes sont quant à eux très réussis, avec ce point de mire qu'est l'espérance. Le passage le plus mémorable de tout le drama arrive lors du monologue de Jin-Man face à Dong-Man : une tirade exceptionnelle digne du grand poète qu'il est, et qui résume en quelques phrases l'âme de cette histoire. D'où un point bonus de ma part. Une très belle œuvre dramaturgique, mais jamais tragique, qui porte sur la réconciliation avec soi-même. Une ode à la vie en toute humilité.


Main Theme: Taeyeon - Piece

Additionnel OST 1 : Choi Yuri - On a Day with a Wonderful Wind

Additionnel OST 2 : PSY - It's Art

Créée

le 24 mai 2026

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