La déesse du vent et l'homme qui criait son nom
We Are All Trying Here : transformer les tragédies en comédies
Sous ses apparences de chronique du monde du cinéma, de l'écriture et de la création artistique, We Are All Trying Here explore avec une rare sensibilité les blessures que chacun porte en soi, la manière dont elles façonnent nos existences, mais aussi la possibilité de les dépasser sans jamais les nier.
Dès les premiers épisodes, la scénariste Park Hae-young et le réalisateur Cha Young-hoon installent un univers où la frontière entre réalité et fiction est poreuse. Les scénarios écrits par les personnages deviennent le reflet de leurs émotions, de leurs colères, de leurs peurs et de leurs désirs. Comme dans My Mister, les rencontres nocturnes prennent une importance particulière. Le passage à niveau, qui revient tout au long de la série, devient progressivement l'un des symboles les plus puissants de l'œuvre. Tantôt fermé, tantôt ouvert, il représente l'attente, l'hésitation, la rencontre, puis l'évolution des personnages. Les barrières s'abaissent lorsque leurs vies se croisent ; elles se relèvent lorsqu'ils sont prêts à avancer.
Au cœur du récit se trouvent deux êtres profondément différents et pourtant étonnamment semblables.
Eun-ha est une femme blessée par l'abandon de sa mère. Toute son écriture naît de cette douleur qu'elle porte depuis l'enfance. Dong-man, lui, apparaît d'abord comme un homme fantasque, excessif, drôle et imprévisible. Pourtant, derrière cette apparente folie se cache un être d'une immense sensibilité. Là où Eun-ha connaît ses émotions mais s'y enferme parfois, Dong-man les ressent avec une intensité extraordinaire sans toujours parvenir à les identifier.
Leur point commun est justement cette difficulté à vivre avec leurs blessures. La montre émotionnelle qui les accompagne devient alors bien plus qu'un simple dispositif narratif. Elle symbolise la nécessité de reconnaître ses émotions pour ne plus en être prisonnier. La série développe une idée remarquable : une émotion ignorée s'accumule, déforme les pensées et finit par gouverner la vie ; une émotion reconnue peut enfin être comprise et intégrée.
L'un des plus beaux moments de la série survient lorsque les deux personnages découvrent qu'ils partagent une émotion inconnue que la montre ne parvient pas immédiatement à nommer. Lui la vit comme un appel à l'aide face à la peur de perdre son frère. Elle la ressent comme une forme d'autodestruction liée à son abandon. Lorsqu'ils comprennent qu'ils parlent en réalité l'un de l'autre, ils ne s'embrassent pas comme des amoureux. Ils pleurent dans les bras l'un de l'autre comme deux êtres qui viennent enfin de trouver quelqu'un capable de comprendre leur détresse. Cette scène résume à elle seule toute la beauté de la série.
Mais ce qui distingue véritablement We Are All Trying Here, c'est la philosophie portée par Dong-man.
Tout au long du récit, il apparaît comme un homme qui refuse de laisser la tragédie avoir le dernier mot. Son célèbre manteau de cuir, auquel il attribuait une histoire héroïque censée le protéger des blessures, finit déchiré lors d'une bagarre menée pour défendre la vérité d'Eun-ha. Lorsque la doublure révèle qu'il ne s'agit que d'un banal manteau fabriqué en série, Dong-man comprend que sa véritable protection n'a jamais été l'objet lui-même, mais son regard sur le monde.
C'est alors qu'il formule l'une des idées centrales de la série :"Je ne dois pas vivre dans une tragédie. Je dois vivre dans une comédie." Cette phrase pourrait résumer toute l'œuvre.
Car la comédie, chez Dong-man, n'est jamais une fuite. Elle n'efface ni les blessures, ni les deuils, ni les échecs. Elle est au contraire une manière de les transformer. Une dent cassée devient un sujet de plaisanterie. Une humiliation devient une anecdote. Une souffrance devient un récit. Là où d'autres voient uniquement la douleur, lui continue à chercher le rire.
Cette philosophie trouve son accomplissement dans son échange avec son frère. Celui-ci lui rappelle que la vie est faite de tristesse, de stress, de dépression, de peur et de larmes. Mais puisqu'il faut écrire sur quelque chose, alors autant écrire sur l'humour. Cette idée deviendra finalement la mission de Dong-man, transformer les histoires tragiques en comédies.
Face à lui, Eun-ha suit un chemin inverse mais complémentaire. Son parcours consiste à comprendre que sa souffrance n'est pas toute son identité. La relation complexe avec sa mère constitue l'un des fils conducteurs les plus bouleversants de la série. Longtemps persuadée d'avoir été rejetée, elle découvre progressivement une vérité plus complexe, faite d'erreurs, de regrets et d'amour maladroit. Les scènes entre la mère et la fille atteignent parfois une intensité émotionnelle rare, notamment lorsque la mère reconnaît enfin la douleur qu'elle a provoquée et invite sa fille à écrire tout ce qu'elle lui reproche.
L'une des plus belles séquences survient lorsque Eun-ha révèle enfin à Mi-ran qu'elle est la véritable fille de leur mère commune. Aucun grand discours n'est nécessaire. Les deux femmes se regardent, comprennent ce que l'autre a vécu, puis s'effondrent dans les bras l'une de l'autre. Le jeu des actrices repose alors uniquement sur les expressions du visage. Sans mots, elles transmettent toute une vie de souffrance, de compassion et de reconnaissance.
La série interroge également avec intelligence le processus créatif. Les scénaristes y sont confrontés à l'inspiration, au plagiat, au doute, à la reconnaissance et même à la question très actuelle de l'intelligence artificielle. Pourtant, le message final demeure profondément humaniste : les outils évolueront, les technologies progresseront, mais la source véritable de toute création restera l'émotion humaine.
Enfin, impossible de parler de We Are All Trying Here sans saluer l'excellence de son interprétation.
Go Youn-jung est remarquable dans le rôle d'Eun-ha, tout en retenue, en fragilité et en nuances. Koo Kyo-hwan livre quant à lui une performance exceptionnelle en Dong-man, personnage à la fois excentrique, drôle, poétique et profondément touchant. Mais la réussite de la série repose aussi sur l'ensemble de sa distribution. Du premier au dernier rôle, chacun apporte une authenticité et une humanité qui donnent au récit toute sa force émotionnelle.
Au terme de cette aventure, lorsque Dong-man reçoit enfin la reconnaissance qu'il mérite pour son film, le spectateur comprend que la récompense importe finalement moins que le chemin parcouru. Car ce qui triomphe ici n'est pas seulement un scénariste ou un réalisateur. C'est une manière de vivre. Une manière de regarder les blessures sans les nier. Une manière d'accepter les saisons de l'existence. Une manière de croire que même les histoires les plus sombres peuvent encore contenir un sourire.
Et peut-être est-ce là la plus belle leçon de cette série : la vie n'est pas moins tragique parce qu'on en rit. Mais parfois, le rire nous permet enfin de continuer à avancer.