Avez-vous remarqué une intensification d'étrangetés dans votre vie ces derniers temps ? Une série d’évènements intenses ou extraordinaires qui jusqu’ici ne semblent pas connectées, si ce n’est que chacun d’entre eux et particulièrement bizarre ?

Avant d’écrire quoi que ce soit sur la série, je voulais avant tout faire un tour du côté de l’œuvre d’origine. Signée par Douglas Adams, l’esprit totalement cintré derrière la plus grande trilogie en cinq volumes de la galaxie (H2G2 pour les deux du fond), je me suis empressé de vérifier si cette adaptation n’était qu’un simple copier-coller ou une véritable réappropriation. Après les 370 pages du premier tome, le verdict est sans appel : on penche très clairement vers la seconde option.


À vrai dire, Max Landis n’a conservé de l’œuvre que son concept mère : celui d’un détective holistique. Mais kesako qu'un détective holistique, peuvent se demander certains ? Eh bien, je vous laisse ici avec notre ami Dirk pour la présentation : « Le terme "holistique" vient de ma conviction que ce qui nous concerne ici, c'est l'interconnexion fondamentale de toutes choses. Je ne m'intéresse pas à des détails aussi mesquins que la poudre pour relever les empreintes digitales, des fragments de tissu révélateurs et des empreintes de pas stupides. Je considère que la solution de chaque problème est décelable dans la configuration et la texture de l'ensemble. Les liens entre les causes et les effets sont souvent beaucoup plus subtils et complexes que nous ne pourrions le supposer naturellement avec notre compréhension rudimentaire du monde physique. » En bref : tout est lié.


Une fois engagé, un détective holistique est intrinsèquement lié à l'affaire. Du reste, il finira sans relâche et invariablement par résoudre le mystère simplement en faisant ce que les autres pensent être du n'importe quoi. Dirk fonctionne à l'instinct. Parfois, il fait des trucs ou dit des trucs bizarres du style : « J'ai trouvé une preuve irréfutable : rien. » Et encore, même ici, son Dirk diffère énormément de celui du roman : plus élastique, plus naïf, presque lunaire. Évidemment, il reste cet humour typiquement adamsien, cet amour des mots compliqués et cette philosophie de clown propre à l’auteur. Mais côté intrigue, tout est splendidement neuf. Un travail titanesque a été échafaudé.


Petite parenthèse anecdotique : si la majorité des fans de la série ne peuvent s’empêcher de comparer cette série à une autre (c’est-à-dire Doctor Who), ce n’est pas seulement pour sa folie ou son duo : excentrique + compagnon ; mais aussi car, à la base des bases, les racines du livre étaient un pitch qu’avait présenté Adams à la BBC durant l’ère du 4e Docteur. Habitué du show, et ayant déjà à son actif quelques scénarios d’épisodes, les producteurs l’écoute, seulement d’une seule oreille. Trop perché pour la chaîne, concluront-ils. Peste ! Tant pis, Douglas recyclera son idée dans une trilogie de romans que sa mort viendra hélas inachevé.


Ai-je fait des erreurs ? Oui. Ai-je fait uniquement des erreurs ? Certainement. Mais est-ce que ça a fonctionné ? En quelque sorte. J'avais un plan, je l'ai mis en marche et il s'est déroulé sans fausse note. Presque. Pratiquement. Ok, il y a une beaucoup de fausses notes, mais c'était pas un désastre. C'était même un non-désastre absolu.

Le simple exercice du résumé relèverait presque de l’épreuve olympique. Pour vous croquer simplement l'incipit : l’histoire suit Todd Brotzman, simple groom dans un hôtel de luxe, qui ouvre la mauvaise porte au mauvais moment. Dans la suite royale, une boucherie inexplicable a eu lieu. Face à ce chaos, Todd est poliment remercié. Il rentre chez lui et croise la route de Dirk, du moins Dirk rentre par effraction chez lui. C’est alors que débute une aventure totalement barrée, faite d’intrications improbables et de coïncidences abracadabrantes - mais qui, paradoxalement, finissent toujours par avoir du sens.


Et c’est précisément là que réside le premier grand plaisir de la série : la coïncidence est normalement la bête noire de la dramaturgie. Si tout n’est que hasard, alors plus rien n’a de poids émotionnel. Et pourtant, Dirk Gently réussit l’exploit inverse. On se fait happer par ses huit épisodes (puis les 10 suivants de la saison 2) comme de jolis poissons fascinés par ce qui se cache sous la surface de ce gigantesque joyeux bordel.


Tu ressembles pas à un détective privé. - Aucun détective privé ne ressemble à un détective privé. C'est la règle numéro un des détectives privés. - Mais si aucun détective privé ne ressemble à un détective privé, comment un détective privé sait à quoi il ne doit pas ressembler ?

Car si la série met en scène une fille dont l’esprit a été transféré dans le corps d’un corgi, une secte hippie ayant découvert une machine capable de transvaser les consciences, un savant fou nommé Zackariah Webb ayant inventé malgré lui la première machine à voyager dans le temps, des méchants chauves à la solde d’un psychopathe (réincarnation d’une rock star déchue), une jeune femme atteinte du Pararibulitis (une maladie extrêmement rare lui faisant ressentir physiquement ses visions d’horreur), un gang de vampires punks aspirant l’énergie neurologique, ainsi qu’une branche obscure de la CIA appelée Blackwing, chargée de recenser les individus dotés de capacités paranormales, dont parmi eux : projet Icare (alias Dirk Gently), mais aussi une dénommée Bart, une « tueuse holistique » qui assassine toutes les personnes que l’univers semble lui désigner… reprenons notre respiration. Je disais donc, si la série met en scène cette grande hérésie sans perdre son audience, c’est notamment grâce à la qualité de son scénario. Parce que quand on veut faire n’importe quoi, il faut le faire avec minutie.


Chaque épisode tombe comme la foudre et nous électrocute comme le monstre de Frankenstein. De la même manière qu’Utopia, cette série ne ressemble à aucune autre. D’où le fait qu’elle soit aussi précieuse à mes yeux et qu’un second visionnage n’était visiblement pas de trop. De toute manière, n’est-ce pas le propre de ce genre d’œuvre : gagner en strate de compréhension à chaque fois ? Découvrir de nouvelles portes ou clés de lecture ?


S'il y a bien une chose que m'a appris Dirk, c'est que ça doit mener quelque part. Tout doit mener quelque part. 

Hormis cet aspect purement WTF, Dirk Gently c’est aussi une écriture sensible qui laisse une grande part d’importance à ses personnages. Car on a beau faire une série avec des intrigues de zinzins, si l’empathie ne suit pas, alors vous l’avez dans l’os. Pour filer une métaphore : vous avez beau avoir le bateau le plus rapide du monde, sans équipage, vous restez à quai.


Parmi la kyrielle de protagonistes, aucun n’est laissé sur le banc de touche. Chacun connaitra un arc important, le faisant changer du tout au tout. Un exemple concret serait celui d’Amanda, simple sœur de Todd au départ, elle sera recrutée par les 3 Voyous (au nombre de 4, tout comme les 3 Mousquetaires) pour se détacher du mensonge de son frère et vivre sa propre aventure. Aventure qui la réunira à ce dernier lors de la seconde saison qui fera de sa maladie le cœur d’un pouvoir étonnant – littéralement magique. Dirk lui-même, l’anomalie dans cette matrice, incarné par le superbe Samuel Barnett (qui aurait fait un succulent Docteur), va au fil des épisodes remettre en question son « don », nous laissant penser que cette capacité ne va pas sans le revers de la médaille. Il prend conscience que sa naïveté, le chaos de sa vie, peut faire des dégâts, entraîner dans son sillage la mort de ses amis ou d'innocents. Souvent, il reconsidèrera sa notion de héros.


Un truc que j'ai appris : quand je regarde en arrière, je ne vois pas devant moi. - Tu veux dire que mon passé m'empêche d'avancer ? - Non Todd. Je veux juste dire que je ne vois littéralement pas devant moi quand je regarde en arrière. C'est pour ça que je suis content que tu sois là. À nous deux, on peut voir à deux endroits différents.

D’une simple machine à voyager dans le temps au monde féerique de Wendimore tout droit sorti du rêve d’un jeune garçon, Dirk Gently est un show qui ne se refuse aucune bizarrerie. Eclatant à coup de pistolet laser les barrières du genre ou redonnant ses lettres de noblesse à la culture pulp, se plonger dans son univers revient à faire un pas vers l’inconnu que je vous envie. De là, vous ressortirez un peu plus fou, et donc un peu plus sage.


Dirk Gently, c’est en somme un esprit anglais traduit par une philosophie du divertissement à l’américaine, le trait d’union entre 2 imaginaires. C’est également une série inventive, décalée, éclatée et avec un cœur gros comme la lune. Un bout de météorite tombé sur Terre à travers le gigantesque et totalement fou esprit du moins célèbre des Monty Python. Et si vous lisez cette critique, c’est que c’était écrit d'avance.


Et je me dis que la vie est peut-être quelque chose du genre : une infinie succession de pièces renfermant des énigmes à résoudre jusqu’à ce que finalement l’une d’elle nous tue. Eh bon, laissez tomber est une solution, je suppose. Et certainement plus facile. Mais c’est une route facile qui ne mène nulle part. Et si un seul coup de pelle en plus dans la terre était le seul effort que ça demandait encore ?
OuaZz
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le 13 mai 2026

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