Je fais partie de cette génération qui a découvert la série anglaise Skins à ses débuts, en 2007. Une série qui mettait en lumière les désillusions et les aspirations d’une jeunesse à la dérive. Une génération sans grand espoir d’un avenir meilleur, prisonnière d’un passé autrefois glorieux mais désormais en pleine déliquescence. La drogue, les errances nocturnes, les amours qui se font et se défont sans logique apparente : Skins captait quelque chose de brut, de chaotique, de désenchanté.


Plus de dix ans plus tard, cette génération a laissé place à une autre : celle qu’on appelle la gen Z, une génération qui a grandi presque exclusivement sous l’ère numérique.


Ce qui frappe dans Euphoria, c’est cette manière qu’a sa jeunesse d’évoluer en permanence entre rêve et réalité, sans jamais vraiment redescendre. Tout semble flotter entre ces deux dimensions, au point qu’on ne sait plus très bien laquelle relève du réel et laquelle tient de la projection. Là où Skins dépeignait une jeunesse ancrée dans une réalité brute, avec ses excès, dans un monde encore pré-MeToo, Euphoria semble davantage traduire une peur du réel : la peur constante que le monde, dans sa violence ou sa trivialité, vienne salir l’image maîtrisée que l’on expose de soi sur les réseaux.


La série aborde ainsi plusieurs sujets majeurs de notre époque : la transidentité, la masculinité toxique, la vie virtuelle, entre autres. Cette concentration de tensions propres au monde contemporain est superbement mise en scène par Sam Levinson. Les images sont léchées, les couleurs omniprésentes, presque hypnotiques, en contraste permanent avec la noirceur des thèmes abordés. Si le réalisateur a pu être critiqué, ce n’est certainement pas pour son talent, qui paraît indéniable, mais plutôt pour la toxicité que certains associent à son perfectionnisme. Paradoxalement, lui-même semble mettre en scène et dénoncer une forme de toxicité généralisée du monde contemporain.


Les acteurs, eux, sont tous extrêmement convaincants. La plupart sont d’ailleurs devenus des figures majeures de leur génération, enchaînant les grandes productions et s’imposant ainsi comme de nouvelles figures hautement contemporaines. Ils incarnent des sensibilités différentes, parfois opposées, que ce soit sur le plan politique ou dans leur manière de se représenter au sein d’une Amérique profondément fracturée. Car si les États-Unis continuent de vouloir se penser comme un seul corps, Euphoria apparaît au contraire comme la série emblématique d’une génération marquée par l’isolement identitaire. Masculinités exacerbées, privilèges de classe, identités raciales, appartenances de genre ou sexuelles : chacun semble désormais chercher un avenir depuis son propre territoire, parfois sans même envisager l’autre.


Au fond, Euphoria apparaît comme le miroir d’un temps où l’on ne sait plus très bien s’il faut vivre, se montrer ou se protéger du réel. Là où Skins brûlait dans le désordre du monde, Euphoria flotte dans ses reflets. Et peut-être est-ce cela, au fond, le véritable basculement d’une génération à l’autre.

Erwan_o_gara
9
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Créée

le 16 mai 2026

Modifiée

le 16 mai 2026

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