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le 20 févr. 2023
SuivreSpleen et Idéal
Immédiatement amalgamée avec 13 Reasons Why et Skins, la nouvelle série HBO avait de quoi effrayer. L’appréhension grandit encore à la lecture du synopsis. Rue, 17 ans, est déjà une grosse toxico...
Euphoria est une série assez inégale et en même temps fascinante. Elle peut être à la fois portée par une virtuosité et des moments de bravoure pleins de grâce, mais également être plombée par ses afféteries et sa surenchère stylistique à la fois lourde et épuisante. Du moins, c'est le cas des deux premières saisons, centrées sur les années lycéennes de ce groupe génération Z en perte d'identité, de sens, d'amour filial, mais aussi dépendant à la drogue, aux jugements via les réseaux sociaux, au sexe et aux paradis artificiels en général. La série déploie les thèmes d'un Larry Clark, de Skins ou Spring Breakers au climat des lycéens de l'ère actuelle, à l'heure du flux des images, de l'instantanéité des informations, de la surconsommation de pornographie, de la déconstruction des genres et du renversement des traditions familiales.
C'est à travers le personnage de Ruby, jeune toxico endeuillée de son père, que le spectateur suit la destinée chaotique des protagonistes. Elle organise, notamment par sa voix exagérément désabusée et cynique, tout le regard de la série. Chaque épisode commence sur l'enfance d'un personnage pour que nous puissions mieux comprendre les conséquences de son état actuel. Cela permet de les humaniser et d'exploiter une problématique typique de la génération Z, mais pas que. Euphoria fait le constat mélancolique d'une jeunesse malade et névrosée. Ils ont tous une raison d'être ce qu'ils sont à cause de leurs traumatismes personnels. La toxicomanie et le deuil de Rue détruisent son cercle familial et amical, Jules est une transsexuelle qui fut abandonnée par sa mère, Nate est le cliché du lycéen populaire qui se comporte comme un être toxique à cause de l'exigence de son père rigide et en même temps décadent, Cassie est la blonde pulpeuse et capricieuse vivant seulement par le regard des hommes avec qui elle couche tandis que Lexi, sa sœur, est la brune timide qui a toujours été spectatrice de sa propre vie, Maddy est prisonnière de sa relation toxique avec Nate, mais laisse paraître une confiance phénoménale pour cacher en réalité son mal-être, Fezco, le dealer typique du cas social déterminé ne pouvant esquiver cette voie, Kat, l'impopulaire fantomatique du lycée qui utilise OnlyFans pour augmenter sa propre estime, etc.
Sam Levinson, le créateur de la série, met en place une esthétique forte, mais qui déborde par sa profusion d'idées jusqu'à atteindre une forme indigeste par instants. Les travellings circulaires, la steadicam courant partout, les plans alambiqués, le montage choral et parallèle organisé comme un clip géant, les plans-séquences, la volatilité de la caméra, la saturation chromatique des lumières, l'immersion subjective, la distanciation méta, la fragmentation spatio-temporelle, etc. Tout cela va de bon train dans une surabondance qui laisse peu de place à la respiration. C'est certes cette mise en scène qui crée sa magie et le lien organique et émotionnel entre tous les personnages, mais elle peut laisser de côté et rendre la narration lassante. Mais chose étonnante entre les deux premières saisons et surtout lors de la saison 3, le créateur exerce une rupture nette avec la profusion survitaminée de l'œuvre. Le premier épisode spécial est un quasi long champ-contrechamp évoluant avec intermittence et subtilité entre Rue et Ali, un ancien junkie qui aide la jeune fille pendant ses réunions pour les Narcotiques Anonymes, dans un diner lors du réveillon de Noël. Ce radical ralentissement permet de mieux ressentir l'angoisse existentielle et la déprime qui dévorent Rue, à l'instar d'Ali dont on comprend l'ex-violence de son comportement vis-à-vis de la drogue et de la barrière qu'ont construite ses enfants pour s'éloigner. De même pour le deuxième épisode où c'est Jules qui exprime sa difficile quête d'identité sexuelle à travers un long dialogue avec sa psychologue.
La saison 3 est quant à elle une sortie totale de l'esprit des deux premières saisons. Cette fois, les personnages sont dans le monde des adultes. Rue est devenue une mule afin de rembourser de lourdes dettes qu'elle doit à un gang néo-nazi de la saison 2. Le ton est radicalement différent puisque Sam Levinson fait le choix d'une esthétique s'éloignant des chorégraphies ultra mouvementées des deux premières saisons pour davantage se rapprocher du néo-western et d'une tension quasi contemplative que nous pouvons trouver chez Sergio Leone ou Quentin Tarantino. Ce rapprochement permet de faire un lien avec Breaking Bad ou Better Call Saul, surtout pour la proximité avec la drogue et la frontière mexicaine, mais aussi pour son humour noir et son décalage avec la vie de gens ordinaires se trouvant à côtoyer des cartels dangereux. Enfin, j'y ai vu personnellement du Refn et particulièrement sa série Too Old to Die Young ou Copenhague Cowboy avec cette volonté d'étirer les plans dans une forme de monolithisme épuré et très dépouillé qui offre des portraits mythologiques et magnétiques. Les séries en question s'engagent aussi dans un propos social, mais sans que jamais cet aspect prenne le pas sur le genre, c'est-à-dire le polar et le thriller. La série bascule également vers une satire à l'humour bouffon et grotesque. Levinson porte même un regard un peu sadique. Par exemple, sur Nate, car ce dernier devient un pantin martyrisé avant de mourir dans d'atroces souffrances, comme s'il avait reçu une punition après tout le mal qu'il a engendré lors des deux saisons précédentes. Ce type de choix peut faire défaut à cette saison que je trouve pourtant bien plus mature dans ses intentions. Pour autant, la mort de Nate, même si elle est complaisante, est plus une manière de retranscrire l'idée : « on récolte ce que l'on sème ».
Idée biblique n'étant pas hasardeuse puisque la saison se base beaucoup sur la question de la foi. Alors que les deux premières saisons étaient sulfureuses et parfois provocantes vis-à-vis de cette dernière, la saison 3 se laisse porter par un propos aux connotations favorablement religieuses. Au début de la saison, Rue tombe sur une famille chrétienne conservatrice s'étant marginalisée de la société. Elle voit dans celle-ci une sorte d'Eden de liberté à atteindre. Puis tout au long de la saison, elle va se mettre à écouter et lire la Bible assidûment. Des épiphanies révélatrices vont également lui ouvrir les yeux et lui faire croire en Dieu. Elle mourra en écoutant la Bible et en voyant dans ses rêves une dernière fois sa mère en train de lire les Psaumes. Sam Levinson a d'ailleurs fait le choix de tuer le personnage de Zendaya afin de rendre hommage au comédien Angus Cloud qui interprétait Fezco. En effet, ce dernier est mort d'une overdose de fentanyl en 2023. L'écho ne pouvait qu'être troublant avec la série puisque le long combat de Rue fut celui contre l'addiction. Sa mort paraît injuste car son personnage avait réussi à s'affranchir de la drogue et qu'elle a été la victime d'un subterfuge du cartel de proxénétisme pour lequel elle travaillait. Ali va d'ailleurs venger la mort de Ruby dans un dernier épisode prenant l'élan d'un vigilante movie très tendu. Après avoir vu tant de victimes ayant succombé aux affres de la drogue, pour lui, la mort de Rue fut la goutte de trop. Ne croyant plus en rien, ni en Dieu, ni en Allah et après s'être vengé, il rend visite à la famille que sa jeune protégée avait rencontrée en début de saison. Convié à la table de celle-ci, il est pris d'une sorte de transfiguration face à tant de simplicité, de pureté et de bonté et voit apparaître sous ses yeux Rue en bout de table. Apparition christique qui lui fait ouvrir les yeux et redonner l'espoir de surmonter les maux de la société américaine gangrenée par l'addiction aux drogues, au pouvoir et à l'immoralité.
Une très belle fin, loin du cynisme plus prétentieux des saisons antérieures, mais qui n'enlève pas les quelques défauts de la saison 3 comme le sous-développement de certains personnages pourtant importants tels Jules, résumée à une sugar baby emprisonnée dans une prison dorée. Des personnages ont carrément disparu sans explication, à l'image de Kat. Les autres sont un peu plus prononcés : Cassie se perd dans son égocentrisme et son égoïsme abondants, tiraillée entre son mariage raté avec Nate et sa carrière d'influenceuse objectifiée, Maddy est devenue une self-made woman mais peine à gagner de l'argent, quitte à travailler auprès d'un criminel, ou encore Lexi est la porteuse de café sur une série et se voit sceptique face à la nouvelle foi de Ruby. Les deux premières vont réussir à se réconcilier après la mort de Nate, même si Cassie voit la futilité de sa vie faite de luxure et de débauche. Tandis que Lexi voit dans la Bible une image plus positive : certes, tout le monde meurt dans la Bible, mais ils continuent d'avancer malgré les épreuves, c'est ça l'essentiel. À travers elle, c'est Sam Levinson qui parle. Cela n'est pas hasardeux puisque Lexi, l'artiste observatrice de ce microcosme, qui a même créé une pièce de théâtre racontant la série elle-même dans une mise en abyme vertigineuse finalisant la saison 2, est très méfiante à l'égard de la religion, excepté à la toute fin où elle comprend mieux la foi de Rue. Sam Levinson a porté sa nouvelle foi dans l'ultime saison, lui-même ayant affirmé en interview que vivre en croyant en Dieu a amélioré sa vie. De ce fait, croyant ou non, c'est surtout cela que je retiens d'Euphoria, une série qui a frôlé sans cesse la vulgarité et le mauvais goût, mais qui a su se terminer dans le sacré le plus mesuré et le plus mûr.
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Créée
le 26 juil. 2026
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le 20 févr. 2023
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