Nous sommes quinze ans après le lancement de la série phénomène, et voici que s'achève mon revisionnage de Game of Thrones.
C'est une curiosité morbide qui m'a replongé dans le monde de Westeros. Une envie malsaine de déterrer un cadavre télévisuel. Game of Thrones pourra-t-il être ranimé en même temps que la flamme qu'il avait allumée en moi à l'époque ?
Je dois le dire sans ambages : mes espérances ont été vaines. Le corps est bel et bien mort, et ma flamme est restée éteinte. Les coups de poignard portés par des showrunners parjures ont créé des plaies qui ne cicatriseront jamais. Et même si certaines parties de ce corps décharné ont conservé une part de leur intégrité, le cœur battant d'autrefois est aujourd'hui froid et rigide.
Revenons toutefois à l'époque où la bête était encore vivante, car elle mérite bien des hommages.
Le retour du "genre" roi.
En 2011, “Le Trône de Fer“, c'était la promesse d'un équivalent télévisuel à ce que nous avait proposé “Le Seigneur des Anneaux” au cinéma.
Nous étions déjà 8 ans après “Le Retour du Roi” et le peuple avait faim.
Fort d’un casting solide (“Boromir” en Ned Stark), d’un budget conséquent et d’un scénario qui s’appuiera sur des livres prodigieux, les planètes étaient alignées comme rarement pour nous sortir un hit.
La première saison est pour moi la meilleure. Elle a ses défauts, mais elle est d’une redoutable efficacité.
Son introduction est tonitruante. On comprend instinctivement les enjeux matériels et surnaturels de ce monde imaginaire. On est content de se sentir perdu dans un univers opaque mais très cohérent.
Le récit, qui emprunte la structure d’un mystère criminel à résoudre, nous emmène là où il ne devrait pas aller : vers le sacrifice de celui que l’on nous présente comme le protagoniste principal.
Le personnage le plus honorable meurt et emporte avec lui ses secrets… et ce que nous connaissions jusque-là de la fantaisie.
Ici, point d’honneur, point de chevalerie, juste une galerie de personnages imparfaits aux règles morales floues qui devront survivre dans un monde qui se réenchante avec fracas.
On le comprend vite, la série va nous dépeindre une société médiévale cynique dont les institutions millénaires vont être ébranlées par le retour des magies anciennes.
La première saison est solide car elle met en place les intrigues humaines et surnaturelles. Ces arcs narratifs étaient à l'époque riches en possibilités.
Possibilités qui, en vérité, n’auront jamais déployé leur plein potentiel dans les saisons suivantes.
L'hiver vient. Enfin viendra un jour.
Car la vérité est là : avant même la baisse de qualité post-saison 5, l’adaptation télévisuelle avait déjà une faiblesse centrale : son faux rythme.
Un rythme dicté par l’envie de faire une saga d’inspiration médiévale, réaliste et adulte.
La série a donc mis le paquet sur les intrigues de cour. Sauf que, dans les faits, ces arcs narratifs ne volent pas plus haut que des histoires de cul. Mariages arrangés, amourettes secrètes, trahisons familiales, tout y passe. Puis, au détour d’une scène grivoise, le cœur du récit se met en place en arrière-plan.
Les coups politiques et la magie sont traités comme des coups de théâtre dans le seul but de nous surprendre. Et c’est vrai, cela a fonctionné.
Un temps.
Car au bout du quinzième putsch et du pénultième retournement de situation mystique, la patience de ceux et celles qui attendaient l’arrivée de cet hiver tant vanté fut mise à rude épreuve.
Nous avions, à l'époque, tenu bon, puisant notre force dans l’espoir d’une promesse simple : « Lorsque ça va péter, ça va péter. »
Mais ça n’a jamais pété.
À trop nous en promettre, à trop retarder l’échéance, à trop étirer les intrigues, le récit nous a conditionnés à attendre un « troisième acte » au niveau de ce temps d’attente.
Cet hiver mythique, on avait beau nous le promettre, les saisons défilant, l’espoir n’y était plus.
Des personnages nombreux... qui tournent en rond.
La galerie de personnages de Game of Thrones est pléthorique et l’idée de voir leurs histoires se mêler lors du grand hiver était la promesse initiale de la série.
Sauf que cet hiver extraordinaire n’arrivant jamais, les protagonistes se sont mis à faire du surplace avec nous.
Pendant presque 7 saisons, on ne dénombre plus les personnages qui sont, soit en errance, soit captifs, soit prisonniers d’une allégeance quelconque et qui passent de cet état à un autre sans que leur situation ne change pour autant.
Certaines storylines se recoupent mais pendant une bonne partie du récit, les personnages s’éloignent volontairement les uns des autres, diluant bon nombre d’enjeux.
Le faux rythme décrit dans le paragraphe précédent égratigne l’intrigue des personnages principaux. Daenerys, Arya et Tyrion par exemple n’ont pas une montée en puissance qui va crescendo et leurs intrigues oscillent constamment entre petite victoire et grosse défaite si bien que lorsqu’il semble avoir résolu un problème, dix se profilent à l’horizon.
Il y a d’ailleurs une constante : les personnages qui ont une intrigue qui file droit sont souvent stoppés net par une mort plus ou moins prévisible. Ces morts-là ont par effet de ricochet des effets stoppants sur d’autres personnages et la stagnation des uns se répand sur d’autres. Ce faisant, les personnages sont prisonniers d’un récit qui s’embourbe.
Et pourtant la série prend quand même le temps de développer des personnages secondaires sans que leurs arcs narratifs n’aient d’incidence majeure sur l’histoire principale.
L’impression de remplissage est réelle. Je pense par exemple au supplice de Theon qui dure plus que de raison ou à l’errance de Brienne dans sa recherche des filles Stark.
Ces deux personnages assez minoritaires en milieu de série se retrouvent à la fin du show avec plus de temps d’écran que Bran Stark.
Au vu de ce que représente ce dernier, on peut se questionner sur les choix que les showrunners ont opérés pour agencer leurs arcs narratifs.
D’ailleurs il va bien falloir parler de l’éléphant dans la pièce.
Le démiurge et les jouvenceaux.
Toute personne s’étant intéressée de près à la production de la série le sait : la collaboration de Martin avec les deux showrunners Weiss et Benioff s’est arrêtée à partir du moment où le show TV a dépassé les bouquins. Il est communément admis que l’adaptation de la série part en vrille à partir de ce moment.
Mon avis est plus sévère, GoT format télé était bancal dès le début car :
1)Il est très compliqué d'adapter une histoire inachevée.
2)La tâche se révèle encore plus difficile lorsqu’elle est confiée à deux showrunners n’ayant pas fait leurs preuves dans cet exercice.
Martin est un génie mais il est dépendant d'un système d'écriture organique qui le fait changer 20 fois de direction pendant le processus. Je n’en veux pas au démiurge de prendre le temps de clore sa saga, c’est l’œuvre d’une vie.
Mais je lui en veux vraiment d’avoir cédé son œuvre avant de pouvoir lui donner ses ultimes coups de pinceau.
Qui plus est lorsque la toile fut donnée à des parvenus qui n’avaient pas l'étoffe de terminer ce tableau de maître.
C’est même pas totalement la faute des showrunners à mon sens.
Weiss et Benioff ont certes merdé lorsqu'ils ont gardé le lead en rushant les saisons finales. Mais c’est la faute de tous les gens autour d’avoir laissé des jouvenceaux de l’écriture à la tête d’un projet aussi énorme.
Martin lui-même aurait dû se faire plus sonore pour imposer ses choix lorsque les choses ont tourné cacao car c’était une vraie pièce en l’air de confier l’écriture d’une conclusion à des gens qui n’avaient rien écrit de significatif jusque-là et qui n’ont rien fait de bien depuis.
C'était d’autant plus curieux de leur avoir laissé les coudées franches lorsqu’on a eu 6 saisons pour s’apercevoir que leur vision du trône de fer était tronquée et avait loupé l’essentiel…
Un monde magique. Sans Magie?
Pour moi c’est la trahison fondamentale. Weiss et Benioff ont peut-être convaincu Martin sur leur compréhension des intrigues humaines mais ils n’ont pas compris ce que représente la magie dans GoT.
La magie n’est pas qu'un thème parmi d’autres, c’est juste l'épicentre du récit.
Elle conditionne les expériences mystiques des peuples de Westeros et Essos.
Et lorsque cette mystique se transforme en religion, elle sous-tend aussi les systèmes politiques et les frontières géographiques.
Martin a construit son récit sur l’ambiguïté d’un monde qui a oublié la magie et qui doit composer avec la violence de son retour.
Dans la série, la magie est très manichéenne et obéit à des règles qui arrangent les scénaristes dans leur volonté de conclure rapidement le récit.
Procédons dans l’ordre.
Les livres et la série nous introduisent à l’univers par la “menace” des Marcheurs blancs.
Sauf qu’il y a déjà un souci.
Dans les livres, les Marcheurs ne sont pas des envahisseurs. Ils ne semblent que défendre leurs positions. Rien n’indique que leur projet est de conquérir Westeros ; ce ne sont que des suppositions. Il y a encore beaucoup de mystère sur leurs intentions.
La série, elle, supprime cette ambiguïté et en fait des ennemis avec un chef identifié.
Le personnage de Bran Stark, qui est lié aux Marcheurs blancs, souffre du traitement que l’on a fait d’eux. Tout son parcours mystique est réduit au fait d’être un appât lors de la bataille finale. On comprend qu’il développe des pouvoirs de vision extraordinaires via les barrals. Mais personne n’en a rien à faire à part quand c’est pour faire savoir si Jon peut s’envoyer sa tante ou pas.
Le fait que Jon Snow ressuscite n’émeut pas grand monde non plus. Ce statut de “mort-vivant” aurait pu lui conférer une aura mythique… mais non. La résurrection fait même l’objet de blagues. Pourtant Weiss et Benioff vivent dans un monde judéo-chrétien. Ils devraient savoir que la dernière fois qu’un homme s’est prétendument relevé d’entre les morts, on a construit des édifices en son nom et on a même basé tout un calendrier dessus.
Pour continuer dans la thématique de la résurrection, en plus de Jon, il faut évoquer les cas de Beric Dondarrion et de Lady Stoneheart.
Dans les livres, leurs histoires nous renseignent sur la magie telle que Martin la conçoit. À savoir que l’utiliser a un prix, et qu’il est très coûteux. Beric Dondarrion a ressuscité plusieurs fois, mais plus il revient plus il oublie qui il est. Catelyn Stark est également ressuscitée mais sous la forme d’une entité vengeresse qui n’est plus elle du tout. Jon va certainement payer un prix lui aussi si Martin le fait revenir.
Dans la série, Beric meurt et revit sans que cela ait changé sa personnalité. Il n’est pas iconisé à hauteur des miracles qu’il subit et Catelyn Stark est restée morte. Jon Snow, lui, revient à la vie quasiment inchangé, ressuscité par Mélisandre.
La magie de Mélisandre est d’ailleurs problématique dans la série car c’est la seule qui a des conséquences trop concrètes. Même quand ça foire, des éléments surnaturels ont lieu. Elle a droit à un thème musical qui souligne son action. Sauf que lui accorder autant d’importance quand cette magie est faite au nom d’un dieu particulier, c’est dire implicitement qu’il est le seul vrai dieu. Les autres religions, elles, sont reléguées au second plan. Tout l’inverse des bouquins qui, même s’ils ne les traitent pas toutes de manière égale, sont assez explicites sur le fait qu’aucune n’est plus vraie qu’une autre.
Une autre faction qui a une magie très visuelle, ce sont les Sans-Visage. Mais à l’écran, leurs facultés surnaturelles sont tellement mal branlées que ce don mystique tourne à la farce, lorsqu’on trouve les mêmes effets pratiques dans la saga Mission Impossible. Je vois des masques en latex, pas des assassins inquiétants et morbides.
En parlant d’étrangeté et d’horreur, le personnage d’Euron Greyjoy est méconnaissable dans la série.
Dans les livres, Euron est un véritable antagoniste qui a les moyens de faire basculer l’équilibre géopolitique. Il prépare un rituel religieux d’une ampleur inédite et au vu du mal qu’il se donne pour en accomplir les étapes, ce n’est pas pour rien.
Mais dans la série, cet arc est inexistant. Euron est là pour servir de pion dans la team de Cersei. C’est tout.
Vient maintenant Daenerys et ses dragons.
Pour moi c’est le foirage total.
Emilia Clarke n'a pas le charisme d'une reine briseuse de chaînes. La rendre insensible aux flammes n’y change rien. La flanquer de trois dragons n’y change rien. Ces derniers ne sont pas bien iconisés.
Ils n’ont rien de majestueux ou mythique. Ils beuglent, ils couinent, ils sont caractériels. Il s’agit d’animaux de compagnie là où ceux des livres sont de véritables entités indépendantes que les Targaryen ont cru contrôler un temps mais à tort.
Heureusement leur figure est à peu près rétablie dans House of the Dragon.
Et là est l’aveu d’échec. Quand on confie l’univers de Westeros à d’autres, c’est mieux.
Le remake nécessaire.
Je n’ai eu de cesse de me le dire lors de mon revisionnage.
Game of Thrones aura besoin d’un remake.
Et celui-là, s’il est bien fait, surpassera sans peine la série matricielle.
Déjà, gageons qu’un reboot soit mis en route lorsque Sir Martin aura donné une conclusion à son récit. Histoire que les bonnes âmes qui auront la tâche d’adapter cette épopée aient le luxe de pouvoir séparer le bon grain de l’ivraie entre “arc narratif capital” et “errements scénaristiques” d’un auteur virtuose incapable de contenir sa créativité.
Il faudra certes faire le deuil des incarnations de Sean Bean, de Peter Dinklage, de Charles Dance. Je porterai aussi le deuil de ce Jon Snow patibulaire. Kit Harington aura tenu la barre jusqu’à la fin lui aussi.
Mais une grande partie du casting est remplaçable en vérité et, si d’aventure ils ont la chance de caster une Daenerys charismatique, on aura gagné au change.
Je n’ose imaginer la qualité d’une refonte visuelle maintenant que les spin-off ont sublimé la direction artistique déjà plus qu’honorable de la série mère. Si le projet est confié à des gens ayant un sens de l’épique et de l’iconisation, ce Westeros aura enfin toute la grandeur qu’il mérite. Dans un monde parfait, on prendrait l’équipe artistique d’Elden Ring (George Martin connaît bien en plus).
Je réclame un coup de polish visuel aussi car certains effets piquent les yeux aujourd’hui. Et toute la DA en Essos est d’un kitsch assez insoutenable avec le recul. Les tenues des Immaculés, des maîtres de Qarth, etc… C’est assumé, mais c’est dur. C’est dur.
Je veux aussi un remake qui comprend l’aspect mystique et surnaturel développé dans les livres, c’est capital pour ne pas reproduire le même résultat. C’est par ce biais que le récit prendra un tour autrement plus grisant que ce que nous ont offert les dernières saisons. Iconiser ce monde matériel qui se réenchante, lui donner une portée mystérieuse autrement que par le biais d’une prêtresse rouge à la cuisse légère serait bien.
Bref, pour résumer : un meilleur rythme, de l’incarnation, du panache, du mystique, des personnages tenus du début à la fin. La totale.
Il y a tellement à faire.
Bon, c’est vrai qu’avant cela, ce bon vieux George a deux ou trois trucs à peaufiner aussi. Mais c’est un autre débat.
POST MORTEM
Ce n’était pas désagréable de revisionner Game of Thrones mais, malgré toute l’affection que j’ai eue pour ce show, les défauts notés dans cette critique supportent très mal un second visionnage. Il n’y en aura pas de troisième, c’est sûr.
L’objet télévisuel en lui-même est cependant intéressant. Il est le témoin d’une époque. C’est une madeleine de Proust à sa manière.
Je me souviens avec qui j’ai regardé les épisodes, les lieux où je les ai regardés, à quel moment j’ai décroché, à quel moment la série m’a repris, m’a fait espérer, et à quel moment elle m’a profondément attristé tant sa baisse de qualité était incompréhensible.
Mais je n’oublierai pas les espérances qu’elle a provoquées en moi, à quel point elle a su stimuler mon imaginaire dans ses premières saisons et le plaisir que cela a été de découvrir, même d’une manière déformée, le travail de George R. R. Martin.
La série aura eu ce mérite : populariser à l’échelle mondiale l’univers de Westeros.
Il faut cependant bien comprendre que cette adaptation télé sera rendue caduque lorsque les livres seront terminés (j’y crois) et que d’autres se chargeront d’en faire un reboot. C’est pour moi inévitable tant cette adaptation a des errances impardonnables pour un univers pareil.
Mais elle restera la série matricielle à jamais. Même remplacée, elle restera le premier jalon qui aura permis à Westeros de se déployer.
Ce qui est mort ne saurait mourir, paraît-il.