À l'instar de Mister Rogers' Neighborhood ou des spéciaux Adult Swim de Tim Heidecker, Joe Pera Talks With You fait partie de ce qu'Adult Swim a produit de plus incroyable entre 2018 et 2021. Mais là où ces prédécesseurs misaient sur l'ironie (Heidecker) ou un esprit de "pédagogie" (Rogers), la série de Joe Pera et Marty Schousboe emprunte au cinéma contemplatif (Chantal Akerman, les slow TV scandinaves) pour raconter ce que David Foster Wallace appelait de ses vœux en 1993 : un art capable de "construire" après des décennies d'ironie destructrice. Sauf que pour Joe Pera, prof de chorale fictif dans le Michigan, tout commence par une leçon de géologie, un poème d'amour pour les pierres. Le tout en vingt minutes par épisode, où la sincérité est LA grammaire de la série.
"Hello, I'm Joe Pera"
Joe Pera, pull beige, posture voûtée, se tient face caméra avec une voix douce, lente, monocorde, bienveillante. Il va parler de petit-déjeuner, de sa balade automnale, d'une arche à haricots qu'il a construite. "Joe Pera Takes You to Breakfast", "Joe Pera Shows You How to Dance" : les titres vous disent déjà tout. C'est un pacte pédagogique hérité de la télévision instructionnelle des années 1960 (PBS, Sesame Street) mais que la série chamboule : Joe enseigne l'importance du fer, puis glisse vers sa romance avec Sarah Conner, la prof de musique. On bascule du didactique au fictionnel et le ballet de la caméra produit la sincérité : Joe face-objectif -> il nous parle. La caméra observe Joe -> il vit un truc. C'est sincère, c'est BEAU.
Parce qu'il faut le dire : une forme d'humour a gagné par KO ces dix dernières années, surtout portée par le stand-up. Et cet humour, c'est l'ironie permanente. Le truc qui te protège de tout (tu te moques de la société, des autres, de toi-même). Tu ris, mais surtout ça te met à distance. Au cas où. Et surtout parce que t'es trop intelligent pour tomber dans le système. Joe Pera Talks With You fait exactement l'inverse, et cet "inverse" est aussi un choix technique. Le format (vingt minutes, pas de cliffhangers, épisodes autonomes) refuse le binge dans une économie de l'attention "Netflix". L'émotion naît de la répétition, de la répétition contemplée. L'arche à haricots pousse entre saison 1 et saison 2, mais jamais la série n'appuient dessus, c'est juste visible en arrière-plan. C'es là, ça pousse, en fond. Et c'est BEAU. Le breakfast crew du samedi matin devient famille de substitution avec des accumulations de plans sur œufs brouillés et café. Et c'est BEAU. On pleure dans "Joe Pera Talks You Back to Sleep" parce qu'il ne se passe rien : juste Joe, son chien Gus, la pluie, quinze minutes de pure BEAUTÉ. Un temps végétal, organique (wink à l'arche à haricot), opposé au temps Netflix.
Pour les oreilles, Ryan Dann compose et conçoit le son comme une matière, comme un personnage. Shaker Hymns, sifflement du vent du lac Supérieur, neige qui froisse sous les pieds, bruits de cuisine. Par ailleurs, Joe utilise les pauses comme rythme dans le récit : quinze secondes de marche silencieuse pour "expérimenter" ce qu'est une randonnée. Et le rire n'est pas rythmé, rapide, frénétique (à l'inverse du stand-up, des shows, des chroniques). Quand Joe découvre "Baba O'Riley" de The Who à 35 ans et interrompt la messe de Noël pour partager sa joie, le climax c'est la musique, et pas l'histoire. Le son est un protagoniste, je vous le dis. Et le silence est dans la partition (John Cage aurait aimé).
Et puis il y a Joe lui-même : "soft-handed choir teacher", comme il se décrit. Trente-cinq ans, allure de soixante-dix. Aucune violence, ni une once de domination dans son personnage. Il cuisine pour Sarah quand elle panique (anxiété climatique + bunker dans son sous-sol), accompagne son vieux copain Gene chercher un fauteuil, corrige des copies. La bienveillance est visible, dégenré, vraiment aucune ironie. Mike Melsky, le voisin (joué par Conner O'Malley avec son énergie explosive habituelle) incarne une masculinité toxique (crie, exige, possède), et la série ne le punit jamais. Elle le tolère, comme on tolère un oncle "un peu trop" pendant un repas de famille. Parce que Marquette, ville minière du Michigan, c'est ça : "breakfast diners", "fish fries", "VFW halls", "second refrigerators". La classe ouvrière filmée avec tendresse, sans folklore réac ni condescendance d'urbains. Gene, meilleur ami de Joe, a soixante-dix ans et travaille comme "camera operator" pour Late Night with Seth Meyers. Dans cette relation déhierarchisée, sans logique d'ascendance, c'est juste deux hommes qui aiment discuter de minéraux.
Joe Pera Talks With You ne réhabilite pas la gentillesse comme morale. Elle la filme comme technique de survie. Une discipline. Parce que sinon on coule. Un choix répété à chaque épisode : jamais de cynisme, beaucoup de silences sincères, vingt minutes d'une tranche de vie. Dans une époque où l'humour a pris le cynisme comme badge d'intelligence, la série arrive avec sa petite voix et dit : tu peux être fin sans être cruel. Tu peux regarder le monde sans mettre des guillemets partout. Tu peux admirer la beauté du quotidien sans le rendre spectaculaire.
Bref : du "gentilcore", si on veut. Mais pas au sens doudou. Au sens : une forme rare de post-ironie, où la douceur n'est pas un filtre... c'est un courage. Et bordel, ça fait du bien <3