Le hasard fait bien les choses : alors que je décidais, il y a quelques semaines, d'enfin accorder une critique à la saga de films d'horreur à sketches V/H/S que j'aime de tout mon cœur, deux autres personnes que j'aime aussi de tout mon cœur, Lucas Pastor et Timothée Hochet, sortaient leur nouvelle réalisation commune. Presque dix ans après Calls, cinq ans après Stéphane (qu'un modeste jury, dont ma modeste personne fit partie, récompensa d'un modeste prix au modeste PIFFF) et quatre mois après la vidéo la plus gogole du Youtube français, les deux zigues balancent comme ça, sans prévenir, une nouvelle création originale... qui tient pas mal d'une reprise française du concept de Bloody Disgusting.
Lost Media se pose ainsi comme une anthologie d'horreur semi-parodique en found footage, dont chacun des huit épisodes raconte une histoire indépendante dans laquelle le dérapage fantastique n'est jamais loin. Les fans du duo seront à la maison : entre humour et malaise, entre gêne et angoisse, la série est un prolongement parfaitement logique de leur œuvre. De Calls, Lost Media reprend en effet l'atmosphère anxiogène et les pré-générique à base de voix off ; de Youtube, la durée ramassée et la diversité des formats ; et des univers personnels de Hochet et Pastor, cette appétit à jouer, et à mettre en scène, des personnages à la marge, aussi touchants qu'inquiétants, eux-mêmes puisés dans les films des frères Duplass ou de Patrick Brice (Creep). Et pour rester dans le domaine d'Internet, la série n'est pas non plus sans évoquer les faux podcasts de Marius / Ambroise Carminati, point de comparaison classique mais obligatoire tant le vidéaste a su devancer la plupart de ses contemporains au petit jeu de la déviation de la comédie vers l'angoisse.
Huit épisodes, huit styles : un jeu télévisé, une vidéo d'entreprise, un stream Twitch, un documentaire, mais aussi, quand même, quelques caméras de surveillance domestiques à la Paranormal Activity, parce que ça marche toujours quand c'est bien fait. Et dans Lost Media, c'est bien fait. L'incertitude du point de bascule horrifique, le trouble autour de la menace sont autant de petits jeux que la série instaure avec son spectateur ; mais c'est surtout au niveau des différents formats que l'anthologie impose son style, un peu à la manière de l'épatante variété de techniques rassemblées par un V/H/S. Certains épisodes se permettent même des audaces étonnantes en emboîtant plusieurs techniques à la façon d'un jeu de poupées russes, pour un résultat très perturbant où l'on cesse complètement d'essayer de comprendre où veut nous emmener l'histoire.
Tournées tantôt en français avec les copains du quartier (on retrouve Johann Cuny de l'ex-collectif Yes, Allison Wheeler ou Côme Levin), tantôt en anglais avec des acteurs américains complètement inconnus, Lost Media ne cesse de désarçonner en faisant de l'imprévisibilité sa caractéristique numéro un. A l'exception d'un pré-générique qui essaye (sans grand succès, malheureusement) de tisser une histoire d'ensemble (de nouveau, à la façon des courts centraux des V/H/S), il serait vain de tenter de relier stylistiquement ou scénaristiquement les différents épisodes. Et c'est très bien comme ça : de la même façon qu'on farfouille sur Youtube ou qu'on dévore une anthologie, on vient chercher dans Lost Media l'inattendu dans l'inquiétant.
Techniquement et artistiquement aboutie, s'amusant en permanence des doubles fonds et diffusant une plaisante sensation d'étrangeté (qui culmine lors d'épisodes particulièrement réussis, comme celui du jeu télévisé, très crédible autant dans ses règles que dans sa menace latente), Lost Media a néanmoins un petit défaut : une volonté de s'adresser à tous. Il peut être compliqué, quand on aborde l'angoisse, de rester vraiment tous publics à la télévision. "Stéphane", il y a cinq ans, avait contourné le problème en choisissant d'embrasser franchement la comédie ; "Calls", en ne montrant pas d'images. Entièrement visuel et assez largement tourné vers la flippette (même si des séquences allègent volontairement la charge), Lost Media se prive d'images choc et choisit de faire diversion dans ses thématiques, tournées vers les enjeux de santé mentale et certains thèmes sociaux bien en vue qu'il serait vain d'énumérer. C'est ici que la démarche a tendance à se neutraliser d'elle-même, en forçant un peu trop sur le sens au détriment de la forme. Alors que bon sang, s'il y a une chose que Timothée Hochet et Lucas Pastor avaient su prouver jusqu'ici, c'est que l'absence de sens, précisément, pouvait être bien plus féconde, jouissive et cathartique.