La série Lucky Luck, portée par Alban Lenoir, n’est pas sans qualités : la réalisation est soignée, l’ambiance western est respectée, et l’acteur principal apporte une énergie convaincante à son personnage. Pourtant, malgré ces bons points, difficile pour un vrai fan de s’y retrouver. Comme pour Young Sherlock, des incohérences scénaristiques viennent ternir l’expérience et empêchent l’adhésion complète des amateurs de l’univers original.
Les clins d’œil et les réinterprétations semblent parfois forcés, et l’on sent que les scénaristes ont voulu moderniser le mythe au risque de trahir l’essence même de Lucky Luck. Résultat : une série qui, bien que divertissante, laisse un goût d’inachevé et donne envie de demander : « Et si on laissait nos héros tranquille ? »
On peut également s’interroger sur le choix des scénaristes d’employer un vocabulaire résolument moderne, qui dénature parfois l’atmosphère d’époque propre à Lucky Luck.
Il faut aussi reconnaître que pour réussir une transposition audacieuse, il est nécessaire d’avoir le génie d’un Alexandre Astier, capable de créer un univers médiéval où le modernisme de la langue ne choque pas, ou encore l’inventivité et le talent d’un Alain Chabat, qui sait s’éloigner réellement du sujet tout en lui restant fidèle. Ces exemples montrent qu’il ne suffit pas d’un simple clin d’œil ou d’une relecture contemporaine : il faut une véritable vision pour transcender l’œuvre originale sans en trahir l’essence.
À force de vouloir dépoussiérer les dialogues, ils oublient que Goscinny, le créateur, était le véritable roi des jeux de mots et des réparties savoureuses, donnant à chaque échange une saveur unique et intemporelle. Ce manque de fidélité au style original prive la série d’une partie de son charme, et laisse les amateurs sur leur faim, regrettant la finesse et l’humour qui faisaient la force des aventures d’antan.
On ne peut s’empêcher de remarquer que le choix de ne pas faire parler Jolly Jumper, sans doute motivé par une volonté de réalisme, a pour effet de reléguer le célèbre cheval au rang de simple figurant. Dans les albums originaux, Jolly Jumper n’est pas seulement le compagnon de Lucky Luck : il incarne une philosophie, distille des critiques acérées et offre un second regard sur les situations, créant ainsi une mise en abîme interne particulièrement savoureuse. Cette absence prive la série d’une profondeur supplémentaire, car le dialogue entre Lucky et son fidèle destrier permettait souvent d’apporter une dose de réflexion et d’ironie qui manque cruellement à l’adaptation.
À vouloir absolument donner un passé à Lucky Luck, les scénaristes auraient pu saisir une belle opportunité de renouveler le personnage. Pourtant, ils semblent avoir ignoré la piste offerte par Kid Lucky, qui bien que différente des codes originaux, proposait justement une explication cohérente à la solitude du héros. Cette série dérivée, en explorant l’enfance de Lucky, permettait de comprendre les raisons profondes de son indépendance, sans pour autant dénaturer son essence. Il aurait donc été pertinent de s’en inspirer pour apporter davantage de profondeur et de légitimité à cette nouvelle version.
Une fois de plus, les Daltons ne bénéficient pas d’un traitement à la hauteur de leurs personnages originaux. Hormis Joe, auquel on essaie maladroitement d’apporter une profondeur qui, malheureusement, trahit aussi son essence, le reste de la fratrie est laissé pour compte. Dans cette adaptation, on a soudainement l’impression de voir trois Averell, tant leurs personnalités semblent s’être fondues dans une caricature monotone, loin de la dynamique et des interactions savoureuses qui faisaient tout le sel de leurs aventures. Ce nivellement appauvrit le récit et fait perdre aux Daltons ce qui les rendait si mémorables aux yeux des fans.
Il faut reconnaître qu’Alban Lenoir incarne avec justesse ce cow-boy solitaire, légende de l’Ouest, qui ne dévie jamais de sa ligne de conduite. Sa prestance et son regard déterminé évoquent parfaitement cette figure mythique, fidèle à ses principes et à son indépendance. Cependant, dès que la série bascule dans des scènes de comédie pure, comme les fuites sous les tirs ennemis avec des grandes enjambées façon Jerry Lewis, le côté hiératique et sans peur de Lucky en pâtit. Ces moments viennent désservir la stature du héros, alors que, comme le rappelait la série animée "Les nouvelles aventures de Lucky Luck" de 2001 par la voix d’Antoine de Caunes : « Lucky Luck, il a pas peur de personne ».
Il est d’autant plus regrettable que Jérôme Niel, dont le tempérament sur scène évoque une véritable tornade, soit sous-exploité dans le rôle d’un Joe Dalton, en pleine rédemption allant jusqu’à fraterniser avec l’ennemi héréditaire, ce qui dénature totalement le personnage. De même, Camille Chamoux, qui avait toutes les qualités pour incarner une Calamity Jane cohérente, se retrouve réduite à un rôle de sous-fifre, dont le seul objectif est de rappeler que l’Ouest n’est qu’un monde de faux-semblants et de héros qui n’en sont pas. Ce choix scénaristique renforce la sensation d’un récit qui passe à côté de la richesse de ses figures emblématiques, au détriment de la légende originale.
Au final, cette adaptation pose une question essentielle : doit-on vraiment transposer nos héros de bande dessinée sur grand écran, à tout prix ? Les albums originaux, avec leur humour subtil, leur univers singulier et la complicité entre les personnages, offrent déjà une expérience complète et intemporelle. Faut-il risquer de perdre cette magie en voulant moderniser ou réinventer des figures qui, sur papier, n’ont jamais cessé de nous faire rêver ? Peut-être qu’il serait plus sage de préserver l’authenticité de ces légendes et de les laisser vivre là où elles sont nées : dans les bulles et les cases qui ont marqué des générations de lecteurs.
En somme, plutôt que de courir derrière des adaptations cinématographiques ou télévisées parfois maladroites, ne serait-il pas préférable d’apprécier pleinement la richesse des albums, qui se suffisent à eux-mêmes et continuent, encore aujourd’hui, d’offrir aux amateurs de BD des aventures inoubliables ? La véritable pérennité des héros, n’est-ce pas justement leur capacité à traverser le temps sans avoir besoin d’être réinventés à l’écran ?