Severance est une série face à laquelle je ressens une ambivalence assez extrême :
La première saison est brillante, vraiment. Elle avance comme un mystère que l’on ne cherche même pas forcément à résoudre tout de suite, parce que le simple fait d’être là, dans cet univers étrange, froid, absurde et parfaitement tenu, suffit déjà. On ne comprend pas exactement ce qu’il se passe, mais les choses se posent petit à petit, et c'est hypnotique. Il y a quelque chose de fascinant dans cette première saison, comme si l’on regardait un artisan sortir un outil après l’autre de sa boîte, sans encore savoir ce qu’il fabrique, mais en étant déjà convaincu qu’il sait exactement ce qu’il fait. Chaque détail intrigue, chaque couloir semble avoir une intention, chaque silence pèse et chaque sourire corporate paraît cacher un gouffre métaphysique sous une couche de moquettte beige.
L’idée de départ est formidable : séparer la vie professionnelle et la vie personnelle, mais de façon radicale, presque monstrueuse. La série devient vraiment forte, parce qu’elle ne se contente pas d’un concept malin. Elle nous pousse à nous demander : et si ça m’arrivait ? est-ce que ce serait une libération ? un cauchemar ? une forme de confort ? ... ? L’idée provoque une foule de sentiments contradictoires, de la joie à l’horreur, et c’est précisément ce qui la rend aussi grisante. La première saison a presque un côté Koyaanisqatsi dans sa manière de faire exister la contemplation. On ne regarde pas seulement pour connaître la destination. On regarde parce que le chemin est beau, étrange et inquiétant, parce que la mise en scène, le rythme, l’esthétique et l’ambiance suffisent à créer un état de fascination.
Et puis patatras !!
La deuxième saison arrive et l’artisan délicat de la première saison se transforme en éléphant lâché dans un magasin de porcelaine. Tout ce qui était suggéré devient expliqué, tout ce qui était inquiétant devient bavard, ce qui semblait chargé de sens finit par être remplacé par des révélations creuses, des effets de manche et des réponses qui n’ont ni la force du mystère, ni la satisfaction d’une vraie résolution. La série commet alors l’erreur classique des œuvres qui confondent mystère et lore : elle croit qu’expliquer son univers c’est l’approfondir, elle croit que multiplier les révélations c’est créer de la densité. Mais non, à force de vouloir lever le voile, elle arrache aussi tout ce qui faisait la beauté du tissu. La première saison était une pièce fermée, inquiétante, presque sacrée; la deuxième donne l’impression d’ouvrir toutes les portes pour découvrir surtout des couloirs mal éclairés et des idées pas complètement terminées.
Le pire, c’est que cette deuxième saison donne l’impression de trahir rétroactivement la première. Là où l’on imaginait une mécanique précise, on découvre parfois un bric-à-brac de symboles un peu vides, où l’on pensait être face à une œuvre qui savait où elle allait, on commence à craindre qu’elle avançait surtout au prestige du mystère. Comme dans Le Parrain, on aurait presque envie de dire : “Look what they did to my boy.” C’est scandaleux, parce que la première saison méritait mieux, elle méritait de rester étrange sans devenir confuse, ambitieuse sans devenir pompeuse, mystérieuse sans se dissoudre dans des explications molles. Elle méritait une suite capable de prolonger son vertige, pas de le neutraliser. Je garde donc un 8/10, mais uniquement pour la première saison, qui reste l’une des propositions les plus fortes, élégantes et les plus troublantes que j’aie vues récemment. La deuxième, elle, m’a suffisamment refroidi pour que je n’aie aucune envie de regarder une troisième saison, si elle arrive.