Ma femme a dû insister. Une série sur des employés de bureau, chez Apple, avec Ben Stiller derrière la caméra, rien là-dedans ne me donnait envie de m'asseoir. J'ai cédé pour lui faire plaisir, en me promettant d'en regarder un épisode, pas davantage. Trois soirs plus tard, c'est moi qui tenais la télécommande et elle qui réclamait d'aller dormir. Je cherche encore à quoi comparer Severance, et chaque fois que je crois tenir une référence, la série m'échappe.


Tout part pourtant d'une idée qu'un enfant comprendrait. Les employés de Lumon Industries ont accepté qu'on leur implante une puce dans le cerveau. Quand l'ascenseur descend vers leur étage, leur mémoire se coupe en deux. Celui qui travaille ignore tout de celui qui rentre chez lui, et celui qui rentre chez lui ne sait rien de ses journées. Huit heures par jour, ils deviennent un autre, né adulte dans une salle de réunion, qui n'a jamais vu le soleil, ni dormi, ni mangé ailleurs qu'à la cantine. Combien de fois ai-je souhaité, un lundi matin, pouvoir oublier ma journée avant même de l'avoir commencée ? Severance exauce ce vœu, et montre ce qu'il coûte. L'oubli efface la journée de la mémoire, pas du calendrier. Quelqu'un d'autre la vit à notre place, avec notre visage.


Mark est l'un de ces employés, et il a choisi l'opération pour échapper à un deuil. Sa femme est morte, et il ne supporte plus d'y penser huit heures par jour. Adam Scott le joue avec une douceur lasse, les épaules un peu rentrées, le sourire de quelqu'un qui s'excuse d'être là. L'homme d'en haut et l'homme d'en bas ne portent pas la même tristesse. L'un pleure une femme, l'autre ignore jusqu'à son prénom. Et peu à peu, une question me ronge. Si l'on coupe une vie en deux, laquelle des deux moitiés compte ? A-t-on le droit d'enfermer l'autre dans un sous-sol sans fenêtre pour ne plus avoir mal soi-même ?


Ce sous-sol ressemble à un rêve d'architecte qui aurait mal tourné. Des couloirs blancs, tous identiques, où l'on tourne à un angle sans savoir si on l'a déjà franchi. Une moquette verte, des ordinateurs à écran bombé sortis des années soixante-dix, une lumière d'hôpital qui ne baisse jamais. Le travail consiste à regarder défiler des colonnes de chiffres et à ranger dans des boîtes ceux qui font peur. Personne ne sait pourquoi. Dans une salle voisine, on élève des chevreaux nouveau-nés. Plus loin, on peint des tableaux à la gloire du fondateur. Kier Eagan, le père de l'entreprise, est vénéré comme un prophète, ses maximes gravées sur les murs, ses statues dressées dans les halls, sa maison reconstituée avec des mannequins de cire qui rejouent sa vie. Lumon n'est pas une société. C'est une religion qui paie des salaires.


Cette religion a ses fêtes. Quand un employé dépasse ses objectifs, on lui offre une soirée gaufres, cinq minutes de danse dans le bureau sur un air de jazz, une gomme, un porte-clés en plastique. Milchick, le responsable du personnel, que Tramell Tillman joue avec un sourire de pasteur et le regard d'un maton, distribue ces récompenses comme on donne un bonbon à un chien qui a rapporté la balle. J'ai ri, les premières fois. Puis j'ai reconnu, dans ces gommes et ces gaufres, les petits rituels de toutes les entreprises que j'ai connues, les trophées du meilleur vendeur, les pots du vendredi, les séminaires où l'on applaudit le patron. Severance ne force presque pas le trait. Il retire simplement le papier cadeau.


Helly, elle, ne veut pas de bonbon. Cette recrue se réveille allongée sur une table de réunion sans savoir qui elle est, et refuse dès la première minute. Elle veut démissionner. Sa moitié d'en haut le lui interdit, par message vidéo, avec un mépris glacé. Une femme supplie une autre femme de la laisser partir, et l'autre, c'est elle. Britt Lower lui donne une colère d'animal en cage, qui se jette contre les murs jusqu'à les faire céder. Autour d'elle, le petit département s'anime. Dylan, collègue avide de récompenses, découvre un jour qu'il a un fils. Irving, employé modèle, tombe amoureux d'un homme du service voisin, et John Turturro et Christopher Walken s'échangent des regards de collégiens timides au milieu des couloirs. Ces êtres n'ont aucune vie hors du bureau, et ils s'inventent pourtant une amitié, un amour, une révolte. L'humanité repousse dans les fissures du béton.


Pour filmer ces révoltes en sourdine, il fallait un œil qu'on n'attendait pas. On connaissait Ben Stiller pour ses comédies. Il filme ici chaque couloir comme un piège, compose ses plans au cordeau, laisse les silences durer jusqu'à ce qu'on se mette à scruter le fond de l'image. Même le générique inquiète, avec ce corps de Mark qui fond, se dédouble, se noie dans des flaques d'encre noire au son d'un piano qui tourne en boucle. La musique de Theodore Shapiro ne sursaute jamais, elle rôde. On lance un épisode, puis le suivant, avec l'impression d'avancer dans un couloir dont on ne voit jamais le bout.


Ce couloir sans fin est aussi le seul danger qui guette Severance, celui de toutes les séries à mystères. Elle sème les énigmes, les chiffres, les chèvres, les portes fermées, et l'on craint parfois qu'elle ne finisse comme tant d'autres, incapable de récolter ce qu'elle a planté. Trois ans ont séparé les deux saisons, et la seconde s'attarde parfois là où l'on voudrait qu'elle courre. Mais chaque fois que je la croyais enlisée, elle sortait de sa poche une carte que je n'avais pas vue.


Ses meilleures cartes, elle les garde pour la fin de chaque saison. La première s'achevait sur des employés réveillés pour la première fois à l'extérieur, dans le corps de leur autre moi, et sur une révélation qui m'a fait me lever d'un bond, la télécommande à la main. La deuxième va plus loin, et c'est elle qui m'a fait crier. Le Mark d'en haut a tout sacrifié pour retrouver sa femme, et il y est presque. Il ne reste qu'une porte à franchir. Mais le Mark d'en bas a vécu, lui aussi. Il a aimé. Et il n'aime pas la même femme. Une moitié d'homme vient de trahir l'autre, et je ne savais plus pour laquelle trembler.


Je compte les mois jusqu'à la troisième saison. Je repense sans cesse à cette dernière image, deux silhouettes qui courent main dans la main dans un couloir blanc, et derrière une porte refermée, une femme qui regarde s'éloigner celui qui avait traversé tant de couloirs pour la retrouver, sans comprendre que ce n'était pas lui.

LIAMUNIX
10
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le 9 oct. 2026

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Severance

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Moizi

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