Le multivers a ouvert un champ de possibilités presque infini. Pour le meilleur, parfois. Pour le pire, bien souvent. Spider-Noir tente de s’installer sur cette frontière floue : celle où l’esthétique sombre et les imperméables détrempés servent davantage d’argument marketing que de véritable moteur narratif. La série comprend parfaitement l’appétit du public pour les récits de super-héros plus « adultes », mais elle se garde bien d’explorer trop profondément ce que cela implique réellement.
Dès les premières minutes, les références au film noir sautent aux yeux. Ombres expressionnistes, ruelles humides, fumée de cigarette qui flotte dans des bureaux aux stores vénitiens : l’ombre du détective Marlowe plane sur la série, quand ce n'est pas directement une référence à La Dame de Shanghai qui vient conclure le 8e épisode. Visuellement, le travail est souvent séduisant. Le découpage de l’image, notamment à travers plusieurs séquences en split-screen, évoque directement la fragmentation propre aux comics et offre quelques idées de mise en scène stimulantes. On sent parfois une véritable envie de jouer avec les codes graphiques du genre, et c'est excitant.
Malheureusement, cette ambition esthétique se heurte à une intrigue d’un classicisme presque désarmant. L’histoire suit un détective qui a raccroché son costume après la mort de sa femme. Contraint de reprendre le masque pour contrecarrer les plans du caïd local, il devra accepter un destin héroïque qu’il refuse depuis des années. Sur le papier, le conflit entre l’homme désabusé et le héros altruiste avait tout pour nourrir une réflexion intéressante. Dans les faits, cette dualité reste souvent à l’état d’ébauche.
Les personnages secondaires, eux, parviennent un minimum à donner un peu de consistance à ce simili New York, mais se contentent de traverser l’histoire sans véritable trajectoire, à l’exception notable de Flint et Cat, seuls à bénéficier d’un développement un tant soit peu consistant. L'un dans sa figure victime de mutant désemparé entre son amour et sa loyauté, l'autre dans son besoin de couper les ficelles du marionnettiste dont elle est sous la coupe : Silvermane (alias Brendan Gleeson, bon mais loin d'être aussi terrifiant qu'on pouvait l'espérer).
Le symptôme le plus révélateur de cette prudence créative reste sans doute cette étrange possibilité offerte au spectateur de choisir entre une version en noir et blanc et une version en couleur. Une décision qui ressemble moins à une proposition artistique qu’à un aveu de faiblesse. Comme si le studio n’osait jamais imposer sa vision jusqu’au bout, préférant laisser le public choisir plutôt que de lui imposer une vision délibérée et réfléchie.
Cette retenue se retrouve un peu partout, de toute manière. Là où les grandes œuvres du genre, de Watchmen à Daredevil en passant par les 3 premières saisons de The Boys utilisent le costume pour interroger la violence, le pouvoir ou la responsabilité qui incombe aux porteurs de ce dernier, Spider-Noir se contente de cocher les cases du cahier des charges du bon petit scénariste. Plus appliquée que médiocre, certes, mais incapable d’atteindre les sommets de ses modèles. En avait-il seulement la prétention ?
Même Nicolas Cage / Ben Reilly semble parfois prisonnier de cette approche. Son détective fatigué possède quelques éclairs de présence (ses torsions d'arachnides), mais l’ensemble donne l’impression d’un acteur qui traverse les événements plus qu’il ne les habite. Une prestation correcte, sans véritable intensité. Si bien que, je l'avoue, j'ai préféré sa VF à sa VO tant la voix du doubleur donne un cachet diablement plus insolent et gouailleur au privé.
Tout ceci est d’autant plus frustrant que le générique d’ouverture laissait entrevoir une série plus audacieuse, plus inventive, presque plus vivante que ce qui suit. On aurait aimé que les épisodes prolongent cette inspiration plutôt que de revenir systématiquement vers des sentiers balisés.
Il faut tout de même saluer un minima les scènes d’action, qui constituent l’un des points forts de l’ensemble. Certaines séquences sont remarquablement chorégraphiées. Pourtant, là encore, quelque chose manque. Contrairement à Punisher, où chaque coup semble laisser une trace sur les corps comme sur les nerfs, Spider-Noir privilégie une approche plus élastique, plus numérique, héritée du blockbuster contemporain. La violence existe, mais elle n’a presque jamais de poids. Les personnages encaissent, bondissent et repartent comme si le chamboulement de la gravité elle-même faisait partie du multivers. Cette sensation de physicalité manque pour nous immerger davantage.
Or, le véritable angle mort du show demeure son contexte historique. Située dans les années 1930, la série contourne soigneusement tout ce qui pourrait donner de l’épaisseur à son univers : Grande Dépression, prohibition, ségrégation (coucou Watchmen), corruption systémique. Autant de réalités qui auraient pu nourrir le récit et donner un sens concret à l’existence d’un justicier masqué. À force de vouloir ne froisser personne, la série finit par ne défendre grand-chose. Mais le héros nous l'annonce lui-même : sans pouvoir, pas de responsabilité. Bah tiens, comme c'est pratique.
Au bout du compte, Spider-Noir ressemble à maintes productions contemporaines : une œuvre compétente, agréable à regarder, mais terriblement prudente. Une histoire sans véritable thème, sinon l’éternelle célébration du héros qui accepte enfin sa responsabilité.
Quoique la venimeuse Li Jun Li (Cat Hardy) était probablement en bonne voie de nous conter une toute autre histoire, à la manière des jeux de dupes du personnage de Tom Reagan dans Miller's Crossing, adapté plus ou moins librement du livre Moisson Rouge de Dashiell Hammett, le roi du roman noir. La boucle est bouclée. Je tire mon chapeau.