Mishna et Guemara
Il faut d’abord voir que la série, plus encore que le jeu, met en avant une vision talmudique du monde, notamment dans sa structure. Des personnages, comme autant de prophètes sur le chemin d’Ellie et Joël, puisqu’ils viennent aider ou réaliser la destiné des héros, n’apparaissent que le temps d’un épisode, se révèlent à eux mêmes et aux autres et meurent, leur destinée accomplie.
Il en est ainsi de Henry et son petit frère Sam, pourchassés, partenaires de l’aventure le temps de deux épisodes. Il en est de même de Tess, personnage plus intéressant que dans le jeu, qui donne sa vie pour Ellie et Joël, pour Bill...Le Talmud se base sur cette itération, mishna, tout comme la série, qui semble se répéter mais toujours participer de la même leçon, guemara, qui fait avancer les deux protagonistes.
La série est aussi une interrogation sur la religion (le second volet du jeu en fait de même). Même le prénom Ellie est annonciateur. Elle est une sorte d’élue, ce qui est éminemment biblique, et porte un espoir, celui d’un vaccin, dans une épidémie terrifiante. Elle est miraculée autant qu’elle est un miracle. Elle née de plus, comme nous l’apprend la série au cours d’une superbe et terrifiante scène inédite, dans la douleur. Un infecté vient mordre sa mère qui lui donne la vie, ce qui lui crée une immunité à cette infection dont personne ne guérit. On notera en plus la mise en abîme ou c’est l’actrice incarnant Ellie dans les jeux (Ashley Johnson) qui incarne sa mère dans la série et qui accouche donc de son propre personnage.
La série insiste sur la thématique avec le personnage de David (Scott Sheperd, très bon) dans l’épisode 8, qui est une sorte de pasteur autoproclamé, un homme brutal et charismatique, pervers et pedophile, criminel à la tête d’une communauté cannibale et qui justifie tous ses actes par la foi et la rémission. Quand il comprend qu’Ellie est immunisée, révélation qu’elle lui fait pour échapper à la mort, il jubile presque. Elle incarne ce qu’il veut. Il croit en la puissance du cordyceps, ce champignon tueur et une seule personne y résiste, elle, seule contre l’apocalypse.
Cantique des Cantiques
Mais encore un autre moment de la série, probablement le plus beau de tous, et inédit lui aussi par rapport au jeu où il ne s'agissait que d'une allusion, en témoigne : c’est l’histoire d’amour magnifique entre Bill (Nick Offerman, brillantissime) et Franck, deux hommes qui vont survivre vingt ans et vivre en autarcie leur amour. L’épisode, moyen métrage enchâssé dans l’arc narratif principal, à part, est un cantique des cantiques, éloge de la nature et de l’amour, tendre et poétique au milieu de l’horreur. L’apparition du thème crépusculaire de Max Richter, On the Nature of Daylight, participe de cette douce mélancolie. La lumière, l’ambiance, pleine de désespoir mais aussi de fureur de vivre, viennent souligner le principal dilemme de la série et tout son enjeu et qui va nourrir la relation de Joël et Ellie.
L'enfer
Ainsi, la série nous interroge sur les limites morales du bien et du mal, toujours troubles. Nous ne savons pas toujours quel est le bon ou le mauvais camp. La FEDRA, les lucioles, les bandits. Ainsi, Henry est pourchassé par des rebelles qui ont mis fin, dans leur ville, à la dictature de la FEDRA. Lui est un collaborateur, qui a vendu ses camarades pour des médicaments, médicaments nécessaires à son petit frère, sourd, trouvaille de la série, qui est brillante car elle vient attendrir le spectateur et le placer de son côté. Pourtant, en face, Kathleen, cheffe des rebelles, a des raisons de les poursuivre. Henry a provoqué la mort de son frère.
David va plus loin. Mourant de faim, il décide manger les hommes décédés et de les servir à ses fidèles. Il n'y a pas de moral, juste le besoin de survie. Il fait allusion au berger qui guide ses moutons, alors qu'il est le loup (cette allusion est une référence au second jeu, et d'ailleurs il y a beaucoup de références à ce second volet comme la maison de la mère d'Ellie...)
Même Joel et Ellie sont troubles. Le passé de Joel est violent, on l'apprend au fur et à mesure qu'on s'attache à lui. Ainsi, Joel tue un bandit, celui-ci le supplie et implore de le ramener chez sa mère. La scène est brutale et très forte. Le dernier épisode le voit massacrer un hôpital. Il tue sans pitié. Des innocents. Les achève. A la main. Pour sauver Ellie et son monde. Il le dévoile quand il pleure devant son frère auquel il ne dit pourtant jamais rien (Pedro Pascal ne fait aucun débat sur son jeu d'acteur impeccable). On comprend ses motivations mais la mise en scène, absolument brillante, presque silencieuse et recouverte de musique, montre son acte égoïste et plein de conséquences néfastes pour la suite, d’autant plus qu’il mentira et n’assumera pas. Le héros est aussi un salaud. Mais on le comprend et on l'apprécie quand même (c'est le phénomène Joker ou Meursault).
Ellie, quant à elle, semble cultiver un goût du sang. Elle se lâchera contre le terrifiant David, qu’elle achèvera à coup de machette. A 13 ans ! C’est sa vraie nature. Et nous cautionnons.
Le Père et le Fils
La thématique de la filiation est centrale. Joël a perdu sa fille Sara. Il ne veut pas perdre Ellie qu’il adopte malgré lui. Mais elle pousse plus loin le dilemme. En effet, on apprend que Marlène, la leader des lucioles, qui a confié Ellie à Joel, est une amie de sa mère, et qu’elle a juré de la protéger. Or, elle a tué la mère d’Ellie, condamnée à devenir infectée, et se retrouve confrontée à la nécessité de tuer Ellie pour sauver le monde, étant donné que la jeune fille est la seule immunisée et qu’elle doit subir une opération au cerveau pour faire un remède. Ce dilemme est le même que Joel, qui prend la décision inverse : la sauver pour se sauver lui et non l’humanité. C’est un mauvais choix.
Cette quête filiale est d'autant plus importante que les personnages vivent dans un monde apocalyptique, déraciné où tout est à refaire, où il n'y a que des orphelins.
Apocalypse Now
La série s’ancre encore plus dans le réel que le jeu, plaçant son arc narratif en 2023, comme si c’était sur le point d’arriver. Dès l’introduction ce réalisme est flagrant. Nous voilà en 1968 devant une émission de télévision où des épidémiologistes évoquent des pandémies de masse - on en sait quelque chose, et des mutations des champignons, rendues possibles avec le réchauffement climatique… rien de plus actuel ! L'épisode deux ne fait que confirmer cela par une introduction là aussi inédite, en Indonésie, ou une scientifique découvre l’ampleur des mutations du cordyceps et préconise le bombardement de la ville entière - une recommandation qui sera appliquée par l’armée américaine. Ensuite, la série s’ouvre sur une formidable introduction pre apocalyptique. Nous dessinant un monde quasi idéal. Joel et sa fille Sarah qui vivent heureux dans une Amérique presque caricaturale, banlieue pavillonnaire et vie de quartier agréable. Le tour de force de cette introduction c’est de tout balayer en 30 min, le spectateur pleurant à la mort de la jeune fille, (Nico Parker très attachante). Tout était annoncé. Des petits signes dans le décor (une mamie qui se transforme en arrière plan), des détails étranges dans cette ambiance jaunie. Puis tout bascule, en un instant.
Cela passe aussi, comme dit plus haut, par un contexte politique, quoiqu'un peu rapidement présenté, des personnages et des situations très réalistes, très humaines. On reprochera parfois à la série de manquer d'actions et de zombies. Il est vrai que les derniers épisodes se concentrent sur l'intrigue et non l'action mais l'épisode 2, très proche du jeu est un régal pour les fans du genre, l'épisode 5 aussi, offrant une scène de bataille titanesque, et les infectés demeurent une menace latente, tangible, terrifiante, un cauchemar d'enfant.
Lost Paradise
L'autre thématique, c'est le paradis perdu, celui de l'enfance, omniprésent par le personnage d'Ellie, incarnée par une Bella Ramsay que je trouve très convaincante. Elle est une enfant trop brisée par la violence, elle est dure. Mais, la lumière revient dans ses yeux. Beaucoup de moments nous le rappellent : avec sa meilleure amie dans l'épisode 7, adapté de Left Behind, épisode un peu en deçà des autres mais plaisir enfantin gâché. Là encore, Riley, son amie, fait grandir et avancer Ellie dans son cheminement, au milieu d'un centre commercial desaffecté et qui fonctionne encore, avec ses manèges et ses bornes d'arcane.
On retrouve aussi l'enfance avec Sam, le petit enfant sourd qui s'imagine superhéros dans ce monde terrifiant. Il se maquille. Il vit dans son monde, dans l'illusion. On le retrouve aussi avec la célèbre scène de la girafe, onirique, fantasque, au milieu de toute cette noirceur, soulignée par une bande son excellente et délicate et parfaitement retranscrite. On le retrouve dans l'humour d'Ellie et ses blagues à papa, ses comics, ses rêves d'enfants, de devenir cosmonaute notamment (allusion là encore au second volet). Ce sont les meilleures scènes du jeu et la série, elles nous redonnent espoir et foi en l'humanité.
Le seul havre de paix est la petite communauté où vit le frère de Joel. Il y a un cinéma, des enfants, des fêtes. C'est la seule tentative de famille possible. Le seul foyer. La seule douceur. Mais ceux qui connaissent le suite, savent que ce monde n'aura plus la même saveur. Le paradis est perdu, il est gâché par le fruit.
Par delà le bien et le mal
La série bien entendu a des défauts : parfois elle est un peu trop timorée dans son approche (la blessure de Joel est trop expédiée), les infectés sont peu présents (l'épisode 2 et 5 sont une exception avec claqueur et colosse très bien rendus), certains événements vont vite. Il y a des épisodes un peu en deçà des autres. Mais elle peut s’appuyer sur un casting exceptionnel. Les critiques à l’encontre de Bella Ramsay me paraissent relever de la misogynie. Elle donne à Ellie de la force et la dureté - il faut voir la vie du personnage- mais aussi de l’innocence et de l’humour. On a reproché aussi à la série son wokisme, c'est d'un ridicule absolu car ici aucune relation n'est forcé : l'histoire de Bill et Franck est excellente, tout comme l'amour d'Ellie. Aucun mauvais choix n'a été fait ici. Elle peut compter sur une qualité d’écriture qui sait utiliser la légèreté, la tension, le drame. Elle a aussi les moyens de son ambition : de bons effets, des décors magnifiques par moments, de ruines et de misère, de nature aussi (énormément de scène en extérieur qui donne de l'ampleur au voyage et qui sont toujours l'allusion à une terre paradisiaque mais peuplée par l'enfer, l'homme étant ici son propre ennemi, zombie ou non). Elle a une excellente musique, dans la continuité du jeu, des idées de mise en scène (tension maximale dans les deux derniers épisodes réalisés par Ali Abbasi), et un art du twist très efficace.
Est-ce une bonne adaptation ? Lorsqu'elle imite le jeu, la série brille, lorsqu'elle s'en éloigne, elle l'enrichit. Les choix faits sont les bons. Elle présente une véritable profondeur dans ses réflexions et ses sujets, s'intéresse à la morale, à la religion, à la filiation. Il faut aller par delà le bien et le mal car cette série comme le jeu n'est qu'ombre et clarté.
Kill Bill
La deuxième saison poursuit cette thématique et l’ancre plus profondément dans le réel, en introduisant la thématique de dieux vengeurs. La quête en miroir de deux héroïnes dont la figure paternelle a été abîmée de lance dans une vengeance réciproque.
Plus que jamais les personnages apparaissent et disparaissent, accomplissant la destinée apocalytique des héroïnes.
Et la dimension religieuse est plus que jamais évidente ici, à l’image du conflit opposant les Wolf et les seraphites dans une guerre de territoire et idéologique sanglante. Par idéologie et par amour on peut tuer, sans merci. Les showrunners l’ont dit eux mêmes : il y a quelque chose ici du conflit israélo-palestinien. Ellie aussi tue parce qu’elle veut venger son père de cœur ; Abby tue pour venger son père biologique. Chacun son camp, chacun sa cause, le sang coule pareillement.
Aussi la deuxième saison est une série de morts douloureuses dans une quête macabre et crépusculaire. Plus courte et moins inspirée que la première saison - bien plus dur cependant à adapter, aussi il faudra voir la 3eme saison pour raccrocher les wagons - elle demeure toutefois dans la même veine, moins contemplative peut-être.
La saison peut s’appuyer sur un casting de très haut niveau avec Abby et Tommy qui sortent du lot, mais des épisodes tout aussi spectaculaires qu’inégaux. Si les choix narratifs diffèrent quelque peu du jeu, c’est surtout le rythme très rapide qui interpelle et oublie un peu la contemplation de cet apocalypse. Même l’épisode de flashback va trop vite et est trop dense. De plus, couper le deuxième jeu en deux est un énorme risque car la troisième saison reposera sur Abby, un personnage détesté, forcément et peu familier. Le jeu gérait beaucoup mieux cette narration parallèle.
Reste toujours la fatalité : Ellie est l’héritière de la violence de son père Joël, lui même héritier de la violence du sien, lui même subissant les coups de son paternel. La roue de la violence implacable, déterministe, divine.
Seule l’amour pourrait la briser mais Ellie le gâche, comme Abby d’ailleurs. La mort plutôt que l’amour. Et pas que pour elle : c’est Jessie, Dina, Owen, Mel et tant d’autres qui en souffriront.
Reste l’espoir des générations futures : un bébé à venir, un enfant adopté. Sans que rien ne dise qu’ils sauront briser la roue du destin.
L’histoire se répète. Mishna. Et la même leçon, jamais retenue, s’impose. Guemara.