Pour commencer, je vais m’inspirer de ma critique d’époque sur Mr Queen. Pour réaliser un mets savoureux, voici la recette : "Prenez un jeune acteur en vogue et sympathique. Faites-le incarner un héros autour du thème convivial de la cuisine. Ajoutez un environnement militaire étonnamment paisible, une bonne dose d’humour, de passion et de valeurs humaines. Saupoudrez le tout de situations comiques absurdes et d’une forte bromance. Pour finir, assaisonnez avec des séquences rappelant les jeux vidéo RPG, où l’on gagne de l’EXP pour progresser, et enfin une touche légère de romantisme." Basé sur le webcomic éponyme, les ustensiles de cuisine remplacent les armes, car le vrai danger se trouve… dans l’assiette. Ici, pas une once de violence physique: pas de brimades, quelques chamailleries, et surtout des défis plus digestes que dangereux. Pourquoi ce drama a fonctionné en Corée? Probablement parce qu’il réunit presque tous les ingrédients que le public local affectionne. Mais la vraie question est ailleurs: ce mélange si bien calibré parviendra-t-il aussi à séduire notre propre palais ?
Passé la superbe intro qui évoque le comic, passons au plat de résistance : deux mois après avoir perdu son père, cuisinier émérite, le jeune appelé Kang Seong-Jae(Park Ji-Hoon) intègre le poste avancé de Ganglim, non loin de la frontière nord-coréenne. Cette petite garnison composée de 29 hommes, est commandée par le capitaine Hwang Seok-Ho(Lee Sang-Yi) épaulé par le lieutenant Cho Ye-Rin(Han Dong-Hee) et le sergent-chef Park Jae-Young(Yoon Kyung-Ho). Ce sont des officiers très humains. En raison du métier de ses parents, il est envoyé au mess pour assister en cuisine le sergent Yoon Dong-Hyun(Lee Hong-Nae). Non seulement il est un peu fort en gueule, mais il est surtout très nul en cuisine. Mais le constat est implacable: il fait de la merde à tous les repas et toute la base est au bout du rouleau. C'est à ce moment là qu'apparaît devant Seong-Jae un hologramme qui lui propose à l'instar d'un jeu vidéo, des missions pour gagner de l'EXP et passer des paliers de progression pour atteindre le graal : devenir le " cuisinier ultime ". Débute alors l'épopée du 'Kitchen Soldier", dont la mission sera de recréer la cohésion autour d'un bon repas et redorer le blason de la base.
Ce qui frappe d'entrée, c'est qu'on est littéralement happé par la série, et ce, même si on considère que la cuisine est un art abstrait. En effet, la culture autour d'un bon repas fédère tout le monde, quelles que soient les générations. Le concept est aussi posé rapidement : on ne suit pas simplement un soldat dans un avant-poste isolé, on suit un personnage qui évolue comme dans un jeu vidéo. XP, niveaux, compétences culinaires débloquées, quêtes, “reset”… tout y passe. Ce mode RPG est traité comme une réalité mentale vécue par le héros. C'est une manière de se rassurer. D'ailleurs la présence de la figure paternelle est essentielle dans l'évolution de sa "fiche de personnage". L’avant-poste n’est pas une armée, c’est un village bon enfant dont tous les membres dépendent les uns des autres. C'est la cohésion avant tout; on montre délibérément le bon côté de la conscription, on n'est pas dans D.P. La guerre n'est pas sur le front, elle se mène en cuisine. La cohésion autour de la bouffe va renforcer l'esprit de camaraderie et le feel good que le drama assure totalement. Et pour appuyer le concept, la bouffe va être le catalyseur de moments absurdes, à partir du moment où le palais transmet les informations gustatives au cerveau. C'est l'explosion des saveurs avec les hallucinations de circonstances : ainsi une boulette de riz peut déclencher une hallucination de Boys band avec le clip entier des Migak Boys.
Pourquoi tous ces ingrédients fonctionnent-ils et ouvrent-ils autant l'appétit ? Cela repose avant tout sur une symbiose totale. On est dans une histoire simple mais plaisante à suivre, avec un casting de qualité, des dialogues qui font mouche, des héros attachants auxquels on s'identifie rapidement, et surtout sur les thèmes que tout le monde aime voir: l'entraide, la camaraderie, la motivation, l'abnégation, l'optimisme naïf et un humour absurde et déjanté. Bien sûr qu'on n'est pas dans le réel, on est dans un webtoon transposé en live-action. Mais prendre son plaisir autour de mets savoureux et de personnages sincères fait-il de nous des imbéciles ? J'ose espérer que non. La cuisine est le langage universel de la diplomatie et, comme le rire, elle s'apprécie selon son approche personnelle. Pour pimenter le tout, on ajoute un zeste de sous intrigue liée à la corruption de la chaîne de ravitaillement, juste pour nous montrer le côté sombre de certains gradés qui font du zèle. Mais dans l'ensemble ils sont tous bienveillants avec une figure paternelle auprès de tous ces jeunes. Et notre gentil Seong-Jae aura même droit à son moment de solitude avec la belle Min-A(Jeon So-Young), amoureuse de lui depuis le lycée. Et là, pas de mode d'emploi pour gérer la situation devant les potes qui le chambre.
Bien sûr, tout n’est pas parfait : il va y avoir un coup de mou sur un ou deux épisodes. Certains moments peuvent apparaître redondants, mais l’esprit est là et la vie frugale respectée. Le rythme est très bon, même s’il a tendance à redescendre un peu avant le final du concours culinaire. Tout ou presque est téléphoné, mais c’est assumé dans cet univers “bisounours” : nous ne sommes pas dans un monde de brutes, mais dans un monde où les compétences gustatives règlent tous les problèmes à la place des poings dans la gueule. Ce drama s'adresse à un public familial, mais pas que : tout le monde est le bienvenu pour prendre du plaisir, ressentir des émotions et refaire le plein de dopamine. Jo Nam-Hyung, le réalisateur, a lui aussi progressé et nous livre une belle assiette après l’excellent Le Conte des neuf queues 1938, que je vous conseille d'ailleurs à la dégustation. L’adaptation du webcomic, qui s’étend quand même sur près de 200 chapitres, est plutôt réussie dans le ton et l’atmosphère ressentie. Maintenant, je vais être honnête : sans les "épicés" Yoon Kyung-Ho, Lee Sang-Yi et Lee Hong-Nae (qui est vraiment génial) pour entourer le parfait Park Ji-Hoon, le drama n'aurait pas eu la même saveur. Sans leur savoir-faire pour balancer des punchlines, la recette aurait pu laisser un goût amer. Grâce à eux, la louche de cuisine émotionnelle est allée chercher ce qu'il y avait de meilleur tout au fond de la marmite.
Passons maintenant à l’addition, et je vous rassure, elle ne sera pas salée. À partir du moment où l’on accepte la formule “menu classique” et que l'on ne cherche pas une lecture sortie de son contexte, on va se régaler. Comme une bonne glace, The Legend of Kitchen Soldier est un dessert gourmand et croquant, comme dirait Cyril Lignac. Ici, pas besoin de Philippe Etchebest pour remettre de l’ordre en cuisine : Seong-Jae gère comme un chef le cauchemar du mess. La série met l'eau à la bouche d'entrée de jeu, s'offrant même un petit twist à l'avant-dernier épisode pour faire monter le blanc en neige juste avant le final. C'est intense, joyeux, et c'est à prendre pour ce que c'est : un excellent divertissement à partager à plusieurs. Cette accumulation de concepts improbables fonctionne à merveille, avec une touche délirante cuite à point la plupart du temps. Mais il m'aura manqué un brin de folie et l'arc amorcé autour du capitaine Im Seung-Bin s'est mystérieusement délité au fond du faitout. Mais le nul en cuisine que je suis a apprécié ce repas gargantuesque. (dédicace pour Aude). L'interface holographique fonctionne encore, la fin est ouverte alors... " Ready Player One "? Et " Bon appétit bien sûr " ! (Joël Robuchon).
Main Theme : Migak Boys - My Flavor / feat. Lee Sang- Yi (groupe fictif ayant popularisé le drama auprès des jeunes)
Additionnel OST : Ahn Yujin (IVE) - Sad Saltiness
BONUS : Park Ji Hoon - Bodyelse