The Scarecrow
8.1
The Scarecrow

Drama ENA (2026)

The Scarecrow est un polar/thriller qui se déroule factuellement en 1988 durant les 10 premiers épisodes, les deux derniers se déroulant en 2019. Pourquoi cette date ? D'une part, vous noterez qu'elle est très souvent utilisée dans les K-dramas (on pensera à Reply 1988), notamment parce que c'est une année olympique qui s'est tenue en Corée du Sud, mais aussi parce que c'est le dernier mandat d'un général dictateur à la tête du pays. Il ne faudra jamais perdre ce point de vue durant l'histoire. C'était l'époque révolue où les méthodes expéditives causaient des dommages : un bon tabassage en règle pour faire avouer un innocent qu'on avait sous la main, quand on n'avait pas réussi à attraper le bon coupable. Le titre "The Scarecrow" renvoie non seulement au tueur en série, mais aussi, métaphoriquement, au fait qu'un épouvantail est avant tout un leurre : il est là pour tromper, altérer l'esprit et exposer une mise en scène. Et ici, on va vite s'apercevoir que la frontière est floue entre vérité, accusation et manipulation. On sera souvent confronté à des dilemmes face à des prises de décision tendancieuses. On ne ressort pas indemne d'un tel drama, si intense émotionnellement parlant.


Kang Tae-Joo(Park Hae-Soo)est un inspecteur chevronné et intrépide qui a du mal avec la hiérarchie. Rétrogradé, il est sanctionné et muté de Séoul dans la petite ville où il a grandi. Mais rapidement, il est confronté à un tueur en série qui tue des femmes isolées la nuit, sur une route près de rizières entourées d'épouvantails, le tueur lui-même se grimant ainsi pour mieux tromper ses proies. Tae-Joo va croiser la route du procureur Cha Si-Young(Lee Hee-Jun), dont il continue de porter les stigmates psychologiques. Ce dernier, en effet, le harcelait au lycée sans savoir vraiment pourquoi. Ennemis farouches puisque la rancœur de Tae-Joo est toujours vivace, ils devront faire front commun pour arrêter ce monstre. Mais Si-Young est issu d'une famille puissante, et son statut de procureur durant la dictature lui confère des pouvoirs qui outrepassent ses prérogatives. Car si le monstre est singularisé par l'assassin qui est d'une cruauté méthodique, la barbarie sera aussi mise en avant chez certains policiers à la botte d'un système pernicieux et sans pitié contre les faibles. Commence alors une chasse qui va s'étaler sur plus de 30 ans et causer des dommages irréversibles, détruisant des vies innocentes.


La construction du drama s'appuie sur de brefs sauts temporels tout au long du récit. Le réalisateur sème des flashforwards au compte-gouttes, ouvrant ou fermant les chapitres par un face-à-face en milieu carcéral entre Tae-Joo et le véritable tueur. Ce dernier joue avec lui durant de véritables joutes, ses crimes étant désormais prescrits, et, comble de l'ironie, il est incarcéré pour de tout autres méfaits. Ce dispositif narratif crée une double temporalité fascinante : alors que l'on suit l'enquête de 1988 avec ses failles et ses violences systémiques, ces fenêtres sur le futur agissent comme un compte à rebours tragique. On sait déjà que la traque va durer trente ans et que des erreurs irréparables vont être commises. Pourtant, le mystère reste entier, puisqu'il faudra attendre la fin du 7e épisode pour découvrir l'identité du monstre (même si on peut la deviner avant si on est attentif). Mais connaître le coupable si tôt n'est pas un problème, car la véritable force narrative se trouve ailleurs. Le suspense va demeurer intact jusqu'au dénouement parce qu'on ne sait pas à quoi s'attendre réellement, même si on en a une petite idée. The Scarecrow est avant tout un récit psychologique qui appuie là où ça fait mal. C'est brut, violent, souvent abject, mais on est dans le réel.


Derrière le polar se cache une réflexion beaucoup plus large sur les erreurs judiciaires, les aveux forcés et les dérives institutionnelles de la Corée du Sud durant les décennies marquées par l'autoritarisme et l'obsession anticommuniste (la scène d'affrontement entre étudiants et flics est courte, mais remarquablement filmée). À travers ses personnages accusés à tort, emprisonnés ou détruits par les soupçons, la série met en lumière toutes ces victimes oubliées des enquêtes bâclées, des pressions policières et d'une justice parfois plus soucieuse de clore les dossiers que de rechercher la vérité. Dans cette perspective, l'enquête elle-même n'est plus le cœur du récit : elle devient le symbole d'un système défaillant dont les erreurs continuent de hanter les survivants des décennies plus tard. Mais certaines décisions d'écriture interrogent également. Ainsi, pourquoi certains personnages ne sont-ils jamais sérieusement envisagés comme suspects ? Pourquoi l'enquête s'accroche-t-elle aussi longtemps à des certitudes fragiles, notamment autour de la question du groupe sanguin ? Vu sous l'angle du simple polar, l'enquête apparaît parfois comme un véritable fiasco. Alors, on se raccroche aux branches en se persuadant que tout est cohérent si on s'en tient à l'époque. Ici, pas de personnages lisses ni manichéens, pas de bons face à des méchants ; les personnages sont complexes et, hormis le tueur en série, les protagonistes ont des blessures ouvertes qui font vaciller leur santé mentale et leurs jugements. La frontière entre le bien et le mal est souvent mince et certains en paieront chèrement le prix.


Ce qui élève véritablement la série, c'est l'affrontement entre Park Hae-soo et Lee Hee-jun: c'est simple, ils sont exceptionnels dans le registre dans lequel ils sont cantonnés. Cela faisait 10 ans que les deux amis rêvaient de jouer ensemble. Ils apportent une crédibilité et une sincérité remarquables à leurs personnages. Ils dégagent des émotions violentes et abruptes. Park Hae-soo incarne avec une grande subtilité un homme usé par les années, hanté par ses échecs et rongé par la culpabilité. Face à lui, Lee Hee-jun est tout aussi impressionnant ; son interprétation constamment ambiguë maintient une tension permanente. Il parvient à rendre son personnage à la fois fascinant, inquiétant et profondément humain. Car dans un thriller ou un polar, c'est vital de croire ce que l'on nous montre si on veut y apporter du crédit. Cet affrontement entre deux hommes liés par un sombre passé les poursuivra toute leur vie, l'un devant s'effacer au bout d'un moment pour sauver les personnes qu'il aime, faisant preuve d'une résilience et d'une abnégation exceptionnelles. Bien entendu, comment ne pas parler de cette magnifique introduction, de cette mise en scène digne d'un grand film, et de cette atmosphère rurale de la fin des années 80 totalement réussie. On se croirait parfois dans un vieux polar américain, la présence de guitares acoustiques apportant un charme supplémentaire. Les autres comédiens sont également à féliciter pour leur prestation. Pour l'anecdote, Lee Min-ki viendra dire bonjour vers la fin. Pourquoi ? Tout simplement parce que le réalisateur est également celui du K-drama Crash (saisons 1 & 2) dans lequel l'acteur tient la vedette.


Le seul bémol que je pourrais apporter concerne la conclusion énoncée dans le dernier épisode. Pour ma part, la frustration l'emporte même si je peux comprendre l'option prise par le réalisateur. Comme je ne veux rien divulguer, les réactions de certains personnages, notamment Sun-young, la jeune sœur de Tae-Joo, et celle de son fils, m'ont laissé perplexe. Des personnes seront réhabilitées et la justice admettra les erreurs commises, mais pas toutes, prescription oblige. D'ailleurs, il est étonnant que des pistes d'enquêtes aient été éludées en 2019, la prescription ayant été abolie en 2015 en Corée concernant les meurtres. Parfois le suspense est prévisible, et quelques incohérences apparaissent pour faciliter l'avancée de l'enquête. Sur le plan moral et judiciaire, ne vous attendez pas à une fin consensuelle. Reste l'interprétation magistrale, une histoire à glacer le sang, une atmosphère sombre et mélancolique, et des pistes de réflexion autant sur les plans éthique, judiciaire que moral. The Scarecrow n'est pas une enquête à énigmes, mais une histoire qui relate la souffrance des innocents et du prix payé lorsque la justice se trompe ou ne fait pas son travail correctement. C'est à la fois bouleversant et choquant, malgré les imperfections. Un drama qui a de la gueule au final, puisque historique.


Main Theme: The Scarecrow Intro (magnifique)

Additionnel OST: Kwak Sun Young - The Forgotten

Critique lue 137 fois

6
2

D'autres avis sur The Scarecrow

The Scarecrow

The Scarecrow

Les masques de l'épouvantail

The Scarecrow est un polar/thriller qui se déroule factuellement en 1988 durant les 10 premiers épisodes, les deux derniers se déroulant en 2019. Pourquoi cette date ? D'une part, vous noterez...

le 1 juin 2026

The Scarecrow

The Scarecrow

9

tantine2

124 critiques

Critique de The Scarecrow par tantine2

Une série qui m'a beaucoup plu tout d'abord pour son scénario et sa construction qui mêlent adroitement les allers-retours entre le passé (1988 ) et le présent, l'histoire policière et judiciaire et...

le 29 mai 2026

The Scarecrow

The Scarecrow

8

Lumaroo

68 critiques

Un tueur, un bon flic et une bande de conn*rds !

Une histoire au déroulement intelligemment distillé entre 1988 et 2019. Des personnages hauts en couleurs, avec leurs bons et mauvais côtés. On tremble de rage face à l’injustice vécue, à...

le 23 juin 2026

Du même critique

La vie portera ses fruits

La vie portera ses fruits

Une histoire de famille au gout doux-amer

Avec un budget de plus 42 millions de dollars(le plus gros après Squid Game 2 et 3 pour un drama coréen), avec Kim Won-Suk à la réalisation (Misaeng: Incomplete Life, Signal et My Mister entre...

le 28 mars 2025

Mr. Plankton

Mr. Plankton

Un road movie tragique mais poignant

Mr. Plankton est un superbe série tragique, et non pas dramatique.Le début est la fin, et la fin est le début. Vous comprendrez cette phrase dès les premières secondes de cette série.Lui : bébé...

le 10 nov. 2024

Last Samurai Standing

Last Samurai Standing

Le dernier des Samouraïs

"Last Samurai Standing", avait été présenté en avant première mondiale en septembre 2025 au 30eme Festival International du Film de Busan en Corée du Sud. Notamment adapté en Manga à partir des...

le 13 nov. 2025