Difficile de regarder The Scarecrow sans penser à Memories of Murder. Même Corée rurale de la fin des années 1980, même traque d'un tueur en série, mêmes méthodes policières brutales. Pourtant, très vite, la série prend un autre chemin.

Car son sujet n'est peut-être pas tant le meurtrier que toutes les autres victimes. Celles qu'il n'a jamais touchées, mais que l'enquête va pourtant broyer.


En 1988, la police doit trouver un coupable. Vite. Les suspects sont arrêtés sur la base d'indices fragiles et l'aveu semble compter davantage que la vérité. Mais The Scarecrow ne se contente pas de dénoncer des méthodes policières peu concevables. Elle prend le temps d'en montrer les conséquences. Et c'est peut-être là qu'elle me touche le plus.

Une erreur d'enquête ne fait pas une seule victime. Elle se propage. Dans une société où le poids de la famille et de son héritage reste considérable, une accusation ne s'arrête jamais vraiment à celui qu'elle désigne.

Ki-beom en est la première démonstration. Une simple suspicion se transforme en onde de choc dont les conséquences dépassent rapidement celui qu'elle désigne pour atteindre toute une famille.

Puis vient Im Seok-man, cet homme qui boite depuis une poliomyélite contractée dans son enfance. Ce détail n'est pas anodin. Le personnage renvoie directement à Yoon Seong-yeo, injustement condamné dans l'affaire réelle de Hwaseong. Lui aussi avait été atteint par la polio et, sous la violence des interrogatoires, avait fini par faire de faux aveux. Il passera vingt ans en prison pour un crime qu'il n'avait pas commis. Et ça, c'est la réalité.

Pour Seok-man, la peine est triple : condamné d'abord par une enquête qui avait besoin d'un coupable, puis par une justice qui en valide les erreurs, il reste enfin condamné par une société qui, même après sa libération, continue de le regarder comme un criminel. 

Que reste-t-il d'une vie lorsqu'on vous rend la liberté après vous avoir pris vingt ans, mais qu'on ne vous rend ni votre réputation ni votre place parmi les autres ? Une vie amputée à plusieurs niveaux, dont les plaies ne cicatrisent pas simplement parce que les portes de la prison se sont ouvertes.


Mais The Scarecrow va encore plus loin. Certaines victimes naissent de l'empressement, de méthodes brutales ou de l'obsession de trouver rapidement un coupable. D'autres naissent d'une décision consciente, sordide et glaçante : celle de protéger l'institution lorsque la vérité devient gênante.

Dans l'affaire réelle dont la série s'inspire, le corps d'une enfant fut ainsi dissimulé par ceux-là mêmes qui auraient dû lui rendre justice. Derrière ce que l'on pourrait froidement appeler une dissimulation se trouvent pourtant d'autres victimes : des parents maintenus dans l'attente, privés de la vérité et jusqu'au droit d'enterrer leur enfant. Le meurtrier les avait privés de leur fille ; l'institution les a privés pendant trente ans de la possibilité de faire leur deuil. La petite est tuée deux fois. Le système judiciaire pourrait encore corriger l'erreur policière. Il ne la corrige pas. Il la valide.


Progressivement, Park Joon-woo, le réalisateur, et Lee Ji-hyun, la scénariste, dessinent une mécanique terrible : la police désigne, la justice condamne, le politique protège l'institution et la société continue ensuite d'appliquer la sentence. Chaque fois que la victime tente de sortir la tête de l'eau, quelqu'un la replonge un peu plus profondément.

C'est peut-être là que The Scarecrow se distingue le plus de Memories of Murder. Bong Joon-ho racontait notamment l'impuissance d'une police incapable de résoudre ces crimes avec les moyens et les méthodes de son époque. Park Joon-woo et Lee Ji-hyun déplacent le regard : ils ne s'intéressent plus seulement aux victimes du meurtrier, mais aussi à celles que la recherche du meurtrier a fabriquées.

Le choix de commencer en 2019 prend alors tout son sens. La vérité sur le meurtrier refait surface dès le début de la série ; ensuite seulement, le récit nous ramène en 1988. Son identité cesse pratiquement d'être l'enjeu essentiel. Trente ans plus tard, la question n'est plus seulement de savoir qui a tué, mais de regarder tout ce qui a été fait pendant qu'on ne savait pas.

Même le joli générique d'ouverture finit par prendre une autre signification. Ces images ordinaires, heureuses, presque banales ressemblent moins à des souvenirs qu'au rêve d'un passé qui aurait pu exister. Soon-young et Ki-beom n'ont pas seulement perdu leur relation : ils ont perdu toute la vie qu'ils auraient pu avoir. Et c'est précisément cette banalité qui leur a été volée.

Le meurtrier devient finalement le fil qui relie toutes ces vies. Et du reste, je n'ai pas envie d'entendre la moindre de ses confessions.


Au centre de tout cela se trouve Kang Tae-joo. Il appartient à cette police qui commet les premières erreurs et voit ensuite les institutions les transformer en vérité officielle. Mais contrairement à celles-ci, qui se protègent par le déni, Tae-joo absorbe progressivement les conséquences. Plus le système refuse de regarder ce qu'il a fait, plus lui devient incapable de détourner les yeux.

En 2019, c'est un homme épuisé, discret, vidé parce qu'il a tout perdu. C'est lui-même qui le dit. Le système a continué parce qu'il a fermé les yeux. Tae-joo, lui, n'a pas pu.

Park Hae-soo accompagne admirablement cette lente dégradation intérieure. D'abord solide et déterminé, il laisse peu à peu Tae-joo chanceler sous le poids de ce qu'il n'a pas réussi à empêcher. Il suffit d'un visage rencontré trente ans plus tard pour que son regard se voile et que tout le passé remonte à la surface. Une interprétation bouleversante qui lui a valu le Blue Dragon Series Award du meilleur acteur en 2026.


Cette attention portée aux victimes n'est pas nouvelle chez Park Joon-woo et Lee Ji-hyun. Déjà dans Taxi Driver, elles constituaient les intrigues de cette série. Mais The Scarecrow pointe sa caméra sur elles. Jamais les souffrances des victimes ne semblent servir de simple matériau pour rendre le thriller plus spectaculaire. La douleur devient le point depuis lequel l'histoire est racontée.


Au bout de ces douze épisodes, ce ne sont finalement ni le meurtrier ni ses confessions que je retiendrai. Ce sont tous ceux qui restent : ceux auxquels on a pris vingt ans, une réputation, un enfant, un avenir ou simplement la vie qu'ils auraient dû avoir.

C'est peut-être cela qui m'a tant bouleversée dans The Scarecrow : sa manière de ne jamais oublier ceux que tout le monde avait fini par oublier.

AliceJeanne
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