Nous sommes en 1995 à l’embouchure du fleuve Mississippi, dans l’état de Louisiane. Les tempêtes successives semblent avoir chassé les anges de ces terres. Seuls persistent les démons, réfugiés dans les profondeurs des eaux stagnantes du bayou. Le Mal s’est installé et a apprivoisé la végétation pour s’en faire une alliée. Dans l’un de ses repères, Carcosa, les structures improvisées faites de branches entrelacées incarnent cette alliance infâme d’une nature profanée rendue complice d’un monstre qui s’y cache et s’en revêt. Au dehors, de petites structures pyramidales, plus modestes, marquent le passage de ce Mal, comme autant d’émissaires pour répandre les ténèbres sur le monde. On trouve ces « filets du diable » tout autour de la première scène de crime, suspendus aux branches d’un chêne, enveloppant le corps de Dora Lange positionnée au pied de l’arbre dans une posture rituelle et couronnée par des bois de cerf. Partout autour, les plantations de canne à sucre quadrillent le paysage. Le chêne solitaire, privé de ses congénères, se retrouve humilié entre ces pousses rachitiques et les pylônes électriques qui le narguent en surplomb. Au milieu des révolutions humaines qui transforment les paysages et la terre, le Mal persiste à l’ombre de son gardien. Là, il lui rend hommage et s’amuse du spectacle frénétique qui se déploie autour de lui.
Sur les traces d’un nihiliste
C’est dans ce décor que l’on rencontre les deux enquêteurs de notre histoire, Marty Hart (Woody Harrelson) et son partenaire Rustin Cohle (Matthew McConaughey). L’image mystérieuse de Rust est revenue flotter récemment dans mon esprit. Après mon premier visionnage il y a quelques années, je gardais surtout en mémoire ce visage placide, fatigué, absent en salle d’interrogatoire dont chacune des paroles nous parvenaient comme l’écho des recoins les plus profonds de son âme. Il m’a fallu un second visionnage pour aller explorer ces galléries et m’enfoncer dans le raisonnement de Cohle, sur les chemins de la rationalisation. Gare à celui qui s’y aventure, car il pourrait ne jamais en revenir.
Lorsque sa fille de deux ans est emportée dans un accident de voiture, Rust perd pied avec le monde. Après un dérapage lors d’une intervention, il est placé sous couverture dans le trafic de stupéfiant. Il coulera dans cet abîme pendant quatre années pour finalement déboucher dans une unité chargée des homicides avec Marty Hart à sa tête. C’est à ce moment que l’histoire de Rustin Cohle passe sous le phare de la première saison. Le brouillard se lève et on s’attend à découvrir une épave brisée. Certes. Rust est défait et entrevoit sa mort dans un dernier coup de canon :
I contemplate the moment in the garden. The idea of allowing your own crucifixion.
Les horreurs de la vie se sont arrimées à lui et il voudrait se laisser sombrer avec elles, mais la force lui manque :
I lack the constitution for suicide.
Bien sûr, une démarche recevable consisterait à ranger gentiment toutes ces grandes phrases et celles à venir dans la case « crise existentielle de Rust » et se contenter de suivre le reste de la série, tout à fait captivant par ailleurs. Mais ce serait passer à côté des trésors de ce personnage. Car Rust ne s’est pas simplement laissé chahuter par son existence ; il est allé quelque part. Son embarcation n’est pas endommagée par les vagues, elle est éprouvée par les vents. Le périple que Rust a entrepris l’a conduit jusqu’aux frontières de notre civilisation. Par ce mouvement, il s’est extrait successivement de toutes les sphères sociales construites au fil de l’évolution humaine.
Procédons dans l’ordre. Dès le premier épisode, Rust se décrit comme un pessimiste. L’Homme aurait développé sa conscience dans un cadre qui dépasserait celui prévu par la nature :
We became too self-aware. Nature created an aspect of nature separate from itself.
Cette excroissance mentale donne à chacun l’illusion d’une identité unique puisée dans les expériences vécues et employée pour motiver la quête d’un sens, d’un but. Assurément, je suis plus qu’un animal, plus qu’un morceau de "viande sensible". On tombe ici sur l’une des frontières, probablement parmi les plus hautes, de notre civilisation : celle qui affirme l’exception humaine dans l’œuvre cosmique, la scission entre nature et culture. Rust franchit cette frontière par un geste profondément nihiliste :
I think the honorable thing to do for our species is deny our programming. Stop reproducing. Walk hand in hand into extinction, one last midnight.
Dans son esprit, la mort est un soulagement. Si la vie devait être un étau compressant temporairement l’âme à l’intérieur d’un corps, croulant sous les échafaudages d’un décor identitaire et moral, dans ce cas la mort, elle, serait une délivrance. Pour Cohle, l’idée d’une spécificité humaine est purement factice et, dès lors, il rejette toutes les sphères sociales (comme la religion ou la famille) qui tentent de l’entretenir en nourrissant l’imaginaire d’une espèce à part.
Ce retrait volontaire de toutes les dimensions spécifiquement humaines se cristallise lorsque Rust évoque la théorie M. Prosaïquement, cette théorie s’attaque au problème de la gravité quantique et suggère l’existence de 11 dimensions (10 d’espaces et une de temps) qui, pour arriver à nos 4 dimensions connues, se recourberaient sur elles-mêmes et deviendraient indiscernables à notre échelle. Rust en fait une description métaphorique absolument fascinante :
Everything outside our dimension, that’s eternity. Eternity looking down on us. Now, to us, it’s a sphere. But to them, it’s a circle.
Nos rêves, nos espoirs, nos amours, tout ce qui fait la richesse de nos existences se répand frénétiquement sur les pages d’un livre dont l’éternité ne retiendra pas même la reliure. Le temps se moque de nous. Il feuillette le catalogue des œuvres humaines et le repose. Alors, on cherche désespérément un sens ailleurs : une légitimité divine, une supériorité biologique, une singularité intellectuelle. Notre cerveau est assurément suffisamment développé pour faire feu de tout bois. C’est ainsi, nous ne sommes simplement pas intéressants aux artisans du cosmos. Pour notre décharge, l’effet d’échelle ne nous rend pas justice, car le rayon de beauté humaine s’estompe rapidement dans le temps et l’espace.
Où le Mal trouve son compte
Or, il y a une chose qui sied bien à cet état de fait, à cette indifférence du temps : le Mal. Si depuis l’aube de l’humanité, l’amour avait été un sentiment immuable et accumulatif dans le cœur des hommes, il y a longtemps que le vice en aurait été chassé. Malheureusement, le temps est relativement peu poreux aux vertus humaines et si le flambeau échouait un jour à se transmettre, on entrerait alors dans l’obscurité la plus complète et plus rien ne différencierait l’obscurité passée de celle à venir.
Time is a flat circle
Voilà le terrain de jeu favori du Mal : un temps sans aspérité, sans repère, identique à lui-même, consumant l’espoir dans ses murs face à l’absence inéluctable de perspectives. Cette réplique prononcée par Reggie Ledoux sera reprise des années plus tard par Cohle lors de son interrogatoire :
This is a world where nothing is solved. Someone once told me that time is a flat circle. Everything we have ever done or will do, we're gonna do over and over and over again.
À ce propos, il y a une scène absolument brillante et terrifiante qui condense assez bien cette idée. Il s’agit de la dernière scène de l’épisode 7. Dans un coin reculé du bayou, Errol Childress, le meurtrier de Dora Lange et de plusieurs portés-disparus, est occupé à tondre la pelouse d’un cimetière. Après le départ de deux policiers cherchant leur chemin, il songe à voix haute :
My family’s been here a long, long time.
Dans un plan plus large, on le voit retourner sur son tracteur-tondeuse et lentement poursuivre son travail de nivelage en décrivant des cercles concentriques. La caméra s’élève, suffisamment pour que l’on puisse saisir l’immensité du bayou, puis tourne lentement vers le Mississippi. Le soleil se couche sur les tombes blanches. Rien ne bouge, rien ne change. Un remorqueur passe silencieusement sur le fleuve, comme honteux de venir perturber ce cadre aux acteurs immémoriaux.
Le Mal occupe toujours une position périphérique, comme un spectateur inoffensif. À cet égard, Errol Childress en est le digne représentant. À l’école, il n’éduque pas les enfants, il repeint les murs… au cimetière, il n’enterre pas les morts, il tond la pelouse… Proprement terrifiant.
Aux portes des ténèbres
Après l’assaut final sur Carcosa, Rust est grièvement blessé et tombe dans le coma pendant plusieurs jours. À son réveil, Rust raconte à son ami Marty le sentiment qu’il a éprouvé au terme de son voyage. Il se trouvait enfin dans l’obscurité totale, prêt à faire le grand saut.
And beneath that darkness, there was another kind, it was deeper, warm. (…) I knew my daughter waited for me there. (…) It was like I was a part of everything that I ever loved. And all I had to do is let go. And I did.
La description qui est faite ici des ténèbres renverse toutes les attentes. Cohle n’y trouve pas un monde froid, lugubre et triste. Bien au contraire : il ressent un amour palpable de tous les êtres aimés qui émane d’une source incandescente, "like a substance", plus forte encore qu’auparavant. Puis il se réveille. Difficile d’articuler une explication précise sur cette vision. Néanmoins, j’aime à l’interpréter de la manière suivante.
Les ténèbres n’ont jamais eu vocation à abriter le Mal, pas plus que les arbres, la forêt humide et les rivières n’ont vocation à le dissimuler. Le combat entre lumière et ténèbres, n’est pas le même que celui du Bien contre le Mal. Ces deux combats ne sont pas de la même nature. L’un a trait aux contenants, l’autre aux contenus.
Les ténèbres constitueraient une toile de fond à jamais inviolable où seule les âmes défuntes sont accueillies dans l’éternité. La lumière transperce ce voile et projette dans cette obscurité des degrés infinis d’aurores et de pénombre où surgissent le Bien et le Mal en même temps que la vie, avant de disparaitre totalement dans l’épaisseur des ténèbres environnantes. Le Mal n’a pas accès à ces ténèbres, mais il fantasme l’idée d’en faire son royaume. Les figures de vortex tatouées sur le corps des victimes ou entrevues dans les visions de Cohle (on pense à la nuée d’étourneaux devant l’église brûlée, ou encore à la spirale orageuse à Carcosa) peuvent symboliser autant de portails ouvrant sur le royaume des ténèbres. Le Mal donne ainsi à penser qu’il détient les clés de ces lieux. Il se rêve en émissaire des ténèbres, chargé de la plus haute mission : estomper les astres qui occupent le territoire de son maître. Nos existences éveillées sont les témoins et les acteurs de cette grande bataille qui nait à l’aube et meurt au crépuscule : celle du Bien contre le Mal. Et la bataille est rude. Plus encore qu’un affrontement des corps, c’est toute la topographie qui se déchaine dans cette lutte. Le Mal n’a qu’un seul objectif : la planéité, a flat circle. Un monde dont la texture est hostile à la moindre fluctuation, une géométrie plane où l’envol de l’esprit et le flot des idées s’interrompent. Sur ces mornes plaines le Bien déferle dans un vacarme fracassant, frayant le vide en sculptant des montagnes, perçant la toile funèbre pour y creuser des gouffres. Des crevasses jusqu’aux plus hauts sommets, le Bien érige des citadelles.
Cette description pourrait s’apparenter à la cosmogonie de Cohle. Seulement il n’a pas la réaction qu’on pourrait attendre d’un protagoniste. Il est prêt à abandonner le combat infinitésimal qu’il mène pour le Bien et à se laisser transporter dans le royaume des ténèbres où il pourrait retrouver son père et sa fille. Les chemins de la raison mènent bien souvent en dehors de la citadelle ; on peut alors en apprécier la beauté ou bien remarquer son délabrement. Mais en cheminant exclusivement sur ces sentiers, à force d’éviter les citadelles, Cohle finit par buter sur la frontière des ténèbres. Le voyage a trop duré et la rationalisation s’amaigrie et devient ensauvagement :
Kids are the only reason for this whole man-woman drama. Men, women it’s not supposed to work, except to make kids.
À cette réplique, Maggie Hart (Michelle Monaghan) apaise les tourments de la raison avec la douceur d’un rayon de lune :
So, end of the day, you duck under rationalization. Same as any of ’em.
Après les évènements de Carcosa, Cohle est fatigué de ses errances. Il cherche un abri, le plus sombre de tous, mais l’entrée lui est refusée. C'est alors que, noyé dans l’obscurité, il aperçoit une lueur qui se dirige vers lui, assez faible mais bien réelle, c’est la voix de Hart.
« S’il n’y avait pas quelqu’un qui aime, le soleil s’éteindrait. » écrivait Victor Hugo.
Sur la voûte céleste
Percent les étoiles
Le chemin du retour