Utopia
7.9
Utopia

Série Channel 4, Arte (2013)

Il est difficile de réellement quantifier, ou même simplement mettre des mots, sur la réussite d’Utopia tant la série semble être le fruit brut des obsessions de son auteur. Une œuvre profondément personnelle née d’un esprit qui, à l’exception de quelques pièces de théâtre, n’a jamais vraiment eu une carrière célébrée ou potentiellement disséquable sur le petit écran. Pourtant, essayons quand même de revenir sur ce qui m’a tant charmé lors de ma découverte, et sur les raisons qui m’ont poussé à la revoir cette année.


Décembre 2019. Je viens de terminer Mr. Robot. Me voilà orphelin. Une série dont l’esthétique et l’expérimentation narrative - alors que je n’avais que 20 ans - m’ont profondément marqué au fer rouge. Comment une œuvre avait-elle réussi à autant m’émouvoir tout en ne me laissant quasiment jamais respirer pendant 4 saisons entières ? (Bon, peut-être les 3 premiers épisodes de la saison 2 tirent un peu sur la corde, j'avoue). Mais je ne vais pas m’attarder davantage dessus. Tout ce qu’il faut savoir, c’est que cette série m’a ouvert une porte (merci France 2 au passage) et m’a fait comprendre, à l’instar de Westworld, Game of Thrones ou encore Rick & Morty, que mon amour pour les séries n'allait pas s'éteindre de sitôt.


Du coup, pour pallier la tristesse qui suit toute fin un peu marquante, je me réfugie sur mon moteur de recherche et tape : « Séries dans le style de Mr. Robot ». C’était avant ChatGPT, je précise. De fait, j’écume les forums dédiés. Enfin, juste un peu. Parce qu’au bout de la quatrième récurrence du nom Utopia, je laisse ma curiosité prendre le relais. Je télécharge le premier épisode sur un site pas très Charlie (pardonnez-moi, un étudiant doit bien survivre avec le peu que lui offrent ses bourses) et je lance le machin.


Pas de doute : Mr. Robot est bel et bien le rejeton d’Utopia. Cette série va me plaire. À vrai dire, je n’ai même pas besoin d’attendre plus que son introduction pour être happé par sa mâchoire de requin. Un comics shop. Un manuscrit mystérieux. Une violence crue. Deux tueurs aux gueules atypiques. Une arme devenue iconique. Et cette question : « Where is Jessica Hyde ? » La série a commencé depuis à peine cinq minutes qu’un millier de questions nous assaillent déjà. L’impression que quelqu’un vient d’amorcer une partie de billard sous mon crâne.


En Angleterre, vous le savez sans doute, ils ont un humour bien à eux : le fameux pince-sans-rire. Eh bien ici s’y ajoute une autre spécialité : la violence-sans-ciller. Une brutalité éminemment graphique, mais exécutée sans la moindre révulsion. C’est même l’une des grandes marques de fabrique du show : la banalité glaçante de sa cruauté.


Pour revenir à cette introduction, après avoir perpétré 3 meurtres sans broncher, Arby - ce psychopathe à la démarche de pingouin asthmatique (on convoque le spectre de Dark Vador ou quoi ?) - franchit définitivement la ligne morale : il flingue un gamin. Hors-champ, tout de même, on n’est pas des bêtes. Mais le message est limpide : personne ne sera à l’abri. Cet homme est prêt à tout pour retrouver cette femme énigmatique et le manuscrit auquel elle est liée.


Et parlons-en, justement, de ce manuscrit sobrement intitulé Utopia. Sur les forums, il nourrit autant de convoitises que de théories. À l’intérieur se cacherait l’histoire de multiples complots orchestrés par le gouvernement. Alors lorsqu’un utilisateur affirme être en possession du second volet, encore jamais publié, 4 internautes s’échauffent immédiatement. Rendez-vous est donné dans un bar. Malheureusement, le détenteur du manuscrit croisera la route d’Arby et y laissera sa peau. Cependant, un enfant parvient à chaparder le précieux document. Commence alors pour nos 4 loustiques (Grant, Becky, Ian et Wilson) un roadtrip paranoïaque à l'héritage thriller conspirationniste des 70's.


Et tout comme dans Mr. Robot, la série prend le temps de dresser un portrait singulier pour chacun de ses personnages. Tous auront droit à leur véritable arc narratif au fil de ces 2 saisons. Ici, pas de héros : juste des gens ordinaires, comme vous et moi, qui ont eu le malheur de se trouver au mauvais endroit au mauvais moment. C'est ce que son showrunner Dennis Kelly souhaité absolument : s'inspirer de la vie plus que de la fiction.


Becky cherche à écrire une thèse sur Utopia car son auteur souffrait de la maladie de Deel, la même pathologie dont son père est mort. Ian, lui, s’ennuie sévèrement dans sa vie et rêve de faire partie d’une grande quête. Wilson est un complotiste persuadé qu’il faut rétablir la vérité coûte que coûte - question d’éthique. Quant à Grant, gamin d’à peine 11 ans, il tente désespérément de sauver sa mère désormais menacée de mort après le vol du manuscrit. On le voit errer dans ce chaos et se lier d’amitié avec une petite fille, Alice, qui sera à son tour aspirée dans cette spirale infernale. Cette série est jonchée de dommages collatéraux. C’en est même l’un de ses grands sujets : combien de vies est-on prêt à sacrifier au nom du salut collectif ? Mais j’y reviendrai.


Et ce qui impressionne énormément, c’est que toute cette mécanique conspirationniste - contrairement à tant de séries pseudo-intelligentes qui masquent leur manque de rigueur derrière une montagne de complexité artificielle - reste parfaitement limpide. Claire comme de l’eau. Efficace. Et cela malgré les nombreux twists qui jalonnent chaque épisode. Utopia ne cherche jamais à paraître plus maligne que son spectateur. Elle lui fait confiance. Elle n’est jamais complaisante et lui donne toutes les cartes.


D’ailleurs, l’humour british dont je parlais plus haut est omniprésent et vient constamment alléger l’ensemble, ajoutant juste ce qu’il faut de charme à cette immense cocotte-minute.


Autre qualité fascinante : son esthétique. Impossible de parler d’Utopia sans évoquer sa mise en scène et sa colorimétrie. Une palette de couleurs vibrantes, presque agressives, allant chercher du côté des cyans et des magentas, bien loin de la grisaille habituelle des thrillers contemporains. Cette saturation évoque presque les vieux films Technicolor de la fin des années 50, les thrillers hitchcockiens en tête.


Et cette idée vient justement créer un contraste saisissant avec la noirceur crasse du récit. On se retrouve alors coincé dans une étrange dichotomie permanente : chaleur et froideur, optimisme et cynisme, beauté et décomposition. L’illusion du bonheur promise par le titre épouse donc parfaitement sa forme. D’autant que les choix d’angles de caméra participent constamment à cette sensation de paranoïa diffuse et de danger omniprésent.


Puis il y a sa bande-son. Son OST inimitable. Rien que le générique pose instantanément le ton : la dernière couche de vernis d’une œuvre culte en devenir. Cristobal Tapia de Veer, aujourd’hui notamment connu pour The White Lotus, offre ici une empreinte sonore absolument remarquable.


Sa musique reflète autant les thématiques de la série que l’hybridité de son scénario. Elle est à la fois bucolique, absurde, frénétique, inquiétante et étrangement apaisante, je trouve. Une sorte de réalité artificielle venant prolonger l’expérience sensorielle du récit. Le compositeur s’amuse à déconstruire des sons organiques, des voix, des respirations. Il transforme l’humain en mécanique. Sa musique regorge de nappes et de couches qui se chevauchent, créant cette texture si singulière : un chaos sonore parfaitement à l’image de cette gigantesque machination qu’elle raconte.


Enfin, il y a son histoire. Ce vaste complot à échelle mondiale que découvre progressivement notre quatuor, bientôt rejoint en fin du pilote - spoiler - par cette fameuse Jessica Hyde, fille de l’auteur d’Utopia. Tous se retrouvent alors confrontés au « Network », une organisation secrète ayant infiltré chaque branche du gouvernement et de la sécurité publique. À sa tête : Mr. Rabbit. Un homme dont personne ne sait presque rien, sinon qu’il est prêt à tout et qu’il porte une cicatrice.


Et là, on entre pleinement dans la zone spoilers : le plan du Network consiste à décoder le génome d’un virus dissimulé dans les dessins du manuscrit afin de le propager conjointement à un vaccin destiné à stériliser environ 80 % de la population mondiale. L’objectif ? Limiter l’explosion démographique et sauver la planète de la surpopulation à venir. En résumé : faire chuter la population mondiale à 500 millions d’habitants pour le siècle à venir. Or… l’auteur du virus aurait omis de dire qu’il y a ajouté un petit ajustement, faisant pencher la balance sur la neutralité du procédé « d’extermination douce ».


A cet instant, la série opère un véritable schisme moral, autant chez ses personnages que chez ses spectateurs. D’un côté, ceux qui pensent que ce sacrifice est nécessaire. De l’autre, ceux qui refusent catégoriquement une telle monstruosité. Je n’en dirai pas davantage, si ce n’est que ce plan ne se déroulera évidemment pas sans accrocs, et que les révélations autour du virus pousseront les plus fervents adeptes jusque dans leurs derniers retranchements.


L’objectif de la série est cristalline : nous forcer à interroger notre propre morale. Jusqu’où serions-nous prêts à salir notre âme lorsqu’il est question de « sauver le monde » ? La fin justifie-t-elle réellement les moyens ? Qui sont les véritables monstres ?


Rien n’est simple dans Utopia. Tout est sujet à interprétation morale ou éthique selon l’endroit d’où l’on regarde. La série refuse constamment de laisser son spectateur passif, que ce soit à travers sa violence mémorable, la psychologie minutieuse de ses personnages ou les dilemmes profondément ambigus qu’elle impose.


Et sans saison 3, Utopia nous a finalement laissés seuls avec notre imagination comme ultime pièce du puzzle. Ce qui est sans doute préférable quand on voit l’odeur de cadavre qu’a laissée derrière lui le remake américain.


Pas grave. Utopia a survécu autrement : à travers ses spectateurs et tous les créateurs qu’elle a inspirés. Et je me permets de le rappeler histoire de m’offrir un ultime croche-pied aux fictions françaises : cette série a été produite et diffusée sur Channel 4. Une chaîne publique. Prends-en de la graine, Jospéhine !

OuaZz
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le 26 mai 2026

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