Dès les premières secondes de Attack on Memory, une évidence frappe : Cloud Nothings n’a plus envie de faire joli. Ce troisième album marque un tournant radical, presque violent, dans la trajectoire du groupe. Fini les mélodies pop lo-fi et les refrains sucrés ; ici, place à une rage sourde, à une tension qui ne cherche plus à séduire mais à être entendue. Et c’est précisément ce choix de cassure qui fait la force de l’album — et ce qui, à mes yeux, justifie amplement sa belle note de 8/10.


L’ouverture “No Future / No Past” donne le ton : lente, pesante, désespérée, elle étire ses riffs jusqu’à la rupture, comme un cri contenu trop longtemps. Le groupe y pose une atmosphère plombée, presque suffocante, qui contraste brutalement avec leur production précédente. Et ce contraste, cette volonté de rompre avec la facilité, est un fil rouge tout au long de l’album. Il y a là une vraie intention artistique, celle de plonger dans une forme de chaos maîtrisé, de creuser l’angoisse contemporaine plutôt que de la contourner.


Et s’il y a un morceau qui cristallise tout cela, c’est bien “Wasted Days”, pilier central et cœur battant de l’album. Rarement un titre aussi long (plus de neuf minutes) aura autant assumé sa densité émotionnelle dans un format punk-noise. Le morceau commence presque innocemment, sur un riff nerveux mais accrocheur, avant de se muer progressivement en un tourbillon sonore vertigineux. Ce n’est pas seulement une montée en puissance : c’est une spirale anxieuse, tendue, dont l’issue semble toujours hors de portée.


Le chant de Dylan Baldi, répétitif et incantatoire, devient presque une obsession : “I thought / I would / Be more / Than this”. Une phrase simple, presque banale, mais qui résonne avec une sincérité poignante. C’est le mantra d’une génération désabusée, coincée entre attentes trop hautes et réalité crue. La force du morceau, c’est justement de ne jamais trancher entre résignation et révolte. Il oscille, il doute, il hurle.


Musicalement, la performance est tout aussi marquante. Les guitares deviennent abrasives, déraillent dans une transe bruitiste presque hypnotique, pendant que la batterie s’emballe, comme si elle voulait précipiter le morceau vers un crash libérateur. Et pourtant, tout reste sous contrôle : Cloud Nothings ne perd jamais complètement la main. Le chaos est sculpté, précis. Cette tension maîtrisée fait de “Wasted Days” un morceau charnière, à la fois catharsis et manifeste.


Ce qui frappe aussi, c’est la cohérence globale de l’album. Chaque morceau s’inscrit dans cette logique d’exploration nerveuse, que ce soit avec l’efficacité rageuse de “Stay Useless” ou les digressions plus sombres de “No Sentiment”. L’ensemble tient la route avec une intensité remarquable, même si, par moments, certains morceaux peinent légèrement à se renouveler. C’est d’ailleurs l’une des raisons qui m’a fait retirer quelques points : une forme de redondance dans l’esthétique noise-punk qui, à la longue, peut fatiguer l’écoute.


Mais c’est aussi cette radicalité que je respecte profondément. Attack on Memory n’est pas un album qui cherche à plaire à tout prix. Il ne fait aucun compromis. Et dans une époque où beaucoup de productions musicales s’aplatissent pour mieux se diffuser, cette démarche a quelque chose de courageux, voire salutaire. Il capte une fureur authentique, un mal-être générationnel, avec une sincérité brute qui mérite d’être saluée.


En somme, Cloud Nothings signe ici un disque de rupture : rugueux, imparfait, mais viscéralement vivant. Un album qui tape là où ça fait mal, mais qui nous rappelle que la douleur, parfois, est le seul moyen de sentir encore quelque chose.

CriticMaster
8
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le 9 avr. 2025

Modifiée

le 10 avr. 2025

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