J’aimerais toujours Orelsan car c’est lui qui m’a fait apprécier le rap avec l’album La fête est finie en 2016. Il y a sur ce disque plusieurs chansons vraiment drôles et c’est le style de morceau que je considère le plus difficile à écrire. Avant lui, il n’y avait guère que Renaud et Bobby Lapointe qui avaient réussi à me faire marrer en écoutant de la zik. Bref, Orelsan fait partie de ces musiciens qui m’ont ouvert des portes et qui ont changé ma façon d’écouter la musique. Je crois que tout le monde compte ce genre d’artistes sur les doigts d’une seule main. Pour moi, il y a eu Goldman, James Brown, John Lee Hooker, King Crimson, et donc Orelsan. Tout le reste n’est que déclinaison d’un de ces groupes ou artistes.


Quand on aime, on est parfois déçu, et ça avait été le cas avec l’album Civilisation, sorti il y a 5 ans, qui prenait un virage plus « variété ». Même si ce mauvais penchant a toujours été présent chez lui, il était, à chaque fois avant « civilisation », contrebalancée par l’écriture de quelques « chansons kamikazes » qui nous empêchaient de classer l’artiste dans le monde de la variété. Je pense à Suicide social sur Le chant des sirènes par exemple, ou à la chanson Sale pute, qui a fait hurler les féministes, comme le symptôme d’une planète qui n’arrive plus à contextualiser les messages qu’elle perçoit. Pour ma part, je considère cette chanson comme un chef-d’œuvre, car elle assume une vérité qu’on a tous ressentie un jour ou l’autre lors d’une rupture. Il fallait simplement oser la dire et écrire ce que pouvait vraiment être le ressenti de quelqu’un qui se sent trahi dans une relation. Le faire sans jugement, c’est extrêmement fort et courageux.


Bref, Orelsan a toujours été un artiste inclassable. Capable d’écrire des bluettes tout à la fois variétoche comme La terre est ronde et des chansons incendiaires, avec le même talent.


La fuite en avant est son premier disque depuis qu’il a passé la quarantaine. On retrouve toujours en creux l’autoportrait qu’il dessine au fil de ses albums. La musique d’Orelsan est totalement autocentrée. On peut trouver cela prétentieux mais c’est, à mon avis, ce qui a aussi fait son succès. Orelsan, c’est en quelque sorte l’archétype parfait de l’adulescent que sont devenus les adultes aujourd’hui. Ce qu’il écrit, on est nombreux à le ressentir : l’impression d’être un peu bloqué dans l’ado qu’on était. Journées jeux vidéo, soirées weed et regrets le lendemain en se disant qu’on va reprendre les choses en main. Mais ça finit toujours par foirer. Les responsabilités viennent toujours trop tôt pour beaucoup de gens de notre génération, et c’est ce qu’Orelsan raconte dans ce disque avec des chansons comme Encore une fois ou Les monstres.


Orelsan a du mal à grandir et pourtant il va devenir père au moment où il écrit ce disque, ce qui lui fout un peu la trouille. Le sujet de l’album est banal, c’est vrai, mais on n’a pas besoin d’être original quand on a vraiment du talent. On retrouve aussi le côté antisocial du bonhomme dans ce qui reste mes chansons préférées du disque. Sama enchaîne les punchlines et brûle tous les camps, comme d’habitude.


C’est quand il fait le sale gosse que je le préfère. Il me fait rire, car j’ai appris avec Orelsan qu’il ne faut pas prendre ses chansons trop au sérieux. Il le dit lui-même dans Soleil levant : « J’ai pas dit que j’suis un putain de rebelle, j’dis que j’écris des putains de textes. » Et c’est vrai : il s’amuse à écrire des punchlines au kilomètre, tout simplement parce qu’il aime ça. Orelsan se prend moins au sérieux que ne le pensent ceux qui le critiquent. D’ailleurs, lorsqu’il veut s’autocramer, il le fait avec la même fausse conviction que lorsqu’il clashe les autres.


Avec La fuite en avant, Orelsan ne fait donc pas de révolution. Il vieillit avec son public et il est fort à parier que les jeunes vont parler de cet album comme d’un disque pour « darons ».


Si je n’ai pas été déçu par l’auteur, j’ai par contre été un peu refroidi par le producteur, car c’est à ce niveau-là que le disque pêche le plus. Les prods sont pour la plupart très quelconques, voire très cheap. Il fait quelques tentatives, comme la chanson Yoroi (surcompressée, dommage), mais elles sont tellement isolées qu’elles paraissent hors contexte ; c’est peut-être la raison pour laquelle il l’a mise à la fin de l’album. Beaucoup de chansons semblent être des décalques de ce qu’il avait déjà produit. Yoroi fait penser à L’odeur de l’essence, Oulala fait penser à Christophe, et beaucoup de chansons cherchent à retrouver le filon variété-rap de La terre est ronde. La musique sonne donc souvent comme un ressuscé de son passé et c’est, à mon avis, le vrai point faible de l’album, ce qui le rend au final un peu décevant.


Je pense que le prochain disque d’Orelsan sera un moment de vérité. Soit il aura le courage de se réinventer musicalement, soit il restera un auteur extrêmement doué mais qui ne s’adressera finalement plus qu’à un public conquis d’avance.

Hervé_Bertsch
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