Non. Toujours pas.
Ne soyons pas injustes. The Overview est un album audacieux. À l’heure où l’industrie du disque semble se conformer au format TikTok, à la paresse intellectuelle de plus en plus flagrante du consommateur et à la prise de risques très limitées des artistes (qui de l’œuf ou de la poule… ?!), Wilson entrerait-il en résistance ? Imaginez, un disque complet avec deux pistes ! Pour qui n’a aucune idée de ce que furent les années 70, ça paraît être une expérience !
Un opus quasi parfait. Mais s’il s’agit de Steven Wilson, nous pouvons nous permettre d’être exigeants. D’autant qu’il y avait de la matière substantielle amputée et rejetée seulement sur The Alterview, la version Deluxe de l’album. Quand de grosses longueurs n’ont, elles, pas été rabotées sur l’opus grand public. Si le concept en lui-même réclame, par essence, le temps long, The Overview demeure, par moments, un peu trop bavard. Monsieur a décidément besoin de mettre sa dame sur ses disques. Ça n’a pas transcendé l’œuvre de Lennon en son temps ! Au moins, Rottem Wilson ne nous gratifie pas de ses vocalises.
Restons quelques instants, sur the Alterview. Cette édition comprend une somptueuse version orchestrale de "Objects Outlive Us", arrangée et dirigée par Wojtek Lemański, enregistrée à Łódź (Pologne) au sein de l’University of Music. On ne sait pas trop comment ça s’est articulé. Lemański et son Primuz Chamber Orchestra avait proposé un arrangement sublime sur "Staircase", probablement le meilleur titre de l’album précédent. Partagé sur les réseaux par Wilson himself quelques mois après la parution de l'album. Cette fois, l’enregistrement orchestral a été mis en boite, juste à la suite des sessions d’enregistrement du disque, quelques mois avant sa parution. Wilson aurait-il passé commande cette fois-ci ?! Notons que Lemański et son orchestre ont accompagné The Aristocrats en 2022 (le trio Govan/Minnemann/Beller, dont les deux premiers ont participé aux meilleurs albums solo -ceci n’engage que votre serviteur !- de l’ami Wilson). Et si c’est une commande, pourquoi reléguer cette version aux seules versions luxueuses et étendues de l’album ?
Un voyage contemplatif ne peut-il pas comporter quelques ellipses ?
Le concept est étrange quand on y pense. Il y aurait donc un changement de perspective s’opérant dans l’esprit d’un astronaute regardant notre terre vue du ciel ? Évidemment. Comme on ne voit pas, disons les États-Unis, de la même façon si on l’observe depuis le Canada, le Mexique ou l’Europe. La vraie question serait : mais quelle idée d’envoyer des terriens subir ce phénomène ? On n’a pas fini de polluer notre planète que l’on s’attelle à dépenser des milliards pour pourrir notre proche banlieue stellaire ? Quand tant d’humains crèvent la dalle sur la terre ferme. Observer le ciel vu d’ici et se poser des questions pour lesquelles on n‘aura, de toute façon, jamais de réponse certaine, n’est-ce pas bien plus beau, bien plus grand ?
Sur le papier, ça partait fort bien. Une structure à un seul titre par face de 33 tours. Voilà de quoi, prendre le temps d’explorer la thématique, puisqu’il s’agit-là d’un album concept. À l’ancienne. Et dans l’espace, Steven nous y mène bien. Si l’auteur a toujours trouvé ça réducteur, c’est bien du côté de Pink Floyd qu’il faut chercher une influence. Déjà avec The Sky Moves Sideways (Porcupine Tree, 1995), la critique opérait un évident rapprochement. Wilson répondait qu’il ne s’agissait, pour les observateurs, que de combler un vide laissé par ce groupe. Sauf qu’en 95, Pink Floyd tournait encore et remplissait les stades partout sur la planète. S’il admet que c’est la musique qu’écoutait son père et qu’il aimait beaucoup, il refusait de se laisser enfermer dans cette case et s’employait, depuis, à se débarrasser de l’étiquette. Mais il y revient, ici, de façon plutôt évidente. Quand on s’aventure dans la musique Cosmique, au propre ou au figuré, c’est même presque un passage obligé. On peut penser aussi à ses propres albums du temps de Porcupine Tree, avant le virage Metal Prog (Lightbulb Sun, Stupid Dream) Des plages atmosphériques et d’autres plus intenses soulignant la dramaturgie du thème. Le tout s’entremêlant ou se juxtaposant de manière plutôt très fluide.
En fait, tous les ingrédients sont à nouveau là. Ce qui manque ? De quoi faire prendre la sauce !
Sans vouloir leur faire offense, la frappe de Russell Holzman (batterie sur la face A) et, dans une moindre mesure, le jeu de guitare de Randy Mc Stine, paraissent un peu trop mathématique et ne matchent pas parfaitement avec l’univers du disque. Alors évidemment, c’est le propre d’un artiste solo -surtout quand il a une carrière de groupe en parallèle- que de se sentir libre de choisir ses musiciens selon le projet qu’il engage, voir même selon le morceau qu’il conçoit. On en revient toujours un peu là. Harrison/Wesley, puis Minnemann/Govan ont ajouté un supplément majeur à l’œuvre de Steven. Théo Travis est de retour aux saxophones, mais Nick Beggs n’apparait plus que sur scène, Wilson s’octroyant la basse en studio. Ce qui participe aussi d’une certaine réduction des horizons.
Peut-être aussi que l’on aurait besoin d’un genre défini. Savoir dans quelle catégorie ranger l’œuvre d’un artiste qui assume de vouloir faire, chaque fois, un disque différent. The Overview, n'est pas un album de Rock Progressif. Atmosphérique oui. Il y a bien des années, alors qu’il sortait tout juste de sa période Prog’Rock, il déclarait vouloir créer un album qui ferait le pont entre Kate Bush et Daft Punk. Plutôt souple le garçon. Un tel grand écart demande un sacré échauffement. Disque après disque, il semblerait que l’auteur se cherche encore. Et ce qui peut être porteur artistiquement, peut vite devenir un handicap.
Un net cran au-dessus de The Harmony Codex (2023), mais pas encore de la trempe d’un Hand.Cannot.Erase (2015), dernier album véritablement conceptuel jusqu'à celui-ci. Comme Si Steven ne pouvait pas se remettre complètement de la direction tentée avec The Future Bites, et retournait, bougon, vers son passé, en se sabordant systématiquement. Rappelons-nous. Il justifiait la direction prise sur ce disque de 2020 par le fait que c’en était terminé des groupes à guitares. (ce juste avant de reconstituer Porcupine Tree pour un album et une tournée ? No Comment ! Ça doit être un joyeux bazar dans sa tête !). Il refusait qu’on lui colle la marque Rock Progressif après avoir sorti The Raven That Refused to Sing. Or, The Overview est bien un album à guitares. Wilson est assez indéfinissable… ou plutôt, il ne veut pas être défini. Sauf que le consommateur, lui, a besoin de savoir s’y retrouver. Et l’artiste, cède finalement un peu à la pression. Sans l’assumer pleinement.
Même sa voix, ses harmonies. Steven manque de chaleur sur cet opus (comme sur les deux précédents du reste). Tout semble trop calculé. Trop parfait. Trop propre. Par moment, la voix gagnerait à être regonflée par rapport au reste de l’instrumentation.
Wilson est sous doute l’un des tout derniers génies. Mais il mène sa barque en solitaire avec tant de maîtrise, qu’il manque un certain lâcher-prise dans l’interprétation. Non seulement, il est seul maître à bord, très pointilleux, mais produire est un métier à part entière. Pas forcément un hasard si, les rares fois où il s’est laissé entourer, les albums ont, vocalement et techniquement, semblé comme supérieurs et plus… habités.
Dans le détail, le titre éponyme, entièreté de la face B, est assez pauvre. On peine à trouver de quoi se rassasier. Les très rares bonnes trouvailles ("Infinity Measured in Moments") sont un quelque-peu noyées dans la masse et tiennent presque davantage d’Adam Holzman et de Craig Blundell que de leur leader. On se demande même si Wilson n’a pas éprouvé quelques difficultés à tenir son thème jusqu’au bout. Un travail presque Soundtrack dans lequel Steven donne le sentiment qu’il s’auto-plagie. Honnêtement, l’ennui gagne assez vite.
"Meanwhile" semble être le thème d’appui solide d’une face A. "Objects Outlive Us", est plutôt bien équilibrée, bien pensée, quelque-part entre Pop et Prog avec quelques accents plus épiques. Ce dernier opus manque l'équilibre et n'est probablement pas assez "graisseux" pour accrocher totalement l'auditeur.
Dernier écueil. Le soin apporté au mixage en Dolby Atmos. Combien d’auditeurs au monde possèdent un tel système dans leur salon ? Même dans les salles de cinéma ultra modernes, l’installation n’est pas toujours bien calibrée. Et les ingés son mixant en multicanal ne sont biologiquement équipés que de la stéréo ! Tout comme l’auditeur final. Il suffit de deux sources pour créer de la profondeur et de l’équilibre. Non ? Quel intérêt d’investir du temps (et de l’argent) dans un phénomène de niche ?! Et qui ne sera, à n’en pas douter, qu’une mode éphémère.
L’artiste continue d’alimenter une discographie aussi foisonnante qu’étrange. Avec, de façon incroyablement régulière, de nouvelles pièces, des rééditions d’anciens albums, des changements de direction... Peut-être serait-il bon pour lui de s’octroyer une petite pause...