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7.4
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Album de Peter Gabriel (1992)


Oh, je ne parle pas de Peter Gabriel mais de moi. J’ai été bien déçu en réécoutant cet album récemment. Pourtant, ce fut mon disque de chevet pendant, quoi, trente ans ? Il ressurgissait après chaque pause, toujours aussi enthousiasmant. J’en connais les paroles par cœur, chaque variation, chaque son. C’était un de ces albums que je considérais comme parfaits…


Mais là, il m’a juste paru surproduit. Oh, j’ai encore chanté tous les morceaux, les compos restent fabuleuses, mais l’ornementation me semble par moments volontariste et gratuite.


En fait, j’ai dû admettre tout ce que j’avais toujours pensé de ce disque en bien ou en mal : les paroles sont parmi les meilleures de Peter Gabriel ; Us est une redite structurelle de So ; Peter Gabriel n’est absolument pas funky ; beaucoup d’éléments ne tiennent qu’à la présence d’artistes de passage au Real World ; le son est surproduit...


J’ai réécouté Beauty de Sakamoto à peu près en même temps. Un autre trip sous influence World music qui tient beaucoup mieux la distance. Les mélanges semblent avoir beaucoup plus de sens. Comme dans le PG4. Je ne l’ai pas écouté depuis longtemps mais je suis persuadé de ne pas être déçu. L’ouverture aux musiques du monde est déjà là, les emprunts aussi, mais la clarté de la production est toute autre. J’ai d’ailleurs toujours pensé que c’était le meilleur album de Peter Gabriel.


Je n’ai jamais vraiment digéré le passage au son 80s avec Tony Levin et Manu Katché. Surtout ce dernier : soit il est bien dirigé et je remarque peu son jeu (on pourra dire que c’est une qualité), soit il est en roue libre et c’est trop. Mais je comprends à présent que les musiciens ne sont pas en question. C’est Peter Gabriel qui choisit de passer à un son 80s épais puis un son 90s gras. Un paradoxe pour un disque aussi finement produit que d’être surchargé en matériel et en dynamique. S’il y a beaucoup d’espace, il est très occupé au point de manquer de respiration.


La contrainte est un outil. La création s’accompagne de choix, souvent subis mais dont on doit tirer le meilleur. Elle se heurte toujours aux limitations du réel, qui se sont envolées ici, pour PG, avec tous ces artistes venus travailler à Real World et lui donner au passage des bouts d’essai. S’il avait dû faire venir exprès chaque artiste pour le disque, il ne l’aurait pas fait. Enivré de possibilités, est-ce que Peter Gabriel s’est toujours posé la question de la nécessité ? Le jeu interactif Eve nous donne un aperçu du vertige dans une séquence qui permet de jouer sur les éléments d’un morceau.


Il y a des éléments tirés de la World qui fonctionnent dans ce disque, ils sont souvent structurels du morceau : La lame de fond des percussions de Come Talk to Me, la basse et les sons saturés de Digging in the Dirt qui s’éclairent de cristaux dans les refrains, etc. Mais la richesse que je trouvais à l’album s'est un peu effacée. Les détails me semblent anecdotiques. Hop, un petit bout de chœur d’on ne sait quel pays qui passe par ici, allez hop, trois mesures de sonorités africaines, ici quelques coin-coins de cornemuse… le tout écrasé par la production. Leur présence n’est pas constitutive de l’émotion ou de la structure du morceau. C’est à la limite de la récup’ gratuite tant ça ne participe à aucune proposition formelle, harmonique ou émotionnelle. Ça n’a pas de sens.


On peut trouver ça généreux comme la débauche visuelle autour du disque, ou facile. Dans ce Londres en train de devenir la capitale du nouveau millénaire, il y a tous les artistes contemporains qu’on peut imaginer. Peter Gabriel, surfant sur son image de géant du vidéoclip, n’a que l’embarras du choix pour les collaborations. Presque l’acte manqué de vouloir cacher toute la dimension intime du disque sous une débauche de couleurs et de sons.


Il existe une petite vidéo où il choisit son look pour l’album. Il se coupe les cheveux et la barbe qu’il a laissée pousser depuis plusieurs années comme un néo-hippie. Il dit qu’avec ce look-là (un peu en rupture), il n’aurait jamais eu de succès. Plusieurs lectures s’affrontent : la partie businessman de PG qui aurait gagné sur le hippie en produisant et commercialisant l’œuvre que l’autre a composée ; ou, comme un papillon sorti de sa chrysalide, la matérialisation d’une fin d’introspection (voire de dépression). Bien ou mal avisé, bien ou mal intentionné, cette double facette est devenue la nature même du disque.


Avec le temps je me retrouve dans les chansons plus dépouillées comme Love to Be Loved, dont les paroles ont plus de place. À l’inverse, si Steam peut encore me donner envie de sauter partout, j’ai usé Kiss That Frog. Honnêtement, si Peter Gabriel a un vrai sens du blues, il n’a aucun sens du funk. Ce morceau a un rythme malade comme un mauvais danseur. S’il est mignon de voir un bébé bouger maladroitement son popotin, pour une chanson d’adulte, ça craint.


Reste le rapport aux autres albums pour quelqu’un qui, comme moi, a écouté tout Peter Gabriel obstinément. So plane comme un spectre sur ce disque. Comme si la recette, un type de morceaux dans un certain ordre, avait été reprise et relookée :

Come Talk to Me <-> Red Rain,

Blood of Eden <-> Mercy Street,

Fourteen Black Paintings <-> We Do What We're Told,

Steam <-> Big Time (et non pas Sledgehammer), etc.


Passion plane aussi avec son foisonnement d’amitiés musicales de par le monde. On pourrait voir Us comme la relecture de So avec les moyens de Passion, comme une tentative de retenter, en mieux, un album qui était pourtant si bon. Légitimité, utilisation d’une recette ou aveu d’un regret, je ne suis pas là pour trancher. Tout artiste retravaille ses idées, nombre de peintres ont refait leurs toiles ou abordé les mêmes thèmes. On ne peut pas reprocher à Peter Gabriel d’avoir remis son travail sur le métier. Mais il faut aussi savoir s’arrêter à un moment, prendre une autre direction, tenter autre chose. Ce qu’il aura le bon goût de faire ensuite.


Je ne l’avais jamais formulé mais je l’ai toujours pensé : Us est un album de la maturité avec la force de sa maîtrise mais aussi ce qu’elle a de lourd et de rétif au génie. Pour les fulgurances, il faudra regarder dans la production passée.



Us reste un disque qu’il faut écouter, connaître, tout comme l’artiste que je continue de beaucoup apprécier. Beaucoup de chansons sont juste géniales. Je vois simplement les choses autrement sur ce disque et sa production aujourd'hui.



Merci aux critiques suivantes :

Celle de LS qui m’a évité de brûler ce que j’avais autrefois adoré (merci la balade en sac à dos) : https://www.senscritique.com/album/us/critique/112092231

Celle de Daniel Romero dont les premières lignes sont un peu trop proches de ma propre expérience de vie, c’est troublant : https://www.senscritique.com/album/us/critique/20898261



7.25/10 par respect pour les compos et les heures de bonheur que ce disque m'a procuré (après l’avoir longtemps estimé à 10).

Écouté suffisamment pour avoir usé plusieurs systèmes son depuis.

_

JaiVuTout
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le 11 avr. 2026

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