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Avis sur La Vie de Bouddha

Avatar Josselin Bigaut
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De tous les thèmes malaisés qu'il me fut donné d'érafler du bout de la plume durant mon exercice critique entourant les mangas, c'est encore la première fois que l'occasion de m'en prendre au fait religieux se présente à moi. J'aurai versé dans toutes les irrévérences avant de finalement m'adonner au blasphème. Si tant est que de blasphème, je n'en ai pas déjà commis un en profanant par le passé l'œuvre de Tezuka avant de toutefois me ressaisir pour y aller de ma rédemption (Ayako).

La Vie de Bouddha, c'est du Tezuka. On a beau savoir dans quoi on s'engage sur le plan graphique, une moue réprobatrice me tort systématiquement le visage alors que je contemple - ou plutôt constate - la teneur des dessins. Ils sont enfantins sans avoir de réel caractère. Il n'y a strictement rien à retirer de ces derniers ; rien de bon en tout cas. Les méchants ont le visage de la fonction qui leur est attribuée dans le récit et, de nuance, il n'y en aura ni dans le trait ni dans les tons ; encore moins dans le détail des visages. Sans aller jusqu'à supputer que le tout a été dessiné à main levée, je serais en tout cas incapable de soutenir la thèse contraire.

À considérer la nature de la thématique abordée, je m'attendais à une révérence quasi-sacrale de la part de l'auteur, ou, en tout cas, à un semblant d'obséquiosité comme il est de bon ton d'y avoir recours quand la variable religieuse entre en compte. Je n'aurais en tout cas jamais soupçonné qu'Osamu Tezuka, que je connais par deux de ses œuvres aux accents dramatiques marqués, puisse ici s'abandonner à des bouffonneries aux relents typiquement potaches. Les incursions drolatiques m'auront certainement davantage surpris qu'elles ne m'auront fait rire.
Des blagues anachroniques en lien avec la période de parution, un petit tacle adressé à Disney, des références à d'autres de ses œuvres en allant jusqu'à en faire intervenir les personnages dans le récit le temps d'un gag... je n'ai honnêtement rien vu venir.
J'aurais été finalement plus hébété qu'hilare pour n'en rire qu'à posteriori.

Occidentalo-centré et fier de l'être, je l'admets sans honte : je n'avais aucune connaissance relative au bouddhisme préalable à ma lecture. Aussi, je n'aurais su établir avec pertinence si l'auteur s'était permis quelques largesses et autres libertés douteuses alors qu'on entamait le récit avec une histoire d'enfant prenant possession du corps d'animaux par l'esprit. On m'objectera que cela n'a rien de plus ou de moins délirant que de fendre en deux la mer rouge et que ce serait même petit bras comparé aux sept plaies d'Égypte ; je m'interroge néanmoins.

Cette première partie du récit m'interpelle alors que, celui qui se présentait comme le protagoniste et que je supposais devenir le futur Bouddha... meurt purement et simplement. Avec la distanciation nécessaire permise par la conclusion de la lecture, je m'interroge encore quant au bien-fondé de la présence de Chapra dans l'intrigue. Si ce n'est pour justifier la vengeance ultérieure de Tatta et que rencontre il y ait avec Siddharta par la suite peut-être.
Non, décidément, même en l'accouchant à l'écrit, je n'arrive pas à m'en persuader. Cette étape initiatique du récit n'a que peu à voir avec la suite qui en découlera sans que l'articulation entre ces deux périodes n'apparaisse comme foncièrement évidente.

Ce qui s'avance occasionnellement comme un conte anti-spécistes (je vous avais dit qu'il y aurait du blasphème) ne souffrira bien évidemment d'aucune de ses contradictions. Naradatta, en cherchant à sauver Chapra occasionnera la mort de plusieurs animaux afin d'obtenir un remède auprès de son maître. Or, celui-ci lui en fera l'amer reproche, arguant qu'une vie vaut une vie indépendamment de la nature de cette dernière. Pourtant, ce même maître Asita mentionnera à l'envolée que du sang de chèvre était nécessaire pour confectionner le remède requis par son disciple. Je doute qu'à cette époque, les chèvres que l'on saignait furent pansées après une petite perfusion bénigne, allant même jusqu'à supposer qu'elles étaient égorgées. Je présume aussi qu'à la seule fin de découvrir ce remède, ce brave maître Asita a dû multiplier les expériences et, ce faisant, attenter à la vie d'un nombre considérable de chèvres.
Mais je suppose qu'il y a le bon et le mauvais sacrifice d'animaux.

Ce ne sera pas là le premier ni le dernier enseignement religieux à se contredire au cours de l'Histoire des hommes. Mais pour peu que la mise en scène présente Asita comme vénérable, il nous faudrait courber la tête et acquiescer généreusement devant son génie irréprochable et immaculé au nom du respect de son infini sagesse ?
Au fond, le fait religieux n'a-t-il pas toujours été lui-même le fruit d'une habile orchestration scénique indépendamment de là d'où il était issu ?

Plutôt las des péripéties de Siddharta desquelles je me détournais le plus volontiers du monde, la partition scénaristique occupée par Devadatta (le judas local) m'aura en tout cas intéressé. L'auteur aurait, je pense, gagné à prendre le temps de développer ses compagnons de route - notamment les loups - de sorte à ce que les adieux tragiques n'en soient que plus déchirants.
Plus que les sermons de Naradatta , c'est l'expérience houleuse de Devadatta qui aura prodigué des vertus didactiques au corpus religieux. Vertus sans portée véritable et toutes plus contradictoires les unes que les autres comme le reste de ce qui fera notre instruction religieuse au fil de ces quatorze tomes ; mais didactiques quand même.

Sept ans. C'est le temps qu'il aura fallu à Siddharta pour s'apercevoir que multiplier les épreuves consistant à s'auto-flageller avec des orties ne mène pas à l'Illumination mais à la septicémie. Sept ans. Des années d'ascétisme sévère pour atteindre l'Illumination et comprendre qu'il serait plus utile en aidant les autres qu'en marchant sur des clous. Aristote et d'autres avant lui avaient compris la chose sans qu'on n'érige aujourd'hui des statues ou des temples à leur effigie. Leurs enseignements étaient pourtant d'une portée plus conséquente et les contradictions inhérentes à leurs philosophies bien plus rares.
Je passerai sur l'exercice somme toute expérimental de la médecine pratiquée par Siddharta consistant à absorber le pus des stigmates d'une lépreuse pour en recracher le contenu aussitôt un an durant. À en lire la suite, il inventera même la première transfusion sanguine alors qu'il soignera Dhepa. Pourquoi pas après tout ? Ladite médecine, à la mesure de la doctrine religieuse, souffrira aussi de ses inconsistances alors que Bouddha ne parviendra pas à sauver Lata d'une morsure de serpent bien qu'il y parvint pourtant quelques tomes plus tôt.
Je ne ferai en tout cas pas l'impasse sur une énième contradiction des enseignements venus de partout et fusants dans toutes les directions sans jamais atterrir nulle part. Naradatta, tel Siddartha, s'est lui aussi astreint à une épreuve de souffrance personnelle qui aura, dans son cas, duré des décennies. Là où la sagesse spirituelle commanda à Siddharta, alors qu'il fut frappé par l'Illumination, d'arrêter de s'infliger des tourments inutiles pour plutôt partager sa sagesse auprès du plus grand nombre, ce même vernis spirituel - c'est très flou - récompensera Naradatta à sa mort pour s'être infligé le martyre plutôt que d'avoir répandu ses connaissances et aidé ses semblables. Dans l'exégèse bouddhiste - en tout cas, telle qu'elle nous est présentée ici - l'inconsistance fait office de vertu cardinale. La doctrine - si tant est qu'il n'y en ait qu'une - est rudement malmenée et se contorsionne de douleur, torturée qu'elle est par une narration qui cherche à lui faire dire tout et son contraire.

De toutes les infinies sagesses dispensées à l'envolée d'ici à ce qu'une autre ne la contredise, celle qui aura trouvé un écho dans mon esprit se voulait une moquerie de Tatta, passée je crois inaperçue. Alors que Siddharta s'infligeait encore les épreuves de douleur et se refusait à ingérer quoi que ce soit, Tatta lui demandera - non sans humour - en quoi s'infliger la souffrance de la faim est préférable à celle de l'indigestion.
Je me plais à croire que cette réflexion aura eu un impact sur sa doctrine puisque Siddharta, alors devenu Bouddha, rattrapera son ascétisme jusqu'à en devenir gras comme un moine. La vocation religieuse, sans doute. Tatta aura eu le dernier mot ; le bouddhisme, c'est sont fait.

Du peu que j'en ai saisi, le bouddhisme serait alors né d'un schisme avec la religion dominante en Inde à l'époque qui est aujourd'hui l'hindouïsme. Bouddha ne fut pas moins qu'un spéciste anti-végan radical puisqu'il buvait du lait. Le premier extrémiste religieux de son époque. Elles sont loin les quatre-vingt-quinze thèses de Luther alors que l'une des problématiques majeures occasionnant la rupture entre les deux courants religieux tient à la mangeaille.
Vu d'un œil profane et narquois, c'est la bidoche qui a occasionné un nouveau courant religieux dans cette région de l'Asie, plus encore que toutes les problématiques de nature philosophiques et doctrinales. Les castes aussi ont pesé dans la balance j'imagine, mais l'abrogation des interdits religieux quant à la consommation de viande fut sans doute décisive.

Aléa de la fiction ou vérité historique (quoique, la vérité historique d'un récit qui date de plus de deux-mille-cinq-cents ans, ahem...), Siddharta multiplie les conquêtes malgré lui. Que ceux qui n'arrivent pas à serrer envisagent sérieusement la carrière de moine ascétique, les nanas en sont apparemment folles puisque ces demoiselles se bousculent pour séduire le futur Bouddha tout au long du récit. La verrue frontale, qui sait...

En tout cas, la réalisation de Bouddha à l'issue de sa rencontre avec Yatala m'aura plié en quatre. «Je n'y crois pas, j'ai enseigné quelque chose à quelqu'un» s'est-il exprimé verbatim. On aurait juré lire la réaction d'un prof de ZEP à la veille de sa retraite alors qu'un élève donnait une bonne réponse à sa question.
Bouddha aura donc la prétention d'apprendre aux gens à vivre en dispensant sa sagesse à qui voudra l'entendre. Le premier instagrammeur avant l'heure. Et qu'enseignera-t-il ce brave homme ? Ni plus ni moins que la philosophie de la capitulation. Les cerfs se résignent à ne pas fuir si les humains ne se contentent que d'une pièce de gibier par jour. Sacrifier l'un des siens plutôt que combattre, charmante mentalité. Mentalité porteuse en tout cas, puisque Bouddha convertira tout le monde avec une facilité déconcertante en multipliant les paraboles sur les bienfaits du renoncement tel un V.R.P venu vendre sa soupe à une plèbe qui en était manifestement demandeuse.

Réintroduire sans cesse de nouveaux protagonistes dans la trame pour les laisser plus ou moins en plan plusieurs tomes durant m'aura rappelé les frasques d'un Urasawa de ces dernières années et suggéré chez moi le même sentiment de lassitude. La planification du récit est plutôt bancale ; on sait où Tezuka veut aller, mais on ne sait pas où il veut en venir. Les détours sont légions et les objectifs de ces derniers particulièrement obscurs.

Retrouver Bouddha face à son peuple réduit en esclavage n'aura pas manqué de me rappeler l'Ancien Testament. Qu'il fut le fils d'un monarque de son époque non plus par ailleurs. Il suffisait alors d'attendre jusqu'à tard dans le récit d'ici à ce qu'il s'adonne à la thaumaturgie et ne soigne une tumeur d'un doigt seulement ; alors, la jonction entre Ancien et Nouveau testament fut ainsi opérée. C'est à croire que le statut de prophète revient naturellement à qui maîtrise les rudiments de la médecine. Saint Raoult, priez pour nous.

Sans non plus déborder d'enthousiasme à l'idée d'entreprendre cette lecture, je me faisais en tout cas une joie d'en apprendre davantage sur le bouddhisme dont je ne connaissais que peu de choses au final. De Bouddha, j'aurais appris beaucoup. Trop même. Du bouddhisme, beaucoup moins. La notion de spiritualité telle qu'elle est ici dépeinte m'est apparue comme nébuleuse et fuyante. On ne sait pas à quoi s'en tenir et, à force d'enchaîner les préceptes contradictoires, on ne sait pas même à quelle version doctrinale s'en remettre.
Lire la vie de Bouddha en espérant en savoir plus sur le bouddhisme revient à lire une version trafiquée des Évangiles où, au terme de la résurrection du Christ, quant un apôtre demanderait à Jésus le sens de la vie, ce dernier ce contenterait de hausser les épaules et le gratifier d'un «Prrrrt».
«Prrrrt» constitue présentement l'alpha et l'oméga de tout ce que j'aurai pu retirer des préceptes inabordables du Bouddha selon Tezuka. J'ignore si l'auteur a trahi la divinité en travestissant son propos, mais je doute que l'œuvre occasionne un jour la moindre conversion.

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