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L’affaire d’un édit
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le 11 oct. 2024
Yuta a 14 ans. Sa mère lui offre une caméra, avec une idée derrière la tête : qu’il la filme jusqu’à ce que la maladie finisse par l’emporter. Pour qu’il garde un souvenir, vous voyez. Alors Yuta filme. Sa mère, encore et encore. Des centaines d’heures. Jusqu’à ce qu’il décide d’en faire un film. Un film qu’il projette à ses camarades de classe.
Et là, dernière scène : Yuta abandonne sa mère, pendant que l’hôpital explose en arrière-plan pareil à un film de Michael Bay. LOL / CUT : au collège, devant tous ses camarades, c’est le malaise total. Verdict général : le film est une daube, gênant, irrespectueux. Yuta encaisse. Il va même filmer ses camarades un par un pour recueillir leurs avis - rires nerveux, indignation et indignation. Bref, il est au fond. Tellement au fond qu’il décide de se filmer une dernière fois, parle de sa rancœur, de son futur suicide. Il monte donc sur le toit de l’hôpital, regarde le sol 60m plus bas et… « Tu comptes sauter ? »
Pause.
Il se retourne.
Pleine page : Eri.
Wow.
Une fille de son âge qui l’embarque dans un immeuble abandonné, où elle a installé un projecteur. Là, ils matent des films. Beaucoup de films. Parce que, malgré tout, Eri a été touchée par le film de Yuta - maladroit, ouais, mais sincère. Elle a alors une idée : lui faire bouffer du cinéma pendant un an pour qu’il refasse un film, un vrai, capable de faire pleurer toute la classe. Une vengeance par l’émotion #Fabelmans. Voilà, en gros, les 30 premières pages d’Adieu Eri. La suite ? Fujimoto, genre de Kojima du manga, qui fait une pause de Chainsaw Man et ses poignées de viscères pour rappeler qu’il peut faire simple et toucher à l'épure. Et qu'il est aussi au passage l’un des artistes les plus passionnant de sa génération. Quelqu'un avec qui il est si facile de s'identifier parce qu'il a le don d'écrire des histoires qu'on aurait voulu faire. A chaque fois, bon sang.
Fujimoto est un auteur qui aime décontenancer son lecteur. Sa gigantesque culture du cinéma couplé à son humour noir et parfois à la lisière du mauvais goût a fini par se faire une place auprès des lecteurs du monde entier. Comme quoi : faites ce qu'il vous plaît, entraînez-vous d'arrache-pied, devenez le meilleur, et les autres n'auront d'autre choix que de s'aligner. J'adore la cohérence de ce mec, la singularité de ses projets (même s'il peine souvent à déployer toute leur force et se contente de l'idée brute), sa manière de détricoter les genres à la sauce shonen ou par le biais de ses propres obsessions, notamment son amour immodéré pour le 7e art, ainsi que sa singularité de son montage et sa manière de diluer le temps.
La grande force d'Adieu Eri, justement, c’est sa grammaire visuelle. Fujimoto dessine comme on filme : un gaufrier de quatre grandes cases rectangulaires par page, qui simule le défilement de la pellicule. On frôle la magie du cinéma, cette fameuse persistance rétinienne. Et au-delà de l’effet “found footage”, on a l’impression que c’est nous qui faisons avancer le récit, comme si on tournait la manivelle. C'est le propre de toutes les BD, me direz-vous. Oui, mais ici... il y a quelque chose de plus pernicieux qui se joue, je trouve. Le temps se dilate, cette zone blanche entre les cases nous dérangent, demande à être remplie. De fait, on devient moteur du drame. On comble les blancs avec nos propres démons. Forcément, l’empathie grimpe, tout comme cette curiosité un peu malsaine face à l’inévitable.
La réalité se mélange à la fiction, se télescope, dans des couches méta typique de l’auteur. Par moments, le pathos déborde un peu - ce fameux mélo japonais qui pégue sous les semelles - et étouffe par instant la sobriété du récit. Mais ce qui touche vraiment, en tout cas pour un gamin de 26 ans comme moi, c’est ce portrait d’une jeunesse qui vit à travers les écrans, qui imprime le réel par l'unique prisme d'une caméra, qui tente de gérer ses angoisses avec la fantaisie rassurante du cinéma. Cette maladresse est d’ailleurs pleinement assumée : flous, cadrages bancals, hors-champ. Fujimoto capte l’errance urbaine, la beauté des petites choses que la caméra sauvegarde pendant que la mémoire, elle, oublie.
D'ailleurs, tout est là : la mémoire. Comme le dit le père de Yuta : « Avec ta caméra, tu as le pouvoir de façonner le souvenir que tu garderas des gens. » Même si ça ressemble parfois à un film amateur d’étudiant un peu branleur, c’est logique : on parle d’un lycéen puéril qui veut impressionner sa classe et draguer sa pote vamp... Ah oui, spoiler alert :
Le mélo est finalement désamorcé par la révélation finale : Eri est un vampire. Cette pincée de fantastique permet une idée superbe en même temps qu'une densification de la mythologie du vampire : le cerveau humain possède une mémoire maximale, comme un disque dur. En 200 ans, il sature. Les souvenirs le font imploser. Eri meurt, ressuscite, mais oublie. Alors elle regarde le film que Yuta a fait d’elle pour se rappeler qui elle était. Et là, tout s’aligne et s'illumine. Le pouvoir du cinéma.
A l'instar de sa soeur Look Back, Fujimoto imprime la rétine et la mémoire de son lecteur par l'assurance de son style, son découpage si singulier poussé à son paroxysme expérimental. Qui aurait pu se douter qu'admirer 2 ados mater un film sans rien dire pouvait être aussi touchant ? Un manga qui parle d'amitié, de passion partagée, de l'artiste face à son art, du rapport à la création, de la fougue originelle, et un tas d'autres trucs trop cool. Cette lecture est donc conseillée à tous les amoureux du cinéma, ou de cette sensibilité japonaise qu'Inio Asano et son Bonne Nuit Punpun avait si bien capté.
J'ai toujours regardé les problèmes qui se trouvaient sous mon nez comme s'ils ne me concernaient pas. Je les ai vécues à travers un écran. C'est uniquement devant l'objectif que j'arrivais à affronter le réel.
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Créée
le 27 févr. 2026
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