Baptism
7.6
Baptism

Manga de Kazuo Umezu (1974)

Quand on lit du Kazuo Umezu, on en vient à se demander si Junji Ito n’est pas sa deuxième incarnation plutôt que le continuateur de son style. Junji Ito doit absolument tout à ce maître de l’horreur dont le trait – à peine daté aujourd’hui – avait plusieurs décennies d’avance quand il paraissait alors.


Baptism raconte ici la névrose lente et insidieuse d’une magnifique actrice, bouffée au visage par une excroissance hideuse qui n’en finit plus de s’étendre. Elle la cachera vainement sous le maquillage sans pouvoir pour autant la dissimuler bien longtemps, un peu plus dévorée par un mal mystérieux qui la ronge de l’extérieur à mesure qu’elle se sent crever en dedans. Chaque plan semble avoir été conçu pour être anxiogène, à commencer par cette visite du médecin que la scénographie agencera de sorte à ce qu’on n’aperçoive jamais son visage.


Obsédée par ce visage affreux, elle vivra par procuration à travers sa fille dont elle ne tolérera jamais que le visage soit teinté en aucune façon. Devenant monstrueuse du fait de son âme et non pas de la relative difformité esthétique qui l’accable, elle se confortera chaque jour un peu plus dans son obsession, prête à toutes les pires atrocités afin de préserver sa fille de la laideur. Des atrocités chacune brillamment mise en scène par un paneling qui, lui, n’a pas pris une ride et mériterait d’être mis sous le nez des mangakas d’aujourd’hui, ne serait-ce pour qu’ils connaissent les secrets d’un manga impactant de par ses seules vertus graphiques. Chaque plan, en effet, paraît pesé et sous-pesé pour choquer et y parvient sans peine. Ça a beau avoir un demi-siècle, l’effet produit sur le lecteur est aussi conséquent aujourd’hui qu’il ne l’était alors. L’horreur, Umezu secrète ça au naturel.


La figure planante du docteur sera chaque fois plus oppressante à mesure qu’on l’invoquera un peu plus sans jamais l’apercevoir pour autant. Créer l’horreur repose aussi sur le sens de l’imagination du spectateur ; lui faire deviner le mal est parfois encore plus insoutenable pour son esprit que de le lui montrer de manière équivoque. Et la mise en scène, toujours façonnée aux petits oignons, y contribue ici sans aucune peine.


Très vite, on comprend. On comprend pourquoi cette actrice si vaine et superficielle est aussi attentionnée à l’endroit de sa fille. Ni l’altruisme, ni l’amour vicié d’une mère n’entrent dans l’équation ; une équation où le docteur y a en revanche toute sa place. La paranoïa – là encore splendidement mise en scène – s’installe dans le récit et trompe jusqu’aux sens du lecteur qui ne sait plus trop démêler le vrai du faux, n’osant trop croire le pire tant l’idée le terrifie. L’hypothèse du cauchemar est toujours préférable au fait d’appréhender la réalité pour ce qu'elle est.


L’horreur s’accomplit dans le calme et la sérénité, rendant ainsi ses attraits encore plus glauques qu’ils ne l’étaient déjà. La banalité de la terreur y est alors délectable au possible et, sans avoir à nous plonger dans l’épouvante, l’angoisse nous saisit pour mieux nous happer malgré nous. Oui, sans l’ombre d’un doute, Kazuo Umezo secrète effectivement l’horreur au naturel et le fait couler le long de son pinceau. Stephen King a tout à lui envier tant Kazuo est doué dans ses œuvres.


Je n’insisterai jamais assez pour chanter les louanges du paneling, de la manière dont sont orchestrées les cases, qui, en chaque occasion apparemment, trouvent le moyen de mieux accentuer le potentiel de la terreur. C’est navrant de devoir l’écrire, mais on jurerait qu’en la matière, ce même paneling n’a que très peu évolué dans le milieu du manga. Excepté Kazuo Umezu, Osamu Tezuka ou Keiichi Koike, il n’y a, chez les mangakas, que peu d’idées en la matière ; une absence d’envie d’innover pour continuer à vivre sur les rentes artistiques de leurs prédécesseurs. La décennie 1970 nous avait fait tant de promesses avec des œuvres au sommet qu’on n’aurait jamais osé un jour patauger dans la médiocrité des décennies suivantes. Non, décidément, le progrès ne se dessine pas comme une trajectoire ascendante.


Plus personne, après avoir lu Baptism, ne voudra s’essayer à la chirurgie. La douleur et la peur de Sakura sont telles qu’on souffre pour elle. Umezu Kazuo, outre son dessin, a tellement de force dans la plume que son lecteur ne peut qu’être contraint de ressentir de la compassion pour son personnage principal. On voudrait que pour elle, le calvaire s’arrête… mais ce serait nous priver d’une œuvre inestimable que de mettre fin à ses supplices.


«Sakura» retourne à l’école et prend ses marques. La difficulté qu’elle a à s’adapter est succulente. Son obsession et sa déraison – on le sait – auront raison d’elle. Ce qu’on ignore, c’est en quels termes et en quelles circonstances elle recevra la juste rétribution de ses basses œuvres. L’enquête menée par ses petites camarades pour comprendre ce changement de personnalité chez elle tombe bien à propos, sans que jamais les doutes le soient infondés. D’autant que «Sakura» ne se prive pas d’en laisser traîner partout où elle passe. La subtilité n’est vraiment pas son fort. Un comble quand on sait que c’est une actrice qui vit en elle. Elle reste une manipulatrice redoutable dont chaque graine de perfidie répandue promet de faire pousser à terme un arbre curieux au bout duquel elle y fera pendre les obstacles sur son chemin.


Mais ce manque de subtilité gâche la manigance… après avoir exposé sa vraie nature, on la voit venir de très loin. Et le fait qu’on se méfie si peu d’elle est permis par la narration davantage que par les événements qui s’y déroulent. La facilité avec laquelle elle amène Tanigawa à se détourner de sa propre femme est trop prompte pour être parfaitement crédible. La quiproquo organisé qu’elle génère ensuite pour tourner la femme contre le mari est en revanche bien mieux pensé. À partir de là, les manipulations perfides pour mieux répandre le doute dans le foyer Tanigawa sont bien plus acceptables.


Je me demande quand même comment une femme aussi versée dans la manipulation n’a pas la présence d’esprit suffisante pour comprendre que son professeur ne peut pas tomber amoureux d’une fillette de neuf ans. Qu’elle souhaite se trouver un homme, c’est compréhensible, mais il lui suffit d’attendre… Peut-être ses désillusions sont à mettre sur le compte du tempérament obsessionnel l’ayant poussée à commettre le pire.


Sa manipulation ayant poussé le livreur à s’enticher de madame Tanigawa était bien fondée dans son principe de base mais, une fois ce dernier conscient de la méprise évidente en voyant qu’elle n’était pas consentante, il aurait dû se stopper là. Or, il est tellement obsédé qu’il manque de la violer. Le coup des deux commères qui s’en vont pérorer sur le fait que madame Tanigawa laisserait entrer d’autres hommes en l’absence de son mari… pile au moment où ledit mari passe… là encore, c’est trop facile. En trop d’occasion, la narration éconduit ses protagonistes pour leur faire faire ce qu’elle désire afin d’intensifier un sens de l’horreur qui, de ce fait, perd en crédibilité.


La manière dont elle cherche à tuer Nakajima est néanmoins exquise. Quelle horreur. Tant de variété dans la monstruosité, c’est admirable. Mais par miracle, elle s’en sort. D’ailleurs, le « comment » de son sauvetage n’est pas abordé.

Passé le premier volume, il y a beauuuucoup trop de facilités pour que le récit s’accepte à la lecture sans un accroc. Un homme normal, à la place de Tanigawa, aurait été dévasté par la situation dans laquelle il se retrouvait et n’aurait pas trouvé normal l’hypothèse de s’installer avec une gamine de 9 ans comme concubine ou de jouer le jeu pour le lui faire croire qu’il avait divorcé d’elle. Mais ce grand couillon de Tanigawa laisse tout passer sans trop s’inquiéter de quoi que ce soit. Les prétextes à la méfiance sont tapissés le long des murs, mais il ne hausse pas un sourcil.


Et la tache lui revient en pleine gueule du fait que son âme ait débordé sur son visage, nonobstant le corps dans lequel elle se trouvait. On sait, après une pareille lecture, d’où très exactement Junji Ito a puisé son Tomie. Et je ne pense pas non plus me fourvoyer en établissant une médiation entre Dragon Head et l’œuvre présente, notamment pour ce qui se rapporte à la chirurgie du cerveau.


Pourquoi «Sakura» raconte toute son histoire à Ryôko tient lieu de mystère pour moi. Manipulatrice comme elle est, elle aurait pu simplement se servir d’elle grâce à un mensonge pour faire venir madame Tanigawa. Je comprends d’ailleurs encore moins pourquoi Ryôko – qui a toutes les raisons du monde de la haïr – accepte de lui obéir. L’arrivée inopinée du journaliste, en plus d’être franchement tombée du ciel au bon moment, parachève le festival des facilités scénaristiques. Ce con – car c’en est un pour se présenter comme une fleur devant «Sakura» avec des preuves de son forfait – vient accélérer l’intrigue pour la précipiter vers sa fin. D’autant que ce Tintin croisé Colombo devine, sans aucun élément se rapportant à une preuve tangible, que mère et fille ont échangé de cervelle…

Qui, au juste élabore de pareilles hypothèses sans avoir l’ombre d’une preuve ? Je vais vous dire qui : la narration qui guide la main et la pensée de chacun de ses protagonistes. Tout est ici facilité par elle et elle seulement.


Le plus improbable étant qu’une petite fille déplace sans peine des corps d’homme adulte pour les traîner où elle veut. D’abord avec un monsieur Tanigawa drogué à son insu en lui faisant monter les escaliers pour lui faire croire qu’ils avaient couché ensemble, et ensuite en faisant passer le journaliste par-dessus une rambarde pour le jeter sous le train. Moi qui ai été amené à manipuler des cadavres – légalement je précise – je puis vous dire que si même deux hommes adultes peinent à traîner leur carcasse, une petite fille y parviendra encore moins.


La chute de l’histoire a manqué de peu d'être très bonne pour au final se vautrer bêtement.


Que Sakura ait inventé toute cette histoire dans son esprit, à commencer par le docteur Murakami, c’était très bien trouvé. Mais que la cicatrice à l’arrière de son crâne ainsi que la tache au visage – que tout le monde pouvait voir – disparaisse par magie sous les yeux de Tanigawa et Ryoko, que sa mère ait apparemment survécu après avoir été enterrée plusieurs jours n’a strictement aucun sens. L’exécution de la révélation a été catastrophique, au point de tout faire s’écrouler sous une intrigue à laquelle il ne manquait que quelques coups de crayons pour devenir géniale.


L’explication de tout : En fait, c’était psychologique.

C’est pousser loin les limites de la psychiatrie. Plus loin encore que d’autres l’ont fait en se prenant eux aussi les pieds dans le tapis.


Le coup du doigt littéralement pointé vers le lecteur en guise de conclusion pour l’intimer à comprendre et à souscrire à tout ce fatras, en plus du sermon philosophique de la toute fin, ont été les facéties de trop. Gardez-vous bien, monsieur Umezu, d’avoir un propos. L’horreur vous va si bien au teint, pourquoi avoir tout compromis en vous essayant à un scénario sur lequel vous perdiez emprise chapitre après chapitre ?


Après avoir accablé à demi-mot Junji Ito, le présentant comme un vulgaire clone de Umezu Kazuo, je dois admettre que ce disciple, quant à lui, aura su s’arrêter où il fallait. Les histoires courtes étaient son apanage et celles se prolongeant sur plus d’un chapitre n’avaient pas la prétention à nous offrir un scénario superbement écrit, et encore moins à nous faire la leçon. Junji Ito n’a pas poursuivi Kazuo Umezu, il l’a parachevé. Baptism aurait indubitablement gagné à être une de ces histoires courtes – ses deux chapitres bonus en attestent – privant ainsi son auteur des tentations stériles de l’instauration d’un propos mal maîtrisé dans son écriture.

Josselin-B
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le 24 mai 2024

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Josselin Bigaut

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