Un mariage dans une grande demeure de Gotham, des invités en smoking, un parrain qui reçoit les hommages de la famille dans la pénombre de son bureau. Quatre mois plus tard, le marié flotte dans sa baignoire, deux balles dans la tête, et près du corps quelqu'un a laissé une petite citrouille d'Halloween.
Je n'aurais jamais dû lire ce livre. Il dormait sur une étagère de ma boutique habituelle, l'une de ces librairies parisiennes où les comics, les bandes dessinées et les mangas s'entassent jusqu'au plafond, et sa couverture ne me disait rien de plus que les autres. Un Batman de plus, une silhouette noire de plus, un de ces albums qui se ressemblent tous quand on ne sait pas encore les distinguer. C'est le libraire qui me l'a mis entre les mains, avec cette assurance tranquille des gens qui savent ce qu'ils vous donnent. Ce soir-là, il faisait froid. Je me suis glissé sous ma couverture, dans le noir de ma chambre, avec pour seule lumière la petite lampe au-dessus de ma tête qui découpait un cercle jaune sur les pages. Je n'ai pas pu refermer le livre avant la dernière. Quand je l'ai posé, il était tard, la maison dormait, et j'étais devenu, sans le savoir encore, un fan inconditionnel du Chevalier noir.
J'étais très jeune. Je connaissais Batman comme on connaît une marque, sans l'avoir jamais vraiment rencontré. J'avais vu des épisodes de dessins animés dans le désordre, au hasard des programmes, sans comprendre qui venait avant qui, et je confondais tout, ses aventures avec celles de la Ligue des justiciers, ses ennemis avec ceux des autres, au point de faire à peine la différence entre Marvel et DC. Pour moi, un super-héros restait un homme en collant qui se bat contre un autre homme en collant. Un Long Halloween a balayé cette idée en une nuit. J'y ai découvert un homme qui agit dans l'ombre au lieu de parader, qui réfléchit avant de frapper, qui observe, déduit, recoupe. J'y ai découvert un détective. Car avant d'être une galerie de monstres, ce livre est une enquête.
Cette enquête commence là où Year One s'était arrêté, au début de la carrière de Batman, quand Gotham appartient encore à la mafia. Carmine Falcone, qu'on surnomme le Romain, tient la ville entière, ses juges, ses policiers, ses docks et ses conseillers municipaux. Face à lui, trois hommes ont fait le serment de le faire tomber. Le capitaine Gordon, flic intègre dans une police pourrie. Harvey Dent, jeune procureur brillant, idéaliste jusqu'à la colère. Et Batman, qui peut aller là où la loi s'arrête. Ils se retrouvent sur le toit du commissariat, autour du signal, trois silhouettes dans le vent qui croient encore pouvoir sauver leur ville. Puis le premier meurtre tombe, la nuit d'Halloween. Un mois plus tard, un autre, le jour de Thanksgiving. Puis à Noël, puis au Nouvel An. Un tueur frappe chaque jour de fête, toujours un proche du Romain, toujours avec le même pistolet de petit calibre muni d'une tétine de biberon en guise de silencieux, et il laisse à chaque fois près du cadavre un souvenir de la fête du jour. La presse le baptise Holiday. La pègre panique, la police piétine, et Batman se met à chercher.
On cherche avec lui, et c'est ce qui m'avait tenu éveillé toute la nuit. Chaque chapitre correspond à un mois, chaque mois apporte un nouveau corps, de nouveaux indices, de nouveaux suspects. On soupçonne un fils de la famille Falcone, un rival de la pègre, une femme trop discrète, un procureur trop en colère. Le livre ne nous montre jamais le visage du tueur, seulement le canon de son arme et la main gantée qui la tient, et l'on tourne les pages avec la fièvre de quelqu'un qui croit tenir la vérité et la voit se dérober au chapitre suivant. Les auteurs ne cherchent pas la virtuosité du roman policier classique, et certains indices tiennent plus de l'intuition que de la démonstration. On le leur a reproché, et l'enquête n'est pas irréprochable. Mais ce Batman débutant a le droit de se tromper, de s'enliser, de douter, et ses errances rendent sa traque plus humaine que celle d'un génie infaillible. La dernière page, enfin, ne referme pas tout. Elle laisse une ombre, une possibilité, et c'est cette ombre que j'ai emportée en éteignant la lumière.
Au milieu de ce polar surgit pourtant une autre espèce de criminels, et c'est là que le livre change d'échelle. Les mafieux de Falcone tuent pour l'argent, pour un territoire, pour une dette. Les nouveaux venus tuent pour des raisons qu'aucun d'eux ne pourrait expliquer. Le Joker, vexé qu'un autre fasse la une, prend des otages le soir du Nouvel An pour débusquer Holiday. Poison Ivy, louée par le Romain, envoûte Bruce Wayne jusqu'à le faire signer ce qu'il refuserait en pleine conscience. L'Épouvantail gaze Batman, et l'on voit le justicier fuir en titubant dans la lumière des phares, les yeux exorbités, réduit à la peur d'un enfant. Le Chapelier fou, l'Homme-Mystère, Solomon Grundy terré dans les égouts comme une créature des vieux contes, le Pingouin le temps de quelques cases. Calendar Man, surtout, enfermé à Arkham, que Batman vient consulter comme on consulte un oracle, et qui parle des fêtes avec la gourmandise d'un érudit dément. Moi qui ne connaissais aucun de ces visages, j'ai découvert d'un seul coup tout un peuple de cauchemars, et chacun m'a donné envie d'en savoir plus.
Loin de les aligner comme des trophées, le livre raconte une passation. Gordon le remarque un soir, en passant, la population d'Arkham a doublé depuis l'apparition de Batman. La phrase sonne comme un compliment, elle est en réalité une accusation. En se dressant contre le crime, le justicier masqué a attiré à Gotham des criminels à son image, des hommes et des femmes qui portent eux aussi un costume et un nom de scène. La sœur du Romain lui reproche d'en être réduit à travailler avec des monstres de foire. Le fils de Falcone le dit à son père, le temps des familles est fini, la ville appartient désormais aux fous. Un Long Halloween est l'histoire de ce basculement, du jour où la pègre en costume trois-pièces cède la place aux clowns, aux épouvantails et aux morts-vivants. Et le basculement le plus tragique est celui d'un homme qui se trouvait du côté de la loi.
Car le livre repose tout entier sur les épaules de Harvey Dent. Le jeune procureur ne supporte pas l'impunité. Il voit des tueurs ressortir libres du tribunal, des témoins se rétracter, des dossiers disparaître, et sa colère grandit à chaque fête. La première fois qu'on l'entend parler, il se parle à lui-même, et sa fracture affleure déjà. Puis, au milieu d'un procès, un mafieux lui jette de l'acide au visage. La moitié de sa figure fond sous nos yeux, et la moitié de son âme avec elle. Le procureur qui croyait à la justice devient l'homme qui la confie à une pièce de monnaie, pile la vie, face la mort. Les auteurs ont pris le temps de construire cette chute, de nous faire aimer cet homme, de nous montrer sa femme, son couple, ses nuits blanches, si bien que sa transformation afflige plus qu'elle ne surprend. Double-Face devient l'ami perdu de Batman, ce qu'il aurait pu devenir si la ville l'avait brisé à son tour. On a regretté que leur amitié tienne en peu de scènes, et il est vrai que Batman et Dent se parlent rarement. Ce silence pèse pourtant entre eux comme un aveu. Ces deux hommes partagent une même rage sans jamais réussir à se la confier.
À côté de lui, Bruce Wayne n'est jamais oublié. Falcone tente de l'acheter, Dent le soupçonne de collusion avec la pègre, et le jeune milliardaire ne trouve de répit que dans les bras de Selina Kyle, qui disparaît chaque nuit pour réapparaître sur les toits en Catwoman. Ils jouent au chat et à la souris sans savoir qu'ils se poursuivent eux-mêmes. Le livre entier repose sur cette idée des doubles vies, des masques qu'on porte pour supporter ce qu'on est. Gordon le dit d'ailleurs en une phrase, tout ici est affaire de double vie. Batman et Bruce Wayne, Selina et Catwoman, Harvey et Double-Face, et jusqu'au tueur, qui cache sous ses fêtes une autre raison de tuer.
Toute cette noirceur aurait pu rester un bon scénario. Elle devient une expérience grâce au dessin. Tim Sale ne dessine pas Gotham, il l'éclaire. Ses pages baignent dans des noirs profonds, d'où surgissent des silhouettes immenses, une cape qui ondule comme une fumée, des visages découpés par une lampe de bureau. Il ose des planches entières pour une seule image, Batman perché au-dessus d'une ville qui ne le voit pas, Falcone écrasé par le décor de son propre bureau. À chaque meurtre, la page bascule en noir et blanc, et seul le sang reste rouge, comme un cachet de cire au bas d'une lettre. La réunion des fous dans la demeure du Romain, la porte ouverte de chaque cellule d'Arkham avec, gravé au-dessus, le nom de son occupant évadé, tout cela tient de l'expressionnisme et du film noir, du Parrain et des vieux films allemands. On a trouvé son trait inégal, ses personnages parfois étranges, son Joker trop élastique, sa Catwoman trop rétro. Ce style déroute d'abord, puis il s'impose et finit par habiter la rétine. Des années plus tard, quand le cinéma a voulu raconter la chute de Harvey Dent et l'alliance des trois hommes sur un toit, c'est vers ces pages qu'il s'est tourné.
J'étais un enfant qui confondait Marvel et DC, et un libraire m'a tendu un livre dont la couverture ne me disait rien. Je lui dois ma première vraie rencontre avec Batman, celle dont on garde la trace. Un Long Halloween n'est pas parfait, son enquête a ses facilités et ses monstres n'ont souvent qu'une case pour exister. Il a pourtant fait de moi un lecteur, et il m'a appris que le Chevalier noir est d'abord un homme qui pense.