Chainsaw Man
7.7
Chainsaw Man

Manga de Tatsuki Fujimoto (2018)

Autopsie d’un shōnen qui promettait la rupture… et choisit la facilité

Tatsuki Fujimoto n’est pas un mauvais auteur. C’est même l’inverse : c’est précisément parce qu’il sait écrire, rythmer et observer que la déception de Chainsaw Man est aussi marquée.


Une promesse forte, immédiatement lisible


Au départ, Chainsaw Man fonctionne. Très bien, même.


Un protagoniste misérable, sans rêve héroïque, dont l’ambition se limite à manger à sa faim, dormir dans un lit et toucher un corps féminin. Un monde nihiliste où les chasseurs de démons meurent comme des employés jetables. Une hiérarchie bureaucratique froide, incarnée par Makima, figure opaque, distante, manipulatrice, qui domine sans hausser la voix.


Le manga ne brille pas par son lore — inexistant — mais par ses moments :

– la scène du cinéma, pure émotion esthétique partagée

– la séquence du fast-food, satire brutale du monde du travail

– l’hôtel infini, absurdité kafkaïenne efficace


Fujimoto excelle lorsqu’il ralentit, observe, laisse respirer le quotidien dans l’horreur. À ce moment-là, Chainsaw Man n’a pas besoin de grandes révélations. Il est déjà juste.


Makima : une figure, pas un mystère à résoudre


Pendant une grande partie de l’arc 1, Makima fonctionne comme incarnation, pas comme personnage à expliquer. Elle est la domination elle-même :

– elle ne désire pas, elle utilise

– elle ne s’attache pas, elle instrumentalise

– elle n’a pas besoin de justification


Son pouvoir repose sur l’aura, sur l’opacité, sur une violence administrative impersonnelle. C’est précisément ce flou qui la rend inquiétante.


Le problème n’est donc pas qu’elle ait un plan. C’était évident.

Le problème est la nature de ce plan lorsqu’il est enfin révélé.


Un plan bricolé, tardif, et conceptuellement faible


La révélation centrale — le pouvoir de Chainsaw Man d’effacer des concepts en dévorant les démons, et le projet de Makima de supprimer faim, guerre, mort pour créer un “monde meilleur” — arrive tard, lourdement, et sans préparation thématique suffisante.


Pire : elle change rétroactivement la nature du manga.


On passe d’un récit sur la domination, le désir et l’aliénation à une ingénierie métaphysique du réel, traitée de manière étonnamment plate. Le pouvoir d’effacement n’est pas une conséquence logique du monde : c’est un outil introduit pour conclure.


La fascination quasi amoureuse de Makima pour Chainsaw Man, son désir d’être dévorée, achèvent de désamorcer le personnage. Le démon de la domination devient une fan mystique. Ce n’est pas une révélation : c’est une régression symbolique.


Denji : un arc psychologique saboté


Le cas Denji est encore plus problématique.


Son basculement vers la soumission totale — “je veux devenir ton chien” — est justifié par une phrase creuse : penser ferait souffrir, obéir soulagerait. Or le manga montre exactement l’inverse. Denji souffre parce qu’il ne réfléchit pas, parce qu’il se laisse porter, parce qu’il délègue son désir.


Ce moment clé n’est pas une conclusion psychologique, mais une rustine scénaristique. Il place Denji là où le récit a besoin qu’il soit, sans que le cheminement soit crédible.


Un antagoniste trop puissant pour être vaincu honnêtement


Makima devient progressivement un problème d’écriture. Trop de pouvoirs. Trop d’immortalité. Trop de contrôle. Le manga ne construit pas une stratégie pour la vaincre : il invente une exception.


La résolution finale — attaque “sans intention hostile”, tromperie olfactive, puis cannibalisme symbolique — tient plus du bricolage que de la tragédie. Ce n’est ni émouvant ni logique. C’est fonctionnel.


La réincarnation finale, version “adoucie” du démon de la domination qu’il suffirait d’aimer correctement, achève de transformer une figure cynique en morale simpliste. Pour une œuvre qui flirtait avec le nihilisme, la chute est étonnamment infantile.


Un shōnen qui joue avec les codes… sans jamais les dépasser


Contrairement à ce qu’affirme le discours critique dominant, Chainsaw Man ne casse pas réellement les codes du shōnen. Il les tord, les salit, les accélère parfois — mais il y revient toujours au moment crucial.


On retrouve :

– les arcs attendus

– le grand méchant explicité

– la révélation finale

– la résolution morale


Les meilleurs moments du manga ne sont pas les combats ni les twists, mais les instants où l’intrigue s’efface : cinéma, travail précaire, errance absurde. Là où Fujimoto observe plutôt qu’il n’explique.


Conclusion : une œuvre inégale, frustrante parce que capable de mieux


Chainsaw Man n’est pas un mauvais manga. Mais c’est un manga qui ne va pas au bout de ce qu’il pressent.


Il promettait une chronique nihiliste sur la domination et le désir. Il choisit finalement une mythologie bancale et une résolution molle. Les révélations ne sont pas seulement décevantes : elles affaiblissent ce qui fonctionnait le mieux.


S’arrêter à la fin de l’arc 1 n’est pas une défaite de lecteur. C’est une lecture cohérente.

On y a vu le meilleur de Fujimoto — et la limite exacte de son récit.



Créée

le 30 janv. 2026

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