Un quidam gratte ce qu’il reste de magie sur la carcasse osseuse d’un dragon. L’ancien monde est mort. L’Extinction a balayé les châteaux de cristal, les preux chevaliers, les épées enchantées et les mages qui peuplaient jadis ces terres. Les bardes n’ont plus rien à chanter, si ce n’est la fin d’un monde, tentant tant bien que mal de faire rimer, comme une maigre consolation, la désolation du nouveau.
Je me retrouve sans rien d’autre que la mauvaise conscience. Une compagnie qui a au moins le plaisir de ne jamais me faire défaut.
De cette calamité, Simon Spurrier ne nous épargne rien. Pour porter son récit, il fait le choix de maigres épaules : celles d’un barde, justement. Un homme pétri de cynisme, dont l’optimisme culmine à peine à la hauteur d’une montagne de fourmis. Blasé, il noircit les pages de son carnet en s’adressant à une femme disparue. Où ? Nul ne le sait encore. Quelques chapitres plus loin, on apprend qu’elle serait retenue prisonnière par un clan de sauvages. Plus loin encore, cette captivité se révèle n’être qu’une métaphore dissimulant sa véritable nature : celle d’une Berserker, créature façonnée il y a des éons par un Seigneur Blême afin d’éradiquer toute magie. Une fois leur besogne accomplie, il ne leur est resté qu’à survivre dans ce mensonge que leur maître leur avait vendu : une terre de chagrin, bien loin de la gloire promise, avec pour seul héritage une promesse trahie, une conscience rongée par l’horreur et un tempérament susceptible de basculer, d’un instant à l’autre, dans une rage noire et dévastatrice.
Voilà donc la quête de notre barde sans nom (si ce n’est celui d’un raclement de gorge « Hum ») : réunir suffisamment d’Ichor (cette liqueur, ultime résidu de la sorcellerie d’antan) afin de délivrer sa bien-aimée de sa « malédiction ». Il veut sauver sa femme de son propre courroux, mais refuse obstinément d’admettre qu’une telle guérison reviendrait aussi à la changer, à altérer ce qu’elle est. Il se ment à lui-même, incapable d’accepter cette évidence. Plus profondément encore, ce qui le ronge, c’est que le cœur de sa femme ne lui appartient pas vraiment, mais à un démon qu’il rêve d’extirper. Le problème saute rapidement aux yeux : elle, n’a rien demandé. Elle s’aime telle qu’elle est. Leur séparation, inévitable, deviendra alors le point de départ de sa rédemption, le moment où il devra enfin regarder son erreur en face, se délester de ses certitudes scotchées à 120kg de défaitisme.
Trésors, devoirs, honneurs… Il faut faire une effort pour prétendre que ça compte.
On se retrouve ainsi avec l’archétype du gentil nigaud persuadé de savoir mieux que tout le monde ce qui est bon pour les autres. Un homme animé de bonnes intentions dans un univers où la morale, tout comme les dieux, a depuis longtemps déserté les lieux. Il devra affronter son orgueil, son aveuglement et cette étroitesse d’esprit qui l’empêche d’écouter ceux qu’il prétend sauver. Spurrier ne choisit pas ce troubadour au hasard. À travers lui, c’est aussi sa propre condition de conteur qu’il interroge. À force de vivre dans ses mots, son héros en oublie l’essentiel : écouter. Il passe son temps à se justifier, à s’autoapitoyer, à bâtir des récits lui permettant de maintenir son aveuglement. Son véritable poison n’est pas ce reliquat de magie qui gangrène le monde, mais l’histoire qu’il se raconte à lui-même.
Autour de lui, le monde continue pourtant de se déchirer. D’un côté, des pillards ayant réussi à dompter un géant afin de tirer leur gigantesque citadelle sur les routes. De l’autre, un peuple tentant de reconstruire les vestiges d’une civilisation, retranché derrière d’épais remparts et protégé par une tourelle magique. Les deux camps poursuivent le même objectif : mettre la main sur un Ylfe, antique créature magique dont la chair renferme les derniers vestiges d’un pouvoir capable de bouleverser l’équilibre des forces.
Dans le pur style d’un détective de roman noir (on pense à Miller's Crossing) notre aède navigue d’un camp à l’autre, multipliant les arrangements douteux, les petites magouilles et les compromis, jusqu’à voir peu à peu sa carapace de cynisme se fissurer au profit d’une cause à laquelle il finit réellement par croire. Encore faudra-t-il composer avec une adversaire autrement plus redoutable : une sirène sorcière vivant au large des deux factions, véritable marionnettiste des événements, bien décidée à s’approprier ce qu’il reste de magie pour son compte dans le but de sauver ses enfants échoués sur Terre depuis la montée des eaux. L'auteur s'échine à attiser la flamme d'une ambiguïté chez ses personnages. Appréciable dans des univers si archétypaux.
Ce qui fait que les gens sont des gens, c’est qu’on complique les choses. On pense à la survie, on ressent, on imagine, on se traçasse. On devient abstrait, quoi […] Au fond, les gens sont des animaux avec un défaut conception.
Cette étrange sensation de débarquer au beau milieu d’une histoire, de tomber comme une goutte de pluie en plein milieu de l’océan, dans un monde dont l’âge d’or appartient déjà au passé, où la fantasy ne survit plus qu’à travers quelques rognures de magie disséminées çà et là, confère à la lecture un parfum irrésistible. Nous sommes passés à côté de l'essentiel, de toutes les quêtes mythiques de légendes oubliés, et pourtant cela reste fascinant. D’autant que Spurrier prend un plaisir évident à déjouer nos attentes en pastichant les codes d’un genre pourtant si balisé.
La question de la morale irrigue constamment ces douze chapitres sinueux. « Voilà ce qui me perturbe : est-ce qu’un méfait est vraiment un méfait si c’est pour la bonne cause ? » se demande notre chantre. Les mauvaises actions pèsent-elles davantage que les bonnes ? Qui décide de leur poids ? Peut-on réellement racheter un crime en faisant le bien ensuite ? Un salaud cesse-t-il d’en être un dès lors qu’il parvient à se convaincre du contraire ?
Pour donner corps à ces interrogations, Spurrier peut compter sur le talent de Matías Bergara. Le dessinateur argentin, qui retrouvera plus tard le scénariste sur Saison de Sang puis Hellblazer, insuffle à Coda une identité visuelle immédiatement reconnaissable. Son trait, presque enfantin, du moins délicieusement bigarré et espiègle, agit comme un filet de sécurité face à la violence omniprésente du récit. Plus le monde paraît brisé, plus ses couleurs semblent refuser de céder au désespoir.
Tu sais ce qu’on a vraiment perdu, avec l’extinction ? La CERTITUDE. Ce n’est pas la magie qui faisait tourner le monde. Non. C’était le fait qu’elle rendait certains les puissants, et d’autres pas. Avec elle, chacun connaissait sa place.
Reste enfin cette plume, délicieusement bavarde, amoureuse des belles formules (légèrement consternante sur son run de Sandman, tombant dans la pose facile) tout en gardant constamment le cul entre deux chaises : le plaisir sincère du mot juste et l'irrépressible envie de s’en moquer, de tourner en dérision sa propre grandiloquence. De cette contradiction naît une œuvre qui parle autant de fantasy que du pouvoir des histoires elles-mêmes.
Sans épées, ils modèlent l’Histoire avec le tranchant de leur voix et la perfidie de leur plume. Qui sera le héros ? Qui sera le monstre ? Au fond, il suffit de choisir le bon narrateur. Les gens préféreront toujours un beau récit à la simple et fade vérité. Une morale qui, malgré la glaçure médiéval de l’œuvre, lui imprègne une modernité désarmante.
Les seules choses que tu as à faire sont : aimer qui tu choisis d’être. Et choisir d’être avec ceux qui t’aiment.