Demokratia
7.2
Demokratia

Manga de Motorô Mase (2013)

« Guys, we need to beat Misty »

Quand se dessine d’entrée le concept du programme Demokratia, la question doit se poser car elle est inéluctable au regard de ce qu’on a pu lire :

Est-ce que des ingénieurs viennent sérieusement de mettre en place un système démocratique contrôlant un humanoïde dans le monde réel et… reposant sur le principe de TwitchPlaysPokemon ?

Imaginez partir de la démocratie athénienne pour atterrir là-dessus. Quand on tient la démocratie en si haute estime que moi, c’est foutrement raccord à bien y réfléchir.

Demokratia part en effet de cette idée et, très sincèrement, chacun se plaira bien assez tôt à vouloir savoir à quoi cela pourrait aboutir. Motorô Mase est réputé pour savoir s’emparer d’une idée simple aux conséquences sociales très lourdes afin de démontrer tous les effets pervers de son application. C’est en tout cas ainsi qu’il aura œuvré avec Ikigami, préavis de mort pour le résultat qu’on connaît.


À bien y regarder, d’un regard moins caustique en tout cas, Demokratia ne préludait en réalité que le principe d’IA reposant sur la contribution collaborative telle qu’on la connaît aujourd’hui. Chat GPT s’incarnerait ainsi dans un automate et dispenserait non plus un savoir, mais un savoir-faire susceptible de profiter à l’humanité.


Qui aura lu Jacques Ellul affichera un sourire condescendant et désabusé face à ce postulat.

L’utopie, comme toute utopie d’ailleurs, merdera dans les grandes largeurs. Car la démocratie serait un système organisationnel parfait s’il ne reposait pas sur la majorité. Vous voulez voir ce que c’est la majorité  ? Ce sont ceux qui plébiscitent ce genre de choses. Vous aussi vous voyez venir le drame ?


L’auteur se sera en tout penché intelligemment sur une documentation pointue et technique ayant trait à la robotique ou les lois relatives aux brevets scientifiques. L’aspect science-fiction cherche à effacer le volet fictif de ce qui le compose grâce à la myriade de détails visant à crédibiliser le concept que l’on découvre avec les trois-mille inscrits. La narration sait y faire pour faciliter l’immersion de son lectorat dans une œuvre qui, de prime abord, pourrait ne pas être accessible à tous du fait de la relative complexité de sa trame.


C’est en tout cas naïf que de croire qu’aucun des trois-mille inscrits ne pipera mot de l’expérience au seul prétexte que les concepteurs l’aient demandé. Il va de soi qu’une innovation technologique pareille, accessible au premier venu via une application, attirera nécessairement le regard des curieux et que le bouche-à-oreille, de là, s’orchestrera à grand renfort de cris enthousiasmés.

De même, espérer qu’aucun des utilisateurs ne pourrait retrouver Mai du fait du cryptage de certains mots est d’une candeur touchante. Je tiens à rappeler que des utilisateurs de 4chan ont réussi à traquer Shia Labœuf rien qu’avec une image partielle du ciel. Aussi, dès lors où Mai est autorisée à sortir et que l’image de ce qu’elle voit est accessible aux votants… on trouve là une foultitude d’indices à même de la situer géographiquement.


Le caractère malsain de l’expérience – inévitable en considération de ce qu’elle suppose – est rapporté sans artifice et, je le pense, de la manière la plus fidèle possible à ce à quoi elle aurait abouti en ce bas monde. Les rencontres de Mai donnent lieu à des échanges assez cruels dès lors où l’on sait qu’une meute d’internautes se trouvent derrière chacune de ses actions ; ce qu’ignorent ceux qui lui font face. Le voyeurisme dont on est soi-même spectateur évoque quelque part l’expérience de Milgram.


Comme du temps d’Ikigami, Demokratia est l’occasion d’étudier des cas pratiques de personnalités diverses et plus ou moins soignées sur le plan psychologique.

Les leçons de morales – démocratiques, donc frelatées – guidées par une narration excessivement complaisante et mièvre, suintent le boomerisme redresseur de torts. Avec bien sûr, la variable psychologisante, le tout garni de bons sentiments et de phrases creuses, bouffies d’un optimisme naïf.


Et puis ces discours philosophiques sur la conscience… j’en étais rendu aux tristes temps de ma lecture de Planètes. Une vraie copie d’étudiant en terminale littéraire avec tout le mépris que cela peut suggérer au moins d’instinct. Le débat sur la conscience n’a ici aucun sens dès lors où Mai n’est pas autonome mais uniquement bonne à suivre les ordres ; elle est un pantin, pas une entité à part entière. Fallait noircir du papier, j’imagine.


Bien entendu, l’otaku ayant créé Mai a pour habitude d’y insérer sa zigounette lorsqu’elle est en charge. Taku aurait dû voir venir la douille lorsque Hisashi décida de faire de Demokratia un projet relié à un androïde de forme femelle. D’autant que le revêtements dont il l’a affublée est apparemment pourvu d’orifices dont le robot n’a pas besoin ainsi que d’une paire de tétons éminemment dispensables.

Ce que c’est gras de ce que ça a de bêtement libidineux. Une addition dont le récit aurait aisément pu se dispenser bien que ce fut l’amorce de la partie « émancipatrice » de Mai.


Autre inconvénient incombant à la narration, les choix entrepris par le colloque de Demokratia est globalement trop vertueux. L’anonymat de l’expérience aurait en principe dû conduire à infiniment plus de dérives. Ce qu’on observe ici est une suite d’actions bien sages qui, si elles débordent de leurs attributions, ne le font jamais que pour de bonnes raisons voyez-vous.


L’intrigue du vieux cancéreux n’était pas intéressante pour un sou. Avec au milieu de tout ça, un débat sur l’immigration qui, ma foi… n’a pas trop souffert de manichéisme et n’aura si penché en faveur d’une thèse ou d’une autre. On devine cependant où penchent les inclinaisons politiques de monsieur Mase.


L’excellent concept que recouvre Demokratia, s’il avait été correctement exploité, aurait donné lieu à des situations autrement plus rocambolesques je crois. TwitchPlaysPokemon avait, après tout, donné lieu à une diégèse fournie et entraînante. Ici, Demokratia ne fut finalement que le prétexte à du drame sociâââââl éparpillé en pagaille, qui aura évacué aux oubliettes tout ce que supposait l’expérience pour n’être finalement qu’une succession de pleurnicheries moralistes ayant aussi bien pu s’attribuer à n’importe quelle autre trame. Il n’y a finalement eu que peu de dérives au projet, fondant ainsi la foi aveugle et béate que l’auteur puisse avoir en la majorité anonyme. Soyez certains que si un tel projet voyait le jour – et je pense que ce pourrait être le cas – les conséquences seraient autrement plus graves.


L’histoire d’amour avec la fugueuse, là encore, nous écarte de tout ce que les canons du réalisme peuvent tolérer d’admissible. Voilà une demoiselle mignonne, tombée du ciel, qui atterrit droit sur le concepteur en vadrouille et tombe amoureuse de lui alors qu’il n’a mis en avant aucune qualité permettant de suggérer une forme d’affection à son endroit. C’était écrit, dirons les plus portés sur la guimauve. Oui, c’était écrit. Mal écrit.


Devinez sur quoi portera l’arc final. Sur une bande de voyous – ah ces voyous ! – qui cherchent à agresser Mai pour lui prendre son pognon et qui iront jusqu’à l’enlever, elle et la fugueuse. Le Japon doit être un des pays les moins criminogènes au monde [Cette critique a été écrite avant que... enfin, vous savez]. Mais il se trouve apparemment, à chaque coin de rue, un ramassis de gougnafiers prêts à vous saucissonner et vous embarquer dans un van afin de vous tuer dans les bois. Et pas de bol, faut que ça tombe sur le seul androïde en vadrouille. Statistiquement… c’est improbable pour dire le moins.

C’est même très con, pour dire le plus.


C’est à la toute fin qu’on mesure ce qu’aurait dû et ce qu’aurait pu être Demokratia, lorsque le nombre de votants s’amenuise à douze membres à peine. Avec un cheptel de personnages autrement plus réduit que les trois-mille effectifs initiaux, il y aurait alors eu de la place pour le développement de chacun d’entre eux d’une part, mais aussi pour l’élaboration d’intrigues ingénieuses d’alliances et de trahisons pour dégager les majorités nécessaires aux décisions de Mai. Tout cela arrive bien tard et sera de toute manière relativement mal mis en scène.


Jusqu’à présent, Mai n’avait fait que pratiquer quelques prises de karaté sur des agresseurs. Voilà qu’un groupe de participants se sentent à présent de fabriquer une bombe atomique en se servant d’elle. C’est ambitieux.

C’est aussi très immature en plus d’être le fruit d’une démesure soudaine où on passe de Second Life à Terrorisme Simulator en un chapitre de temps. Faut pas cligner des yeux.

La piste du gaz sarin aurait été autrement plus réaliste. Mais le réalisme, l’auteur en a fait le deuil passé le premier tome de ses errements. Parce que voilà Mai qui court après l’uranium comme si elle s’en allait faire ses courses au konbini. C’est en tout cas le sentiment qu’est le nôtre dès lors où on se rend compte avec quelle facilité elle pénètre les lieux.


Voilà que vient la révélation tardive… Twin_Tails, l’utilisatrice était… une Intelligence Artificielle programmée par un tiers. Ta~ Ta~TsoiiIiIiiIiin ♪

Ça n’a strictement aucun sens ni pertinence scénaristique, mais merci quand même. L’I.A est évidemment maléfique avec des discours anxiogènes de méchant. Mais dis voir… l’intelligence artificielle supérieure… toi dont l’intelligence est justement suprême… pourquoi t’as pas généré des tas de profils artificiels comme le tien parmi les milliers d’utilisateurs pour pouvoir dégager une majorité à chaque vote et privatiser Demokratia ?


Oh il a osé. Le Laïus en faveur de la démocratie. Le tout, en s’assurant que Twin_Tails et ses accents maléfiques soit imprégné d’un discours foncièrement antagoniste au processus dit démocratique… pour de très bonnes raisons au demeurant. Mais comme le héros a l’air pur et déterminé, quoi qu’il dise, ce sera forcément vrai.

Dites-vous que cet auteur existe au vingt-et-unième siècle et croit encore sincèrement à la légitimité du débat démocratique. Il faut quand même être con. Son pays est vérolé par le parlementarisme, les représentants au Japon sont les plus haïs de leur peuple – ce qui est curieux puisqu’ils ont été choisis par les démocrates éclairés – mais à part ça, la démocratie… ça roule du feu de Dieu. La politique démocrate est le théâtre de toutes les forfaitures et prévarications possibles et imaginables. Le dialogue de Reuentahl et Trunicht dans Les Héros de la Galaxie développe intelligemment une synthèse de toutes les pistes de lectures faisant état des dysfonctionnements MAJEURS du processus démocratique. Vous voulez un argument massue ? Vous êtes un lectorat francophone, donc à très forte majorité française. Sinon Français, vous êtes Belges – je compatis – Québecois, Maghrébin ou issu d’Afrique de l’Ouest. À tout le panel, je demande… vous vous êtes déjà ressentis représentés par votre chef de l’État ? Vous appréciez le travail de votre député/membre du parlement ? Connaissez-vous seulement son nom ? Et le président de votre Région ? Du département ? Du canton ? Vous pouvez m’expliquer à quoi il sert sans consulter une quelconque documentation ? Vous savez combien ils nous coûtent ? Vous savez ce qu’ils vous apportent ?

Ce n’est pas parce qu’on met un bout de papier dans une boîte une fois l’an que l’enculade est rendue plus agréable. Mais par un pur processus de mystification bassement marketing, on peut faire passer les pires exactions politiques en les diluant dans la majorité amorphe et pataude. Et ça… quand les élections ne sont pas truquées et les sondages – visant à conditionner l’opinion – ne sont pas bidouillés.

Au moins on vit pas en dictature. Vous savez, ce système inique où un chef de l’État fait ce qu’il veut, comme martyriser une population qui se soulève en utilisant ses chiens armés, ou risquer un conflit contre une puissance nucléaire pour nous rendre cobelligérants sans l’accord du parlement (aussi vendu aux intérêts atlantistes de toute manière) ou reporter l’âge de la retraite indéfiniment sans consulter le peuple, ou forcer arbitrairement les gens à rester chez eux et ne pas aller voir un médecin quand ils ont des symptômes grippaux en période épidémique, ou nous imposer une constitution extra-nationale bien que le peuple ait explicitement voté contre. Tout ça, et le reste, ne peut être que l’œuvre d’un despote.

SAUF ! Sauf si on a mis le morceau de papier dans boîboîte et qu’on a laissé le gentil ministère de l’Intérieur les compter, après avoir préalablement procédé à un écrémage en règle avec la nécessité de cinq-cents parrainages publics de maires qui ne touchent plus de subventions de l’État quand ils apportent leur signature à quelqu’un qui ne plaît pas en hauts-lieux. Là, dans ces conditions, c’est démocratique, donc vertueux, et issu d’un débat public libre et non faussé, comme chacun le sait.

J’ai pas une once d’estime à faire valoir à cette crapule de Churchill, mais il avait en outre su poser les termes comme il se devait.


Alors arriver devant moi, les joues roses, et me dire que la démocratie est l’alpha et l’omega de l’univers quand l’Histoire depuis 1945 emploie chaque effort commis à démontrer le contraire… merci bien.


J’apprécie que l’IA Twin_Tails soit conspuée finalement car elle commet ses empreints documentaires chez Ortega, Hitler – ouh qu’il est vilain ! – ou encore…. ARISTOTE. On en est à immoler et déconsidérer Aristote, philosophe au fondement de la pensée critique, pour avoir l’audace d’exprimer des réserves quant à l’exercice de la démocratie.

En démocratie, le débat est libre... mais dans un choix circonscrit par un panel restreint d'auteurs avalisés par des autorités intellectuelles non-élues, afin d’écarter les personnalités et penseurs ayant un jour pu contester la pertinence du fait démocratique. Et c’est dans ce monde merveilleux, irrigué par la très saine société de consommation – corollaire fatal de la démocratie – que l’on vit béatement. Comment pourrions-nous vouloir nous en émanciper ? C’est à n’y rien comprendre.


Puis tout ça, ces grands mots et ces discours tantôt mièvres ou maléfiques, ça n’a finalement pas tellement d’importance… puisque Mai, le vaisseau de Demokratia, se prend un taxi dans la gueule. Donc, tout ce beau monde aura palabré des heures à ne rien accomplir, et la force brute aura ainsi mis fin à la démocratie à la manière dont une claque interrompt un monologue bavard et abscons. Y’a une leçon à tirer de ça, mais l’auteur même de cet enseignement l’aura professé sans le savoir, comme avait pu le faire Hiro Mashima en son temps.

Sidérant.


Littéralement deux pages après le carambolage… un épilogue nous est prestement craché à la gueule. « Ça finit bien pour tout le monde, y’a aucune conséquence au fait d’avoir programmé un robot manipulé par des civils parti voler de l’uranium et ayant commis des homicides ».

Fin ? Noooon. Parce que l’auteur est un dramaturge né, il nous gratifie d’une dernière case où un robot d’accueil rudimentaire dans un magasin cite des passages professés par Twin_Tails.


Ta~ Ta~ TsoiIIiiIiiIiin~ ♪


Avoir un concept en or pour le recouvrir de boue, c’est une idée. L’idée d’un gâchis savamment orchestré, dont on ne pourra que déplorer l’anéantissement des promesses y étant inhérentes. Ça avait tout pour être bon, Demokratia. Tout, à l’exception de son auteur.

Créée

le 21 mars 2026

Critique lue 117 fois

Josselin Bigaut

Écrit par

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