Chiisakobe a été ma porte d'entrée dans l'univers de Minetaro Mochizuki, un monde créatif teinté de blanc, un blanc immaculé de toute impureté visuelle : le summum de l'épure, du raffinement esthétique.


Difficile d'imaginer qu'il ait pu réaliser une œuvre aux antipodes esthétiques et thématiques de son chef-d'œuvre de la pudeur et de l'émotion par l'espace blanc.

​Dragon Head, c'est le versant boueux, branlant, moite et fiévreux d'un Japon post-apo frappé par une catastrophe dont on ignore l'origine.


Ce qui frappe avec ce manga, et ce dès le premier volume, c'est ce qu'il arrive à provoquer chez le lecteur uniquement par la force de sa suggestion.

Aucun mot ne peut traduire ce que Dragon Head arrive à exprimer uniquement par le biais de sa mise en scène. C'est même dommage que le manga se fasse de plus en plus verbeux avec de longues tirades philosophiques sur l'origine de la peur alors que les images de ce Japon aux repères moraux abolis parlent d'elles-mêmes.

​Ici, le blanc a fui le monde, tout n'est qu'abîme sans fond de noir, ciel et dernières structures branlantes d'un gris cendré.


​Au niveau de la méticulosité des infrastructures, on se croirait chez Otomo ; les restes de gratte-ciel restent monstrueusement cyclopéens malgré la catastrophe, mais la direction artistique tranche avec le maître du cyberpunk. Ici, les bâtiments ont la même teinte que cette cendre poudreuse qui a remplacé la pluie ; l'art de Mochizuki les rend friables, instables, tels des châteaux de cartes qui ne demandent qu'à s'écrouler au moindre coup de vent https://zupimages.net/up/26/35/wcmw.jpg.


Mochizuki est un as pour mettre en scène des personnes en situation d'urgence (et vu le nombre d'éléments naturels qui vont s'abattre sur eux en un temps record, ils seront souvent sur le qui-vive) dans des environnements qui tiennent encore debout, Dieu seul sait comment. La tension est atroce.


Tout ça ne se doterait pas d'une telle puissance évocatrice sans la mise en scène du mangaka.

Sans parler de son souci du détail quand il s'agit de malmener physiquement ses protagonistes : ces derniers sont toujours à bout de souffle, transpirants, souillés par les environnements pernicieux qu'ils traversent, vêtements en lambeaux et chaussures inutilisables leur donnant du fil à retordre lors des tentatives de ravitaillement.

Sa pagination sait rendre compte de l'isolement physique et psychologique sans issue dans lequel se trouvent les personnages.

Qu'il s'agisse d'environnements souterrains exigus ou d'un monde extérieur qui, lui au contraire, abolit toutes les frontières visibles et plonge avec une mise en scène vertigineuse les personnages dans des gouffres de terreur sans fond.


Ce qui autrefois était symbole de modernité et de sécurité devient un spectacle apocalyptique, entre les gros aplats de noir en arrière-plan et l'immeuble au premier plan qui menace de s'écrouler à tout instant, n'offrant aux personnages aucune issue https://zupimages.net/up/26/35/uitq.jpg


Les portes de la Géhenne se sont ouvertes et le nouveau monde absurde, qui ne donne aucune clé de compréhension aux personnages, poursuit sans relâche son emprise contre ce qui avait été établi hier comme humainement et géographiquement plausible.


Ici, le noir emprisonne le groupe de toutes parts, que ce soit horizontalement avec ce mur poudreux qui fait pâle figure face à cet abysse sans limite ; la page suivante, cette aberration environnementale domine la page dans toute sa verticalité jusqu'à ce que le véhicule ne devienne plus qu'un simple grain de poussière. Enfin la séquence s'achève sur une dernière révélation qui engloutit une double page entière. Dispositif qui très souvent met en valeur la virtuosité technique du mangaka : ici, un simple trou noir béant qui fait intégralement appel à nos cauchemars les plus primitifs https://zupimages.net/up/26/35/dlzr.jpg

https://zupimages.net/up/26/35/woxo.jpg

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Esthétiquement un choix me derange cependant, celui de faire des personnages qui ont perdu la raison des figures fantomatiques représentées par des silhouettes noires, sur des décors marqués par la catastrophe, bourrées de détails, avoir des formes sans nuance en gros aplat de noir ca contraste quelque peu, voyez ici

https://zupimages.net/up/26/35/ywdt.jpg


Pas étonnant que Dragon Head soit un héritier de L'École emportée de Kazuo Umezu, puisqu'il partage la même intensité quand il s'agit de faire appel aux éléments naturels pour pousser les personnages à bout. Il y a cette scène de l'ascenseur qui, tout sauf être le refuge idéal lors d'une tornade gargantuesque, est le meilleur moyen pour le mangaka d'évoquer le cataclysme qui se déroule à l'extérieur en étant uniquement du point de vue de Teru. Cet abri suspendu dans le vide, dont la sécurité ne tient qu'à un fil, reçoit toute la décharge physique du cyclone : les parois vrombissent, les onomatopées témoignent du chaos sonore qui règne dans la cabine. Impossible de ne pas penser à cette scène monumentale de La Main gauche de Dieu, La Main droite du Diable à l'hôpital, dont je fais les louanges dans ma critique du tome 1

https://www.senscritique.com/bd/la_main_gauche_de_dieu_tome_1/critique/337482534


J'apprécie aussi sa façon d'isoler un personnage dans un décors tombeau jonché d'écueils en superposant plusieurs couches d'éléments dans le cadre

https://zupimages.net/up/26/35/694f.jpg


​Plus qu'un manuel de survie, Dragon Head est un pur manga de catastrophe psychologique.


L'œuvre est encore plus irrationnelle que L'École emportée, et cette philosophie de l'absurde est le cœur même du manga. Nous sommes dans un monde qui a fait table rase des codes sociaux et institutionnels : contrairement au Umezu où les élèves mettaient en pratique leur savoir hérité génétiquement des parents ou bien des théories accumulées en classe, dans Dragon Head, le monde est juste vide, il n'y a absolument rien sur quoi se raccrocher et c'est là que le manga est terrifiant. Le Japon s'est remodelé dans une nouvelle forme monstrueuse qui refuse de parler.


Et donc, nous avons des personnages qui réagissent différemment face à l'absurdité du chaos, chaos dans lequel personne ne vous entendra crier.

Je ne sais pas si Mochizuki a lu Camus ou si, à partir du moment où l'on touche au post-apo, les thèmes du philosophe s'imposent naturellement. Certains s'abandonnent à l'obscurité, d'autres cherchent un bouc-emissaire, des groupes d'individus trouvent "une verité" dans divers simulacres; Ako et Teru ne seraient-ils pas, eux, des sortes de Sisyphe ? La fin, je l'ai trouvée très belle et je trouve que la filiation avec Camus prend tout son sens à ce moment-là.


Un dernier mot sur le coup de crayon du mangaka qui a ce don pour "esquisser" les personnages féminins avec de simples traits. Ako préfigure déjà Ritsu et sa futur grammaire visuelle débarrassée de tout effet superflu.

https://www.zupimages.net/viewer.php?id=26/35/vab7.jpg

Un grand manga.

HuangFeihong
9
Écrit par

Créée

le 30 août 2026

Critique lue 5 fois

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