Par où le prendre, Ichigeki ? Par là où il vient, par exemple. Par la couverture ? Ah l’erreur que ce serait. L’autre critique parue ici fait état de ses appréhensions rien qu’à la vue de cette dernière. Je juge aux apparences, et sévèrement, aussi avais-je condamné à la mort et l’indignité cette seule œuvre pour ce qu’elle présentait en devanture. Je voyais déjà ce protagonistes principal, ténébreux, surpuissant, faire ruisseler cascades et océans carmins à la force âpre des massacres qu’il commettait. J’y voyais Samurai Deeper Kyo en pagne, aussi me détournais-je franchement de cette lecture ; une autre de celles vers laquelle je ne me serais jamais avancé si on ne m’en avait pas fléché le chemin. Car pour trente purges que vos abonnés vous enjoignent à siphonner et recracher en critique acerbe, il s’en glisse parfois, de ces prodiges insoupçonnés.
C’en est.
Incapable que j’étais de discerner les visages, car le trait n’y prédispose guère par ses attributions, je l’avais cru simplet, ce dessin. Le temps de trois pages peut-être, d’ici à ce que j’en glane le plein potentiel. Les tous premiers abords sont pourtant presque répulsifs dans l’esquisse, mais qu’on ne s’y trompe pas, dans le dessin de Jirô Matsumoto, on y trouve, dans la brutalité de son crayonné, quelques infinies nuances de subtilité dans un travail d’élaboration pictural discret et sauvage. Voilà un style on ne peut plus authentique et propre à son auteur, un qui fait étalage de bien belles salissures et qui, à quelques égards, m’aura suggéré le dessin d’Imperial Guards.
Dans le crayon qui trace ici ses œuvres, on croit trouver du Taiyô Matsumoto croisé Hiroaki Samura.
Les gueules y sont laides, loin – très loin – des faciès lissés et épurés qu’on ne soupe que trop à la louchée à chaque manga qui vient. Y’avait pas d’esthéticienne chez les paysans à l’orée de l’ère Meiji. Les personnages sont rudes et entiers, bourrés de malfaçons bien humaines, le récit de là n’en est jamais enjolivé.
J’ai recherché le dessinateur pour trouver celui de Freesia dont j’avais apparemment oblitéré le travail de ma mémoire. C’est un tort, et j’entends bien le corriger présentement. Il se sera associé pour l’heure à un certain Yoshio Nagai, auteur dont je n’ai pu trouver aucune parenté à Go Nagai, bien que pourtant doté lui aussi d’un don pour ce qui tient à l’exposition d’une violence qui frappe autant les chairs des protagonistes que les yeux des lecteurs.
Car il en sera question, d’une délicieuse violence. La brutalité sourde et la vivacité crue du carnage prennent ici le pas sur la finesse d’une violence intelligemment menée et dotée son esthétique propre ; et son empreinte. Loin d’être indistincte ou commune – certainement pas – elle impressionne par ce que le dessin et la mise en scène révèlent de ses attributs.
Moins qu’un Les Sept Samouraï, on trouve ici la trace d’ un Les Douze Salopards japonais, avec des paysans à qui on promet un rang de samurai s’ils s’acquittent de missions d’assassinat brouillonnes dans le tumulte de la fin de l’ère Tokugawa. Missions suicide s’il en est au regard des ambitions qu’elles supposent si on les compare aux maigres capacités de neuf pécores.
Ichigeki, on le mesure bien assez trop, est bien trop élaboré pour s’en tenir à un récit martial bon à faire couler l’hémoglobine. Non, Ichigeki nous relate une fresque politique avec son lot de conjurations et tractations diplomatiques. Les coulisses font encore plus envie que la devanture, bien que les premiers s’effaceront au profit de la dernière à la fin de la bagatelle.
Ushigorou, que je redoutais initialement comme protagoniste principal, sait rester à la traîne plutôt que de survoler le cheptel de ses alliés et adversaires en terme de talent. La focale est certes placée sur lui car il est le plus malin, mais pas du fait qu’il soit le meilleur. Un peu à la manière dont Homère aura privilégié Ulysse pour la deuxième partie des péripéties troyennes, bien que foultitude de guerriers, pourtant plus braves que lui, avaient foulé la terre et la guerre à ses côtés. Ushigorou est aussi faillible, empoté et terrifié que ses camarades, ce qui n’aide que mieux à se piquer de sympathie pour lui.
L’escouade Wan-Sutoraiku, avec son volet politique en soutien, me rappelle le Mugai-Ryu qui sévissait lors des belles heures de l’Habitant de l’Infini. À considérer le trait du dessinateur – que Yoshio Nagai n’a certainement pas choisi par dépit – le contexte féodal ainsi que cette nouvelle proximité scénaristique, je ne pense honnêtement pas que toutes ces accointances suspectes soient fortuites. L’opus dei d’Hiroaki Samura a indéniablement pesé de tout son poids dans l’inspiration d’Ichigeki. Je suspecte en outre Basilisk d’avoir aussi glissé une fragrance indiscrète afin de mieux embaumer le théâtre sanglant qui s’annonce ici. Ça a le don de relever la sauce et de rendre la lecture plus savoureuse encore.
L’empathie véhiculée par la narration, la scénographie et l’écriture des personnages me conduisait à synchroniser mon souffle à celui des protagonistes. Je partageais avec eux l’anxiété de leur première mission comme cela, je crois, ne m’était jamais arrivé sur quelque autre œuvre que ce fut. J’aime autant vous dire qu’il en faut, du talent, pour insuffler un tel niveau d’empathie à son lecteur. Et je vous parle d’un talent qui se conjugue au pluriel, car toutes les facettes conduisant à écrire et dessiner un excellent manga ont été ici harmonisées pour nous empoigner au cœur et le serrer d’une main ferme.
La violence est ici magnifiée comme jamais ou rarement, c’est un spectacle prodigieux auquel on assiste à chaque joute. Y’a de quoi vous émoustiller dans toute cette brutalité écharpée au bout de la lame ; le rendu en est si sale qu’il en devient magnifique, en tout à même de vous susciter des appétences malsaines, celles d’en vouloir davantage. Non, je m’étais fourvoyé, ce n’est pas du gore qui s’étale ici, mais une violence qui a ça de vrai qu’elle est confuse, désordonnée, maladroite et superbement dépeinte. Rien n’est esthétisé, tout apparaît vrai et sale et, pour toutes ces raisons, la moindre amputation, la plus infime lacération nous réjouit par l’acuité cruelle de sa présentation. Il n’y a pas une planche de carnage de laquelle je n’ai pas retiré de la satisfaction. Toutes les dispositions, de l’angle de vue à la conception graphique, sont des trésors insoupçonnés de mise en scène dont on ne peut que se délecter. L’horreur du massacre, dans tout ce qu’elle a jouissance cruelle à exalter, nous titille si bien le sadisme qu’on salive de tout ce délice sanglant, là où la violence vraie s'harmonise au diapason d'un rien de surnaturel dans ce qu’elle a d’excès.
Pas de bons sentiments en lice, quand l’un des leurs est capturé, le groupe de paysans se résout à devoir le tuer, sachant très bien ce qui adviendrait s’ils n’agissaient pas en ce sens. C’est ça, le sens du sacrifice bien compris, un qui vous laisse un sentiment amer en gueule, sans grands effets de mise en scène larmoyants et héroïques ou quelque grandiloquence que ce soit. C’est parfois petit, bas, mesquin ; mais d’une impérieuse nécessité.
L’intensité des scènes cruciales déborde du dessin et nous envahit le corps et l’âme chaque fois qu’elles se profilent. C’est du talent à l’état pur qui nous jaillit aux yeux dans ces instants qu’on découvre sans cesse plus pléthoriques à mesure que l’intrigue et les ennuis se déroulent sur le parcours des protagonistes.
Car ils n’ont aucun moyen de vaincre des samouraïs entraînés, les affidés du Wan-Sutoraiku auront recours aux tactiques les plus viles et déshonorantes qui puissent se concevoir. Décidément, c’est un manga à ma juste mesure que je lis là, un Desert Punk Bakumatsu ; taillé pour moi avant tout autre, mais à la portée de tous les lecteurs soucieux de se régaler d’une histoire prenante aux rebondissements pluriels et inattendus.
La scène de discussion de Katsu avec le chien, cela devait être mentionné, constitue là encore une autre pépite de mise en scène.
Imuda, dans ce qu’il développe tout au long du récit, s’avère un excellent antagoniste, comme l’est toute la faction Satsuma au demeurant, qu’on ne nous présente pas comme une bande de balourds maléfique, mais un clan doté de ses propres intérêts et dont les hommes, en terme de malice et de manœuvres retorses, tiennent aisément la dragée haute au Bakufu.
On sait que cet escadron de la mort – d’une mort qu’ils délivrent sans restreinte – sera annihilée un homme après l’autre. Aucune mort n’advient alors dans la grâce. La bêtise, la peur, la honte, l’indignité, tout cela fera le lit du trépas de quelques paysans mal dégrossis à qui on aura donné le sabre et le rang, sans pour autant leur attribuer l’attitude. Il y a une réelle variété dans l’orchestration des morts de chaque guerrier, tous n’ayant pas le luxe insigne de périr dans la gloire, la plupart de ceux tombés, sinon tous parmi eux, achevant leur existence dans la disgrâce. Le seppuku est par ailleurs présenté pour ce qu’il est, une parodie d’honneur grotesque aux accents stupidement tragique, avec une mise en scène fignolée à la case près pour mieux en attester devant nos yeux. Shigurui, je te retrouve bien là, dans tes postillons acides crachés sur les simagrées guerrières du Nippon.
J’insiste, j’y reviens, car les occasions m’y enjoignent constamment, mais il y a une telle majesté dans l’exhibition de la brutalité, un raffinement terrible, qu’on se sent d’y revenir sans arrêt pour encenser de nouveau ce dessin, cette verve encrée. On est en effet inondé d’un sens créatif venu s’illustrer dans la violence et le déshonneur, faisant si bien reluire à nos yeux impréparés ce qui est vil et impur, que l’impasse ne saurait être faite. Oh que c’est beau d’être aussi laid ; à moins que ce ne soit l’inverse ou les deux à la fois, mais ce sens de la violence est peut-être le plus délectable qu’il m’ait été donné de goûter dans toute œuvre confondue.
Retourné dans les arcanes de la politique, car la conjuration s’harmonise ici le plus naturellement du monde aux boucheries nocturnes, nous assistons aux déboires internes de chaque faction où l’on se purge de l’intérieur presque aussi volontiers qu’on s’en va trouver des adversaires. C’est une guerre sale qui se joue ici, et bon sang avec quel éclat rubis elle s’illumine. De basses et ténébreuses manœuvres au milieu de grands hommes qui s’ignorent et qui s’y perdent, c’est ça, Ichigeki. C’est tant de choses en réalité, tant d’excellentes choses, mais c’est ça avant tout.
Le patronage de Shimada, impitoyable, glacial et inflexible mais assez agile pour échapper aux vaines rigueurs de l’honneur de son rang sans pour autant se renier, en font le personnage le plus complet et le plus saisissant de ce récit. Ambigu sans qu’il n’ait à forcer, ses intentions sont claires et pures de ce qu’elles ont d’implacables, faisant de lui un personnage sur lequel on ne saurait poser un jugement tranché quant à définir s’il est un monstre ou un héros ; un héros de ces temps qui se bousculent durant cette ère fascinante et tragique de la veille de Meiji, celle marquant un monde où des hommes comme Shimada étaient à la fois des Anciens et des Modernes, posture inconfortable s’il en était, mais méritoire et superbe à sa juste manière.
La distribution des personnages ne s’arrête pas aux neuf paysans recrutés ; Ichigeki se fait fort d’un cheptel de personnages secondaires et d’antagonistes laissant une réelle marque dans la trame et les esprits de qui la suit. Il n’y a pas un personnage à jeter dans le cheptel, tous ont un quelque chose à apporter dans cette guérilla qui ne se combat pas qu’à la pointe du sabre. On se pique aisément d’affection pour chacun d’entre eux, si bien que les voir s’entre-tuer vous arrache le cœur et n’en rend les aléas de l’intrigue que plus exquis encore.
J’apporterai cependant un bémol à ce que j’avance alors : tous les personnages de la Wan-Sutoraiku ne sont pas développés à la même enseigne, la moitié occupant même un rôle tertiaire. À titre d’exemple, rien de notable ne saurait être dit sur le compte de Gen ou de Shin dont l’éclat, s’il brille bien fort, ne le fait pour eux que durant un court instant donné.
Du fait de la multiplicité des enjeux et des luttes internes qui s’orchestrent dans un chaos superbement ordonné, les repères sont brouillés, on ne sait plus à quel saint ou quel diable se vouer, la confusion s’avère alors aussi limpide que dramatique dans les accents qu’elle énonce un chapitre à la fois.
L’attaque du pont, dès ses ébauches jusqu’à ce qu’elle advienne dans son cortège de somptueuses atrocités, était, rien qu’à ses préludes, une leçon de scénographie comme on ne peut qu’en être rarement spectateur. La présentation de chaque élément dont il faudra tenir compte dès lors où débute l’embuscade est une petite merveille d’écriture et de dessin. C’était si bien présenté, que je me serais cru moi aussi sous la pluie, à sentir son odeur, à me trouver poisseux, les vêtements imbibés de flotte. Ichigeki, dans son travail méthodique exercé sur notre empathie, nous amène à vivre son récit. On nous embarque dans l’histoire pour que nous en soyons non pas lecteurs, mais témoins. Et quel spectacle grandiose nous verrons là ; nous n’en avez je crois, pas encore idée tant le contenu est digne d’être conté à titre de légende.
Impitoyable sera la leçon quand le prodigieux Hachinetsu Jigoku-Ken sera balayé d’un simple tir de revolver venu tonner comme le cri d’une nouvelle ère qui achevait ainsi le Bakufu.
Trésor de mise en scène encore – on saturerait presque d’en être si bien accablés – l’incursion de l’assassin, sous sa forme nébuleuse, la chair effacée derrière le concept qu’il incarne. Les auteurs ne prennent jamais de repos, ne baissent jamais leur garde ou ne se laissent aller à considérer leur lectorat comme acquis ; chaque nouveau chapitre est une occasion de plus pour eux de nous régaler ; et ils s’y emploient avec une vigueur acharnée dont chaque effort sera sans doute plus concluant qu’ils ne l’espéraient en réalité.
L’ultime leçon de Shimada est là encore d’un tragique consommé. Présageant Meiji et ses suites, son discours répond en écho à cette terrible citation de Visconti dans le Guépard, clamée peu ou proue à la même période historique, bien qu’à des latitudes lointaines :
«Nous fûmes les guépards, les lions. Ceux qui nous remplaceront seront les chacals et les hyènes. Et tous, Guépards, chacals et moutons, nous continuerons à nous considérer comme le sel de la Terre. »
La fin du dix-neuvième siècle mettait un terme au règne de la verticalité des rapports sociaux. Comme une tour haute et droite venue s’écrouler depuis sa base pour s’allonger de tout son long en un ramassis de débris informes ; un monde s’éteignait dans l’horizontalité crasse, là où la grandeur serait désormais proscrite.
Le combat final contre Imata n’était pas à la hauteur de ce qui l’a précédé, à se perdre dans des longueurs indues, à briser le rythme du récit pour la seule finalité de remplir ce qu’il restait du tome pour une raison de quota de pages. Le tout est en plus pétris de bons sentiments sirupeux et mielleux ; on ne reconnaît plus rien de ce qui a fait le sel de Ichigeki, puisqu’il n’en reste que du sucre. Nous ne saurons d’ailleurs pas qui était cet espion qui murmurait à l’oreille de Katsu puis de Imata, la fin est alors insatisfaisante avec son épilogue historique bâclé après avoir évacué le volet politique du dernier volume. Fallait savoir réussir sa sortie après avoir si bien tenu la dragée haute au lecteur ; c’est loupé. Mais la rature, en considération de ce qui l’a précédée, est finalement si insignifiante qu’on n’aura aucun mal à faire mine de ne pas la voir. Ça a manqué de peu d’être un 9/10.