Une belle clé pour une splendide boîte de Pandore qui ne demandait qu’à être ouverte. Ça n’est certes qu’un One Shot qui nous concerne présentement, mais c’est celui qui a ouvert toutes les portes à Yoshihiro Togashi. Peut-être l’une des marches les plus décisives vers le sommet de son art.
Avec près de trente ans de recul, ça a beau avoir vieilli… on se damnerait pourtant pour qu’un auteur de Shônen soit à même de nous régaler de ça aujourd’hui. Nous en sommes loin. L’ère du Shônen actuel substitue le gore infantile aux mièvreries erratiques mal inspirées. C’est à croire que les idées se sont taries et que le moindre élan d’audace pourrait leur valoir de la prison tant ils font tout pour l’éviter.
Qu’on ne s’y trompe pas ; en usant de ce One Shot, Yoshihiro Togashi ne révolutionnait rien, mais il s’affirmait comme un mangaka qui, indubitablement, valait la peine d’être. Et de cela, on n’aurait pu qu’en douter après avoir lu son navrant Tende shōwaru kyūpiddo. D’ailleurs, il s’en sera émancipé autant par le fond que la forme. Le style est parfaitement autre. Moins juvénile et délicat, il y des tons de noirceurs qui marquent déjà son empreinte graphique. Ce qui était jadis arrondi prend la forme d’angles obtus et acérés, le propos se veut ainsi plus mature.
Comme beaucoup de mangakas dans le milieu du Shônen, Togashi se sera essayé à un One Shot qui se sera accepté comme le prototype d’une œuvre qui ne demanda ensuite qu’à naître. Les juges d’alors, ayant consacré Togashi pour l'occasion, comptaient alors quelques noms illustres tels que Masami Kurumada, Yoichi Takahashi et Tsukasa Hojo. Il n’y en a pas un seul parmi ces trois-là à qui j’ai mis la moyenne pour l’une de leurs œuvres, mais ils avaient au moins le coup d’œil pour préparer le Shônen de demain.
Jura no Mizuki nous narre l’histoire d’une jeune fille venue chasser un démon dans un lycée. Si, à partir de ce seul synopsis, vous n’avez pas compris que Togashi commençait déjà à paver la voie de Yu Yu Hakushô, c’est encore parce que la présence d’esprit vous fait cruellement défaut. Mizuki, le personnage principal, est une demoiselle dont l’allure nous rappellera immanquablement celle de Kurama. Le fait qu’elle puisse notamment contrôler les plantes ne contribue alors qu’à renforcer l’indiscutable proximité entre les deux personnages. Son épée, en outre, a quant à elle inspiré le design de celle employée par Toguro en usant son frère comme une arme.
On retrouve alors ce sens de l’horreur que j’aime à qualifier de lovecrafto-cronenbergo-gigerien que Togashi aura partiellement emprunté à Kazuo Umezu, maître de l’horreur de son époque. Le style reste cependant très distinctif de Togashi dont la marque commençait à mieux se définir avec ce One Shot venu laver son Tende shōwaru kyūpiddo. Je ne me plais jamais à écrire ce titre car, ce faisant, je mets un nom sur l’innommable.
L’histoire est très classique : deux élèves ont été vidés de leur sang par un démon – ce qui n’est pas sans rappeler le Silent Majority venu pointer récemment dans Hunter x Hunter – et Mizuki, chasseuse de démons, s’en vient enquêter. Elle sera assistée par deux lycéens locaux qui découvriront l’identité du coupable dissimulé derrière l’apparence d’un professeur. En trente-et-une page, on n’en demande pas plus. On peut dire de Jura no Mizuki qu’elle a enfoncé la barrière derrière laquelle s’était caché un auteur qui, assurément, n’avait rien à voir avec ce que laissait entendre son premier manga en parution longue.
Ce One Shot fut sa porte de sortie du monde de médiocrité dans lequel son chargé éditorial semblait l’avoir jeté pour enfin s’émanciper et avoir les mains un peu plus libre. Mais un peu seulement ; la fin de Yu Yu Hakushô et notamment ce qui y a conduit en atteste. Sa liberté d’auteur, il put commencer à l’accomplir véritablement à compter de Level E pour ne jamais y déroger et être aujourd’hui retenu comme l’un si ce n’est le plus grand auteur de Shônen au monde pour ce qui est de la qualité du contenu qu’il nous présente. Jura no Mizuki ne bouleverse rien, mais demeure là comme témoignage archéologique de ce qui fut un instant charnière de la vie d'auteur de Yoshihiro Togashi.