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Batman 2.0
Lorsque Snyder se contentait d'écrire une suite d'aventures dispensables, ça faisait toujours une lecture facile et agréable ; de bonnes idées, une méchante tendance à les gâcher en tombant dans les...
le 23 juil. 2016
En octobre 2014, Batman (Tome 4) : L’an Zéro - 1ère partie propose une nouvelle relecture des origines de Batman dans le cadre du relaunch The New 52. L’ambition est claire : refonder la naissance du mythe pour l’ancrer pleinement dans la continuité moderne. Cependant, cette revisite divise. Sur le plan formel, la densité dialoguée est importante : monologues, confrontations verbales, exposition stratégique. Cette abondance de texte peut nuire à la tension dramatique, notamment pour un personnage dont l’iconographie repose historiquement sur le silence, l’ombre et la suggestion visuelle. À cela s’ajoute une direction artistique plus lumineuse, rompant avec l’esthétique gothique et nocturne qui caractérisait les arcs précédents du run. Enfin, l’impression d’énième origin story pèse inévitablement : même modernisée, la matrice narrative reste connue, ce qui peut atténuer l’effet de surprise.
Scott Snyder poursuit néanmoins son projet avec la seconde partie de Zero Year, en recentrant le récit sur Edward Nygma, alias le Sphinx, déjà introduit précédemment. Ce choix est stratégique : là où la première partie jouait sur la figure du Red Hood et l’émergence du chaos criminel, cette seconde moitié bascule dans une logique d’énigme systémique et de domination intellectuelle. Le Sphinx impose un black-out total à Gotham, plongeant la ville dans une obscurité physique et civilisationnelle. Ce dispositif narratif est particulièrement pertinent pour Batman. Le noir redevient un élément central, non plus simplement esthétique mais structurel. Gotham se transforme en terrain expérimental, presque post-apocalyptique, où les règles sociales s’effondrent. Cette atmosphère plus radicale réintroduit une dimension oppressante et conceptuelle qui peut réconcilier avec l’arc.
En février 2015, Batman (Tome 5) : L’an Zéro - 2ème partie est publié en France chez Urban Comics. Le tome regroupe les épisodes Batman #25 à #27 et #29 à #33 (le #28 étant un numéro prospectif indépendant).
Lorsque Gotham est plongée dans le noir par le plan du Edward Nygma, je retrouve enfin le Batman de Scott Snyder que j’apprécie. L’obscurité redonne au récit sa texture gothique : ruelles opaques, silhouettes découpées par des sources de lumière artificielle, atmosphère de fin du monde. Certes, l’ADN pulp de Zero Year demeure mais cette noirceur rééquilibre le ton. Snyder profite de ce contexte pour réintroduire un antagoniste historique : Doctor Death. Le choix est pertinent. Personnage issu des premiers temps éditoriaux de Batman, rarement exploité dans les continuités modernes, Doctor Death permet de reconnecter l’origin story à l’âge d’or tout en le réinterprétant à travers un prisme contemporain. Ce retour est loin d’être anecdotique : il s’intègre organiquement au chaos orchestré par le Sphinx et densifie l’arrière-plan mythologique du run.
Doctor Death constitue clairement la réussite majeure de ce tome. Son charadesign est marquant : silhouette disloquée, ossature apparente, corps transformé par une expérimentation qui a mal tourné. On retrouve ici le goût de Snyder pour l’horreur organique et la déformation corporelle, déjà visible dans ses arcs précédents. Sa backstory est retravaillée avec efficacité. Ancien scientifique lié à Wayne Enterprises, il sombre après la mort de son fils lors d’une mission de sauvetage impliquant Bruce Wayne. Cette tragédie personnelle nourrit une vengeance intime. Il élimine ses collègues en les transformant en arbres à os, vision macabre qui renoue avec une imagerie horrifique assumée. En s’injectant le sérum, il altère son propre corps, devenant une créature à l’ossature anarchique. Le monstre n’est pas seulement physique : il incarne une décomposition morale, une perte totale de repères. Cette incarnation grotesque donne au récit une puissance visuelle et symbolique qui faisait défaut à certaines parties plus discursives.
L’affrontement contre Doctor Death se conclut sur un drame total. Pour l’antagoniste, consumé par sa haine et son obsession ; pour le héros, témoin impuissant d’un Gotham submergé par un tsunami. La catastrophe amplifie l’idée d’effondrement urbain initiée par le Sphinx. La révélation selon laquelle Doctor Death n’était qu’un pion dans un plan plus vaste orchestré par le Sphinx renforce la dimension stratégique du récit. Le Sphinx n’agit pas dans l’impulsivité : il manipule, anticipe, instrumentalise les rancœurs. Doctor Death devient ainsi la démonstration concrète de la philosophie du Sphinx : tester Gotham, tester Batman, prouver que l’intelligence froide domine la vengeance émotionnelle. Sa mort atroce n’est pas seulement punitive, elle est fonctionnelle dans la mécanique du plan global.
Vient ensuite le face-à-face central avec le Sphinx, qui a transformé Gotham en territoire post-apocalyptique. La ville est revenue à un état quasi primitif, envahie par la végétation et régie par des épreuves intellectuelles imposées à la population. Conceptuellement, l’idée est forte : une métropole moderne réduite à un terrain de jeu cérébral. Cependant, le récit retombe selon moi dans certains défauts du premier tome. L’action se déroule majoritairement en plein jour, la lumière écrase les ombres, et la narration redevient très bavarde. Le Sphinx est par nature un personnage discursif, adepte de la joute verbale et de la démonstration intellectuelle. Mais l’accumulation d’explications et de confrontations verbales ralentit la tension dramatique. Après l’intensité horrifique de l’arc Doctor Death, ce basculement vers une aventure plus lumineuse et démonstrative crée une rupture de ton difficile à ignorer.
Là où le tome se distingue positivement, c’est dans l’approfondissement de personnages secondaires essentiels. Lucius Fox gagne en consistance : il n’est plus seulement le soutien technologique de Bruce Wayne, mais un acteur stratégique dans la survie de la ville. Quant à James Gordon, son traitement est particulièrement réussi. On explore davantage son passé, ses motivations profondes, et ce qui fonde son intégrité morale. Gordon apparaît comme un pilier éthique dans un monde en déliquescence. Cette mise en lumière renforce la dimension humaine du récit et équilibre la grandiloquence des antagonistes.
Greg Capullo livre une prestation à double visage. Dans les chapitres consacrés à Doctor Death, je retrouve pleinement son trait : ombres marquées, anatomies déformées, ambiance gothique et presque expressionniste. Le Batman est massif, inquiétant, sculpté par la pénombre. En revanche, dans les épisodes centrés sur le Sphinx, baignés de lumière et d’espaces ouverts, le style semble s’orienter vers une aventure plus classique. Les contrastes sont moins prononcés, l’atmosphère moins oppressante. Techniquement irréprochable, Capullo adapte simplement son registre au ton du scénario. Mais ce choix esthétique modifie profondément la perception de l’ADN du personnage. On passe d’un Batman horrifique à un héros d’aventure post-apo, ce qui peut déstabiliser selon les attentes.
Batman (Tome 5) : L’an Zéro - 2ème partie est paradoxale. L’arc Doctor Death réactive tout ce qui fait la force du run de Snyder : noirceur, horreur organique, tragédie intime, Gotham étouffante. À l’inverse, l’affrontement final avec le Sphinx, malgré son ambition conceptuelle, souffre d’une surexposition lumineuse et d’une verbosité qui dilue l’impact émotionnel. Le tome oscille donc entre deux visions de Batman : l’une gothique, nocturne, viscérale ; l’autre pulp, spectaculaire, démonstrative. Si l’on adhère à cette hybridation, l’arc gagne en ampleur. Si l’on privilégie le Batman sombre et sensoriel, le contraste peut générer une frustration. Dans tous les cas, Zero Year demeure une proposition structurée et ambitieuse, mais inégale dans son exécution.
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le 26 févr. 2026
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