Alexandre Astier, créateur, scénariste et interprète de Kaamelott, a toujours eu l’ambition de dépasser le simple cadre de la comédie de format court qui a fait connaître la série sur M6. Lors des premiers livres, et en particulier du Livre I, il rêvait déjà d’explorer des récits relevant davantage de la grande épopée d’heroic fantasy, avec des créatures fantastiques, des combats spectaculaires et une atmosphère épique. Malheureusement, les contraintes budgétaires inhérentes à un programme court ne lui permettaient pas d’inclure des dragons, des batailles massives ou d’autres éléments spectaculaires caractéristiques du genre. Sur le petit écran, il devait donc composer avec des moyens limités, mais sur papier, les contraintes disparaissent : le dessin ouvre la porte à toutes les extravagances, sans limite autre que l’imagination de l’auteur.
En novembre 2011, Kaamelott (Tome 6) : Le duel des mages sort chez Casterman. Fidèle à son habitude, Alexandre Astier ne délègue pas l’écriture et signe lui-même le scénario, garantissant ainsi une continuité avec l’univers original de la série.
Dans ce sixième tome, et pour la première fois dans la bande dessinée Kaamelott, le récit se concentre sur Merlin l’Enchanteur, un personnage secondaire culte de la série. Ce choix est particulièrement intéressant, car Merlin, souvent relégué à des rôles d’assistant maladroit ou de conseiller incompétent, se retrouve enfin au premier plan. Comme à son habitude, ses compétences magiques sont remises en question après un nouvel échec cuisant sur le champ de bataille, ce qui déclenche une série de moqueries et de tensions parmi les chevaliers de la Table ronde. Afin de régler la question une bonne fois pour toutes, une idée saugrenue émerge : organiser un duel de mages.
Évidemment, le principal adversaire de Merlin ne pouvait être autre que Elias de Kelliwic’h, son éternel rival. Les fans de la série se souviendront sans peine de leurs innombrables affrontements verbaux, souvent absurdes et tordants. Leur relation, faite de mépris réciproque et de jalousie mesquine, constitue l’un des duos comiques les plus efficaces de Kaamelott. Les premières pages, situées sur le champ de bataille, comptent parmi les plus drôles de toute la collection. Le mélange d’action grotesque et de magie bancale fonctionne à merveille : sorts ratés, quiproquos magiques, répliques assassines, tout y est. On rit de bout en bout, et ce tome s’impose rapidement comme le plus humoristique de la série papier jusqu’à présent.
Sur le plan de l’écriture, ce tome marque sans doute le sommet du style d’Alexander Astier dans le format bande dessinée. Les dialogues, d’une précision chirurgicale, traduisent parfaitement le ton unique de Kaamelott : mélange de langage familier, de tournures médiévales et de logique absurde. La confrontation entre Merlin et Elias offre à Astier un terrain de jeu idéal pour exploiter tout son sens du comique : mauvaise foi, sarcasme, auto-dérision et timing impeccable. Chaque bulle de dialogue sonne juste, et on imagine sans peine les voix des acteurs en lisant les répliques. Mais au-delà de l’humour, le tome réserve également une petite surprise scénaristique : un twist final, inattendu à l’échelle de la bande dessinée Kaamelott. Sans être révolutionnaire, il apporte une touche de nouveauté et prouve qu’Astier ne se contente pas de recycler les mêmes gags. Le lecteur rit, mais aussi s’étonne, ce qui est une première dans ce format.
Steven Dupré signe ici sa meilleure performance à ce stade de la série. Le trait est plus fluide, les expressions plus justes, et les compositions gagnent en dynamisme. Là où certains tomes précédents souffraient de maladresses, notamment sur le personnage de Karadoc, celui-ci est enfin correctement rendu. Les proportions sont respectées, les visages mieux équilibrés, et les scènes d’action comme les duels magiques sont plus lisibles et agréables à suivre. On sent que Dupré s’est approprié l’univers de Kaamelott : il en maîtrise désormais l’humour visuel, les attitudes et les ambiances. Le résultat est propre, cohérent et fidèle à l’esprit de la série. Cette maturité graphique renforce le plaisir de lecture et confirme que la bande dessinée Kaamelott a trouvé son rythme de croisière.
Kaamelott (Tome 6) : Le duel des mages s’impose comme l’un des meilleurs de la série, voire le plus réussi jusqu’ici. Porté par un duo comique légendaire (Merlin et Elias), un scénario simple mais diablement efficace, et des dialogues ciselés, il condense tout ce qui fait la force de l’univers d’Astier : l’absurde, la langue, et la tendresse envers des personnages profondément imparfaits. Le dessin de Steven Dupré atteint enfin sa pleine maturité, et la cohérence entre texte et image est totale.