Lorsque j'ai ouvert cette adaptation du Vagabond des étoiles, je dois avouer que je me suis senti comme cet étudiant paresseux qui cherche le film tiré du roman que son professeur lui a ordonné de lire avant l'examen.
Avec ma pile de lectures longue comme le bras et mes hésitations perpétuelles devant le prochain livre à ouvrir, j'ai profité d'un élan passager pour me jeter sur cette bande dessinée avant que mon envie ne tourne casaque. Puis, peu à peu, je me suis laissé entraîner. Les mots de Jack London, prélevés avec intelligence dans le texte original, ont fini par m'attraper et me guider à travers les pages illustrées de Riff Reb's.
Derrière son étrange récit de réincarnations, qui j'imagine était plutôt novateur en son temps, Le Vagabond des étoiles est avant tout une méditation sur la colère. Cette colère rouge qui bout dans les entrailles de chacun, cette rage qui pousse parfois les hommes au vice, et dans laquelle se niche pourtant toute la force de la résistance. Au sein de cette histoire, la colère de Darrell Standing n'est pas seulement la sienne, mais celle de toute l'humanité face à ses bourreaux. Elle est celle des humiliés, des opprimés, de tous ceux qui voient l'injustice leur déborder de toute part sans trouver d'autre langage que la révolte. À travers le souvenir de ses vies anciennes, ses morts et ses renaissances successives, Standing devient l'héritier d'un courroux atavique, la voix de peuples entiers dont les souffrances ont traversé les siècles.
London s'appuiera sur sa propre expérience, mis au fer durant un mois, pour signer ce réquisitoire féroce contre l'univers carcéral. Son San Quentin, celui-là même où Johnny Cash enregistrera des décennies plus tard son concert légendaire, apparaît comme l'incarnation de cette machine répressive et aveugle que beaucoup appellent Justice. Les violences des gardiens, l'arbitraire des sanctions, les abandons et les dérives du système composent un monde où la cruauté des hommes se déploie sous couvert de cette même Justice (aveugle, comme sa représentation en statue). Après le mensonge d'un de ses camarades de cellules, Standing est jeté à l'isolement, dans une obscurité si profonde qu'il sera même plus en mesure de distinguer le jour de la nuit. Torturer à longueur de jour par ses bourreaux, lui souhaitant faire admettre un crime qu'il n'a pas commis, le punissant à la camisole de force durant des sessions s'étendant sur plus de 10 jours. De quoi sombrer dans la folie. Ou découvrir une autre porte de sortie.
Privé de tout, Standing trouve dans l'imagination une liberté que ses geôliers même ne peuvent atteindre. Le roman, de ce que j'ai ouï dire, célébrait déjà cette idée avec une force rare ; la bande dessinée la restitue efficacement, même si elle atténue, encore une fois selon moi, une part notable de la solitude qui imprègne la lecture d'un roman.
D'ailleurs, en ce qui concerne le dessin, je demeure plus réservé. Après des lectures comme Une fête sans fin ou In Waves, les planches du Vagabond des étoiles n'ont suscité chez moi que très peu d'émotion. Elles sont belles, précises, souvent impressionnantes dans leur construction, mais elles restent à distance. Probablement que Riff Reb's fait preuve d'une grande déférence pour le matériel original, ne souhaitant surtout pas le trahir. Mais perso, c'est là que la BD atteint ses limites. Je serais toutefois largement injuste de ne pas souligner la qualité des cadrages ou même cette maitrise avec laquelle le dessinateur s'empare de la richesse de tous ses décors qu'habitent les réminiscences de notre cher Standing (littéralement : celui qui reste debout, qui ne cède pas malgré l'acharnement de ses geôliers).
Toutefois, je me permets en guise de conclusion une certaine interprétation de l'œuvre de London : Et si ce Vagabond des étoiles racontait aussi notre propre rapport à la lecture ? Car, à priori, à travers les simples histoires que je lis, j'emprunte à mon tour des existences qui ne m'appartiennent pas. Chaque lecteur en a déjà fait l'expérience. Nous avons autant souffert que la famille Stark suite aux Noces Pourpres, nous avons aimé avec autant d'intensité et de couardise que Cyrano, nous avons combattu avec la même ardeur que Siegfried le dragon, et nous sommes tous morts un bon millier de fois sans avoir jamais quitter notre fauteuil. Au cours de ma brève vie de lecteur, j'ai déjà finalement vécu mille vies. Et tant que ma curiosité continuera d'éclairer ma route, mille autres m'attendent encore au tournant.