Entre Bushidō et Meifumadō
Alors que j'arpentais ma bibliothèque à la recherche de ma prochaine lecture, mon regard à croisé 12 gros volumes. Oh, pas besoin de faire les présentations, on se connaissait déjà bien, on se regardait régulièrement avant de s'éviter, un flirt n'allant jamais plus loin. Ces tomes, je les avais accumulé petit à petit, dans l'idée de les lire lorsque la saga serait complète. Mais quand ce fut le cas, j'ai finalement été découragé en voyant ces mastodontes alignés les uns à côté des autres, j'ai préféré repousser. C'est qu'elle est intimidante la saga dont je m'apprête à vous parler. J'ai tout de même fini par m'y résoudre, il était de mon devoir d'enfin me lancer dans l'épopée Lone Wolf & Cub. Tel un bushi, je ne pouvais plus dévier de cet objectif, il en allait de mon honneur ! J'allais lire les 12 pavés de l'édition Prestige avant d'entamer quoi que ce soit d'autre, ma loyauté serait sans faille ! Et avant d'entrer dans le vif du sujet, parlons-en de cette édition : elle est magnifique avec son grand format, ses marges intérieures (pour une meilleure vision des pages même au niveau de la reliure), ses préfaces/postfaces ou encore sa petite galerie d'images et son glossaire en fin de volume. Pourtant je peux quand même évoquer 2 potentiels défauts : la grande fragilité de la couverture et (évidemment) le poids du tome. C'est que ça pèse sur les bras au bout d'un moment, à moins que vous ne soyez plus malin que moi et que vous le posiez simplement sur une table, un bureau ou que sais-je.
Mais me voilà donc lancé, je découvre un récit épisodique où chaque chapitre est l'occasion de présenter un nouveau contrat, un nouvel assassinat du loup solitaire (Ittō Ogami) et son petit (Daigoro). Dès le départ on sent un potentiel avec ce système mais on peut craindre l'écueil dans lequel peuvent notamment tomber les recueils de nouvelles : des histoires trop courtes qui ne laisseraient pas le temps au développement des personnages présentés, ou répétitives et donc lassantes sur la longueur. Pour cette raison, j'ai lu un chapitre par-ci, un chapitre par-là avant de laisser le tome 1 de côté pendant des semaines, oubliant de fait ma résolution de départ. Je n'ai aucune excuse... J'avais abandonné la voie du bushido pour marcher sur celle du Meifumadô, à la frontière du Rikudō Shishō. Malgré tout, après avoir lu quelques BD et m'être mis à jour sur mes différents mangas en cours, la lucidité aura fini par retrouver le chemin de mon esprit et j'ai repris ma lecture des Lone Wolf & Cub, en commençant par terminer le premier tome. A l'issue de celui-ci, j'étais déjà convaincu de tenir un très bon manga mais les craintes de départ restaient présentes, comment tenir un récit sous forme épisodique sur 12 pavés sans lasser le lecteur ?
L'auteur / le bushi
Kazuo Koike, l'auteur de Lone Wolf & Cub, m'a apporté la réponse dès le tome suivant. Oui parce qu'après avoir refermé le second tome, j'ai pu me rendre compte que la variété des situations et des enjeux balayait sans peines mes craintes de redondance. J'ai surtout eu la sensation que cette histoire avait déjà gagné en profondeur, on en apprend plus sur le passé de notre personnage principal et les raisons qui l'ont poussé à devenir un assassin, on développe progressivement (et avec peu de mots) la relation entre le père et son fils aussi, une relation faite de confiance et de transmission. L'introduction était passé et on pouvait entrer de plein pied dans le cœur du sujet, non seulement chaque chapitre donne lieu a un nouveau destin tragique prenant et parfaitement exposé en une soixantaine de pages mais surtout on baigne dans l'ambiance parfaitement retranscrite du Japon féodal de l'ère Edo avec ses traditions et ses mœurs. On nous passe en revue toutes les strates de la société japonaise de l'époque et leurs fonctionnement sans manichéisme. Moi c'est vraiment un contexte qui me fascine alors se plonger dedans sur 12 x 700 pages (grosso modo) c'était génial ! Et non content de nous servir une recette fragmentée qui fonctionne, découpée par Kazuo Koike tel un samouraï, un fil rouge apparait et s'épaissit progressivement jusqu'à transformer ce format épisodique en un récit plus limpide, une intrigue plus directe. Les derniers tomes s'enchainent alors à la vitesse de l'éclair, d'autant que les antagonistes jouissent d'un développement très intéressant dans le dernier quart du manga. Les personnages, qu'il s'agisse des protagonistes ou des antagonistes, semblent relativement simples au départ mais s'avèrent rapidement bien plus complexes et intéressants. Je me suis régalé de cette histoire jusqu'à la dernière goutte. Seul petit regret, Ittō Ogami est si fort qu'il est finalement assez rare de s'inquiéter réellement pour son sort, le personnage en devient particulièrement charismatique et évidemment iconique mais c'est à double tranchant puisque les affrontements deviennent plus une démonstration de sa puissance et de sa technique qu'un moment de tension véritable. Ca n'entache pas la lecture de mon point de vue tant elle a de belles choses à offrir mais c'est un point à soulever et qui pourrait en rebuter certains.
Le dessinateur / le sabre
Mais si Kazuo Koike est le bushi, il est inséparable de son sabre (son âme). Ce que j'essaye de dire c'est qu'il serait peut-être temps de présenter l'autre pilier de cette œuvre, son dessinateur, Gōseki Kojima ! Pendant près de 20 ans ces deux là se sont associés et ont formé ce qu'on a appelé le "Golden Duo". Et pour cause, si Kazuo Koike a su créer une histoire passionnante, réaliste, dure et violente, c'est Gōseki Kojima qui lui a insufflé une âme par le biais de son dessin. Un dessin oldschool absolument fabuleux, un style hachuré, des contours gras et une science des contrastes et des ombrages qui donne du relief à l'ensemble. Je suis complètement sous le charme de ce coup de crayon minutieux qui sublime chaque décor, chaque personnage, chaque coup avec une puissance dingue et particulièrement cinématographique. Tout aussi à l'aise dans l'action que dans la contemplation, les différentes mises en scènes font mouche, dans le calme comme dans la tempête. Il y a d'ailleurs une vrai maitrise du rythme, notamment via le découpage (qui, comme le dessin, n'a pas pris une ride). Dire que ce titre a plus de 50 ans, ça force le respect. Gōseki Kojima se permet régulièrement de prendre son temps avec des plans en plusieurs cases où un personnage avance vers le premier plan, de plus en plus proche et donc de plus en plus détaillé. De même on a pas mal de séquences sans paroles qui fonctionnent extrêmement bien, pas besoin de mots lorsque le dessin parvient de lui même à faire passer le message, que ce soit pour faire comprendre une situation ou véhiculer de l'émotion. C'est donc une certitude, Gōseki Kojima entre directement dans le top de mes dessinateurs favoris. Et pour cette raison je suis heureux d'avoir supporté le poids de cette édition, ce grand format est une bénédiction pour le dessin de Lone Wolf & Cub.
L'éveil
Lone Wolf & Cub est un classique indéniable, un manga qui a eu une grande influence sur son média et au delà puisqu'en plus des adaptations japonaises au cinéma ou à la télévision, il aura aussi eu un impact culturel à l'international. Du comics (avec Frank Miller) jusqu'aux séries TV (The Mandalorian) en passant par le rap (Wu-Tang Clan). Mais la renommée est une chose, il fallait encore que j'y sois réceptif, et c'est peu dire que je l'ai été. J'ai d'abord déguster les tomes avant de les dégommer de plus en plus frénétiquement. L'éveil est atteint, après avoir marché sur la route du Meifumadō et triomphé des épreuves du Rikudō Shishō, je peux l'affirmer haut et fort : Lone Wolf & Cub est une claque atomique, un pur chef d'œuvre. Il entre dans mon panthéon personnel et bonne chance pour l'en déloger. En terme de mangas de samouraï j'avais déjà une Triforce avec Vagabond, L'Habitant de l'infini et Le Samouraï Bambou. Cette Triforce s'est donc changée en carré magique et je n'aurai de cesse de recommander ces œuvres et leurs auteurs/dessinateurs. Pour poursuivre avec le Golden Duo, il me restera La Voie de l'Assassin dont le premier tome est sorti tout récemment. J'ai confiance, je vais attendre d'avoir plus de tomes à disposition avant de me lancer. L'histoire se répète.