La montagne ça vous gagne


L'alpinisme est décidément un terreau fertile ! C'est une discipline extrêmement exigeante qui évoque le dépassement de soi comme aucune autre, aussi poétique que dangereuse. Le sujet est passionnant et il n'est pas étonnant que de nombreux artistes s'en emparent, outre les films ou les romans, on peut aussi le retrouver dans les bandes dessinées. De Tintin au Tibet jusqu'au Sommet des Dieux, la montagne exerce une véritable fascination autant pour les protagonistes que pour les lecteurs. Mais quel meilleur moyen pour ressentir soi même la tension d'une ascension, sans bouger de son canapé, qu'avec un jeu vidéo ? C'est ainsi que j'avais découvert Jusant, titre prometteur qui ne m'avait malheureusement pas comblé mais dévoilait, manette en main, bien plus la poésie de la montagne que ses dangers ou son exigence. Il aura fallu attendre Peaks of Yore pour que ce versant apparaisse au grand jour, deux œuvres qui prennent le même sujet mais le traient de manière diamétralement opposée.




Quand deux mondes se rencontrent


Quand j'ai vu apparaitre Cairn, c'était la promesse d'une nouvelle tentative ambitieuse de dresser le portrait de l'alpinisme, et cette fois-ci sous les traits d'un dessinateur reconnu, j'ai nommé Mathieu Bablet. Je ne vais pas vous faire l'offense de présenter ses BD parce que je vous avoue ne pas encore les avoir lu, ça se fera tôt ou tard parce que ça fait un moment que j'en entends du bien. Toujours est-il que j'ai adoré la direction artistique du jeu, on est bel et bien dans une (belle) BD interactive à la patte reconnaissable, c'est une vision qui me plait beaucoup et qui fait ressortir la beauté de la nature de manière artistique plus que réaliste. Bablet n'avait jamais travaillé sur un jeu vidéo jusqu'ici, et pour un coup d'essai on peut clairement parler de réussite. Alors évidemment il s'occupe de ce qu'il sait faire, à savoir dessiner, mais c'est encore lui lui qu'on retrouve au scénario. Cette rencontre entre le monde de la bande dessinée et celui du jeu vidéo me fait particulièrement plaisir, moi qui suis friand de ces deux univers.

Mais il y a une autre source de satisfaction pour moi, c'est un autre type de rencontre, celle que j'évoquais plus haut, entre Jusant et Peaks of Yore. Le premier est plutôt centré sur la poésie que peut évoquer la montagne, c'est par là que passe l'émotion ici, c'est une aventure au gameplay fluide et globalement sans encombre qui dispose aussi d'une narration directe (que j'ai malheureusement trouvé maladroite et assez envahissante). Le second porte plutôt sur l'exigence d'une ascension tendue et le sentiment d'accomplissement qui en découle sans s'encombrer d'une véritable narration puisque le jeu consiste gravir différents sommets sous formes de niveaux bien distincts, c'est un feeling qui passe purement et simplement par le gameplay et ne recherche pas tant le réalisme des actions que celui des sensations. Ce qui est formidable avec Cairn, c'est qu'il ambitionne de rassembler ces deux visions, ces deux mondes.




Faire partie d'un tout


Carin c'est donc bel et bien une aventure dans laquelle on va incarner Aava, une alpiniste chevronnée qui va tenter l'ascension du mont Kami (le sommet des Dieux quelque part, ça ne s'invente pas), tristement célèbre pour être impossible à gravir et collectionner les cadavres de ceux qui tentent de s'en approcher de trop près. La narration est présente et ce coup-ci je l'ai trouvé bien dosée, elle est explicite sans être envahissante. On a notre lot de courtes cinématiques ou de discussions in game mais aussi de petites lectures parsemées dans la montagne pour qui est suffisamment curieux. Ce que je veux dire par là c'est que tout ne se trouve pas nécessairement sur une route simpliste gentiment tracée pour le joueur façon couloir. Non, ici l'exploration est encouragée et récompensée, que ce soit par un joli paysage, un message, de la nourriture, les traces d'un peuple qui habitait la montagne avant de la déserter, etc. En effet, il y a une relative liberté laissée au joueur. Pas qu'on soit face à un gigantesque monde ouvert (au sens général du terme) mais la montagne, écrasante, se dresse devant nous et libre à nous d'aborder notre ascension comme bon nous semble. En clair, il appartient au joueur de choisir sa voie après avoir préalablement préparé son itinéraire. Pour se faire, il est possible de reculer la caméra pour mieux appercevoir l'obstacle et ses parois, un outil indispensable pour tout bon alpiniste virtuel. D'ailleurs, toujours à partir de cette option, on peut carrément visualiser le chemin parcouru à tout moment, des pointillés s'affichent depuis le départ de notre expédition jusqu'à notre position actuelle. Tout n'est pas visible depuis n'importe quel endroit mais ça le devient lorsqu'on termine le jeu une première fois, on nous offre alors la possibilité de visualiser tout notre périple de A à Z, je trouve ça génial. Un mode photo est aussi disponible et je pense qu'il y a moyen de faire de belles choses avec mais je ne m'y suis pas essayé malheureusement, je n'ai toujours pas ce réflexe. Pour autant, je me suis arrêté de nombreuses fois pour simplement observer la motagne et le paysage au loin, sur fond de musique atmosphérique diablement efficace.

Mais au delà de la contemplation, Cairn est aussi une expérience exigeante, je distingue vraiment l'exigence de la difficulté, la nuance a du sens ici. Déjà, le jeu dispose d'une dimension survie, bon ça reste relativement light mais ça reste un aspect non négligeable. Il faut penser à récupérer de l'eau dès que possible et à ramasser suffisamment de nourriture, médicaments et autres bandages pour ne pas être à court en cas de besoin. La place de notre sac à dos n'est pas infini, il faut donc l'organiser selon nos besoins (présents et à venir). Honnêtement c'était plutôt très tranquille jusqu'à un certain point et puis bien plus important sur la dernière partie du jeu. Et puis évidemment, on y arrive enfin, le cœur du jeu c'est évidemment l'escalade ! Contrairement à Jusant qui a un feeling "arcade" très permissif ou même à Peaks of Yore qui est difficile mais fait preuve d'extravagences dans son gameplay, Cairn se veut plus réaliste dans son approche. On doit gravir chaque paroi lentement, en prenant le temps de bien positionner nos mains et nos pieds (indépendamment) et en faisant très attention à notre endurance, le feeling est donc plus proche d'une "simulation" pour schématiser.

Avec Cairn on a donc un tout cohérent : une aventure sous la forme d'une unique grande ascension avec une bonne narration qui laisse de la place à la contemplation ainsi qu'un game feel satisfaisant qui nous fait goutter à la complexité d'aborder un tel périple, avec ses préparatifs et ses moments de tension lorsqu'on escalade. J'ai grandement apprécié mon voyage et m'apprêtais déjà à lâcher un bon gros 8 assorti d'un coup de cœur, et puis... Et puis la dernière ligne droite du jeu m'a carrément soufflé, je l'ai trouvé géniale. Pourquoi ? Et bien justement parce qu'elle rassemble tout ce que j'ai cité précédemment, l'émotion passe par la narration autant que par le gameplay à proprement parler. Cette phase est plus ardue, plus prenante et même pleine de poésie et de beauté. Elle met aussi un peu plus en valeur l'aspect météorologique du jeu. Bref, Cairn a alors franchi un cran supplémentaire pour me laisser une excellente impression finale à laquelle je cède volontiers. L'amour des développeurs transpire dans ce jeu, il a été fait pour les bonnes raisons et ça se ressent à tous les étages. Est-ce qu'il est parfait ? Non, on a de petits bugs ici et là (rien de bien grave me concernant) ou quelques petites imprécisions dans le système de sélection automatique des membres d'Aava qui donne parfois lieu à des situations cocasses, mais franchement rien qui n'aura pu entamer mon plaisir. Je préfère un jeu magique qui a ses petits défauts qu'un jeu qui fait à peu près tout bien sans posséder cette petite étincelle qui fait toute la différence.



Le sommet


Mon sommet d'alpinisme virtuel reste Peaks of Yore, c'est personnel mais je n'ai pas vécu de sensations de vertige et de tension plus grisantes dans ce média. Ceci étant dit, Cairn est une autre superbe proposition qui mérite de figurer très haut dans le genre, il s'impose directement comme un cador de l'escalade mais aussi comme un jeu important de 2026, je suis persuadé qu'il gardera une place au chaud dans mon top de l'année. Je dis bravo, tout simplement.

Vorador
9
Écrit par

Cet utilisateur l'a également mis dans ses coups de cœur et l'a ajouté à sa liste Les meilleurs jeux vidéo de 2026

Créée

le 10 févr. 2026

Critique lue 179 fois

Vorador

Écrit par

Critique lue 179 fois

10
9

D'autres avis sur Cairn

Cairn

Cairn

9

Vorador

19 critiques

Et vous, quel est votre sommet ?

La montagne ça vous gagneL'alpinisme est décidément un terreau fertile ! C'est une discipline extrêmement exigeante qui évoque le dépassement de soi comme aucune autre, aussi poétique que dangereuse...

le 10 févr. 2026

Cairn

Cairn

9

Gyaran

43 critiques

Hubris

En jouant à Cairn en 2026, j’ai replongé dix ans plus tôt, en 2017. Quand, après un sommeil séculaire, on m’avait mis face à un mur. Pas un mur de difficultés, non. J’avais déjà depuis longtemps...

le 18 févr. 2026

Cairn

Cairn

10

Alyson_Jensen

217 critiques

Le sommet Déesse

« Parce qu’elle est là. »La salle d’entraînement. Une simple formalité. Un échauffement pour faire le point sur la technique, éprouver les articulations, étirer muscles et tendons. Les blocs sont un...

le 10 févr. 2026

Du même critique

Cairn

Cairn

9

Vorador

19 critiques

Et vous, quel est votre sommet ?

La montagne ça vous gagneL'alpinisme est décidément un terreau fertile ! C'est une discipline extrêmement exigeante qui évoque le dépassement de soi comme aucune autre, aussi poétique que dangereuse...

le 10 févr. 2026

Vagabond

Vagabond

10

Vorador

19 critiques

La géniale adaptation de Musashi en manga

Vagabond c'est la libre adaptation par Takehiko Inoue du roman culte d'Eiji Yoshikawa paru chez nous en 2 volumes (La pierre et le sabre puis La parfaite lumiere) traitant du célèbre sabreur Miyamoto...

le 29 avr. 2014

Saros

Saros

8

Vorador

19 critiques

Saros, ça rosse

Saros, en tant que suite spirituelle de Returnal, était l'un de mes plus grosses attentes de l'année. J'avais adoré le voyage de Selene sur Atropos, marquant à plus d'un titre : une atmosphère assez...

le 15 mai 2026