Mister Miracle
7.8
Mister Miracle

Comics de Tom King et Mitch Gerads (2017)

Darkseid est. Mais nous aussi.

Tout commence par un sentiment de claustrophobie. Tom King l'a lui-même expliqué : à l'origine de Mister Miracle se trouve une violente crise existentielle qui l'a conduit à l'hôpital. Une sensation d'étouffement, l'impression d'être coincé dans un monde qui ne tourne pas rond. Quand on regarde l'actualité, difficile de ne pas se superposer à ce sentiment.


Mais cette anecdote éclaire aussi assez bien la singularité de l'auteur. Depuis ses débuts, King n'a cessé de faire se rencontrer les récits super-héroïques et les difficultés du quotidien. Mister Miracle repose sur une expérience intime, réelle, presque impossible à saisir frontalement, qui trouve sa forme sublimée à travers les codes du comics. Car c'est là que réside toute la force de la série : raconter une crise profondément humaine à travers la figure d'un dieu.


Cette détresse prend immédiatement corps avec Scott Free (alias Mister Miracle), que nous découvrons au pire moment de sa vie : après sa tentative de suicide. Le Maître de l'Évasion, le Houdini imaginé par Kirby, est capable de s'échapper de n'importe quel piège, sauf de sa propre dépression. N'est-ce pas ironique ?


À partir de cet instant, quelque chose semble se dérégler. Ou plutôt, comme Scott ne cesse de le répéter : « Quelque chose cloche chez moi. » Les signes s'accumulent. Lors d'un talk-show, un animateur lui demande avec insistance s'il croit avoir réellement échappé à la mort. Les yeux de Big Barda, sa femme, paraissent avoir changé de couleur. Scott discute avec Obéron, pourtant mort avant que la série ne commence. La réalité se met à glitcher. Et surtout revient cette fameuse case noire, toujours identique, portant seulement ces deux mots : « Darkseid est. »


Tout au long des deux premiers chapitres, le doute ne quitte jamais vraiment le lecteur. Que sommes-nous en train de regarder ? Une réalité alternative ? Le dernier fantasme d'un cerveau mal oxygéné ? Une forme de purgatoire ? D'enfer ? De paradis ? Tom King refuse de trancher et entretient volontairement cette ambiguïté jusqu'au bout. Un côté cryptique qui, si je tire un pont plutôt élastique, n'est pas sans me rappeler mon expérience devant Neon Genesis Evangelion, s’avérant posséder pas mal d'autres thèmes en commun, vous allez voir.


Ce qui est certain, en revanche, c'est que Darkseid a mis la main sur l'équation d'anti-vie : une formule capable de détruire toute volonté et tout espoir afin de soumettre l'univers entier et le plonger dans les ténèbres les plus sombres. Mais King détourne habilement l'idée pour en faire autre chose. Sous son vernis cosmique, l'équation d'anti-vie ressemble finalement beaucoup à une analogie de la dépression. Quant au mantra « Darkseid est. », il évoque ces pensées intrusives propre à la dépression qui reviennent sans cesse nous hanter, le poids des traumatismes dont on ne parvient jamais complètement à se débarrasser.


Et de traumatismes, il est indéniablement question. Rapide résumé : Scott Free n'est pas simplement un super-héros. Il est le fils du Haut-Père de Néo-Génésis, échangé enfant contre Orion, le fils de Darkseid, afin de mettre un terme à une guerre. Tandis qu'Orion grandissait dans l'amour et l'abondance, Scott passait son enfance dans les geôles d'Apokolips sous les sévices de Mamie Bonheur et de la Fosse X. Et même après son évasion aux côtés de Big Barda, ces blessures n'ont jamais cessé de le définir.


Mister Miracle peut être découpé en 2 mouvements assez distincts. Dans sa première moitié (chapitre 1 à 6), la guerre reste presque hors-champ. King préfère s'intéresser à la réinsertion de Scott dans ce monde super-héroïque qu'il avait quitté, au procès que lui intente son frère, Orion, nouveau monarque de Néo-Génésis après la mort de leur père, persuadés qu'il travaille pour Darkseid. Il est donc question de cette incapacité à échapper à son héritage. De destin avec des accents de tragédie grecque et de PTSD.


Puis tout bascule. Chapitre 7 à 12 : Orion est assassiné, Big Barda annonce sa grossesse et Scott hérite du rôle de Haut-Père. La guerre, jusque-là lointaine, devient inévitable. Pour autant, King refuse toujours d'en faire le véritable sujet de son récit. Même lorsque l'action se déplace sur le front, il continue de dresser des parallèles entre les massacres d'une guerre cosmique d'un côté et l'éducation d'un enfant de l'autre. Deux responsabilités écrasantes qui posent finalement la même question : quel prix faut-il payer pour préserver la paix / quelles monstrueux sacrifices sont nécessaire pour protéger ceux qu'on aime ?


Cette idée atteint son point culminant lorsque Darkseid propose sa reddition totale en échange du fils de Scott. Exactement comme le Haut-Père l'avait fait avant lui. Scott se retrouve alors dans une impasse. Sacrifier un enfant pour sauver des milliards de vies ou refuser et prolonger le conflit ? Sauver l'univers au prix de reproduire le traumatisme qui l'a détruit ? Pour celui qui a passé sa vie à fuir, c'est sans doute le piège ultime. Cette fois encore, il n'y a aucune sortie...


Et l'on revient alors au point de départ : ce sentiment d'enfermement. C'est alors que la grille rigide en 9 cases prend tout son sens : elle agit comme une contrainte permanente. Plus qu'un simple hommage à Watchmen, elle traduit peu ou prou visuellement l'état d'esprit du personnage. Scott est enfermé dans son histoire, dans ses responsabilités, dans son traumatisme. Les gouttières finissent presque par ressembler à des barreaux.


On peut même pousser la réflexion vers une lecture plus méta. Et si Scott cherchait à s'échapper non seulement de son destin, mais aussi de sa condition de personnage de comics ? Après avoir vaincu Darkseid, Metron lui offre la possibilité de rejoindre une autre réalité, celle du véritable univers DC de 2018. Pourtant Scott refuse. Il choisit de rester dans ce monde imparfait, artificiel peut-être, mais où il a trouvé une forme de bonheur. Derrière ce choix, King semble poser une question qui dépasse largement le cadre du comics : une illusion heureuse vaut-elle mieux qu'une vérité douloureuse ?


Les générations précédentes ont construit leurs propres mondes. Leurs choix ont façonné l'existence de Scott. Ces mondes sont hérités. Ils lui ont été imposés. Alors, quand Scott décide de rester avec Barda et leurs enfants, il crée quelque chose de nouveau. Un monde qui n’est pas celui de ses pères. Un monde qui lui appartient. Sa famille. Son foyer. Son avenir.


Le monde dans lequel Scott vit à la fin ne représente pas forcément un paradis artificiel. Il représente ce qui arrive à beaucoup d'adultes : on se marie, on devient parent, nos priorités changent, le monde ancien disparaît. Pour la première fois, il accepte ce rôle. Et c'est précisément à ce moment qu'il cesse de vouloir fuir. Toute sa vie, Scott a été défini par une seule chose : l’évasion. Il fuit Apokolips. Il fuit ses geôliers. Il fuit les pièges. Il fuit ses responsabilités. Il fuit même la vie. Mais face à son fils, il cesse enfin de courir. C'est là peut-être le véritable accomplissement du personnage.


Néanmoins, Scott n’est pas totalement guéri pour autant. Au contraire, Darkseid reste présent. Le traumatisme reste présent. Les blessures restent présentes. Mais elles ne gouvernent plus sa vie. D’où la reformulation implicite du célèbre slogan « Darkseid est. », ponctué par un « Nous aussi. ». La souffrance existe. La dépression existe. Le traumatisme existe. Mais nous existons aussi. L’amour existe aussi. La famille existe aussi. L’avenir existe aussi. C'est ça le Quatrième Monde, le dernier hommage à Kirby.

OuaZz
9
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le 15 juin 2026

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