Prenez n’importe quelle situation donnée. Non, pas n’importe laquelle, emparez-vous plutôt de la plus basse et dérisoire qui soit et présentez-la sur le papier. Elle demeurera ce qu’elle est, à savoir une tache sur du papier blanc. Mais associez au mouvement un vague effort porté sur la mise en scène, présentez plutôt la séquence de telle sorte qu’elle soit grandiloquente, avec éloquence, majesté et une fausse réserve. Alors là, l’abjection n’en est plus une ; elle est une œuvre d’art qui, parce qu’elle fait appel à la sensibilité, s’affranchit nécessairement de la raison, et ne saurait de ce fait être jugée pour ce qu’elle est à la seule aune de l’esprit critique. On appelle ça un « chat perché sur licence poétique ». Seulement à ce petit jeu de con, j’y joue pas, aussi les mystifications d’usage, pour ce qu’elles ont de piteuses, me glissent dessus pour ruisseler sur le sol ; là où je m’en vais les piétiner.
« Toi, t’as pas aimé Onani Master Kurosawa »
Soyons francs quitte à être brutaux, j’avais déjà commencé à pisser dessus avant même de le lire. Rien que le concept respire la prétention adolescente de ces cuistres qui s’imaginent pouvoir offrir un nouveau regard sur ce qu’il y a de plus vil en controuvant l’approche. Je dirai de l’auteur, quitte à céder à la facilité sinon à l’évidence, que sa masturbation intellectuelle pour aboutir à son histoire était-elle, qu’elle aura littéralement ressurgi sur le papier. C’est moins Kurosawa qui se sera secoué la nouille ici que son auteur en réalité.
Pensez donc, c’est une histoire prenante et d’une profondeur insoupçonnée, un jeune homme, travaillé par ses hormones et son manque d’autodiscipline, s’en va fréquemment se masturber dans les toilettes de l’école en pensant à une de ses petites camarade en particulier. Puis un jour, une desdites camarades le découvre dans ses œuvres. Ça valait la peine de composer un manga. Quatre tomes n’étaient pas de trop, il aurait fallu se commettre dans une saga et prier Peter Jackson d’en adapter les hauts-faits avec des paysages néo-zéalandais filmés en grand angle.
Les dessins de Yokota Takuma trouvent leurs accès sur le lecteur du fait que leur démiurge ait su donner un aspect faussement raturé à ses traits. Aurait-il encré de manière conventionnelle ses planches comme cela se fait de coutume qu’on ne lui aurait sans doute pas accordé deux regards, mais ce parti-pris graphique, il faut le dire, dote l’œuvre d’un semblant de cachet. La farce n’en est qu’ainsi mieux crédibilisée par un faux vernis de sérieux.
Vous voulez rendre une œuvre intellectuelle ? Foutez de la narration introspective partout. Une plongée prolongée dans la psyché d’un con, lorsqu’elle est interminable, vous amènerait presque à croire qu’il s’agit d’un génie. Ise Katsura a dû apprendre tout cela en lisant Hunter x Hunter. À peu de choses près, cependant, que chaque ligne de la moindre pensée qui émane d’un personnage sert un propos et ne se contente pas de mimer la réflexion pour la finalité de ce faire, mais l’incarne véritablement.
Tout est inutilement saturé de lignes de texte dans des encarts narratifs sans franchement servir à quoi que ce soit si ce n’est interpréter le moindre événement que nous pouvons nous-même analyser en ces mêmes termes que ceux énoncés. En mieux.
J’en suis au premier chapitre et déjà je devine ce qui va suivre. La jeune demoiselle introvertie qui l’a interrompu dans sa gloire va, par le truchement d’une narration convenue, devenir plus proche de lui. Ainsi le misanthrope va s’ouvrir au monde grâce à elle, départir son caractère asocial et mettre fin à sa lubricité solitaire grâce au pouvoir de l’Amour.
Ah ! La voilà qui s’assied sur le siège devant lui. Tout ça prend la bonne voie de ma prophétie. Prophétie, ou profession de foi, celle de cracher sur un manga qui se croit spécial et innovant pour n’être finalement qu’une resucée de contes doucereux et finalement bien plus gentillets qu’ils n’affectent de l’être.
Pour avoir été en marge durant mon parcours scolaire, misanthrope assez caractérisé et même forcené, il faut le dire, le fait de dépeindre des « gens de ma caste » sous ce jour peu flatteur ne saurait être accepté que comme une insulte. Que l’auteur fut un garçon perturbé et vicieux, ça le regarde – car il ne serait jamais venu à écrire ce qu’il nous rapporte sans y avoir pensé auparavant – mais qu’il n’associe pas tous les asociaux de ce monde à cette basse caricature qui en est faite ici.
Au chapitre quatre, j’utilisais déjà mes pouvoirs de prescience pour déterminer que Kurosawa allait sauver Kitahara du harcèlement dont elle est sans cesse la proie. Pour accomplir sa justice, il commencera d’abord par éjaculer sur les uniformes de sport des vilaines. Un acte fort. Un qui vous conduit à regretter d’avoir été si désobligeant à l’endroit de The Rapeman qui, en comparaison, était autrement plus sophistiqué dans ses œuvres.
Chose amusante, je lisais une traduction amateur du manga, et l’équipe en charge de la traduction s’appelait « Fap Note », s’amusant à dresser des parallèles pertinents entre Death Note et Onani Master Kurosawa. Notamment sur ce côté réflexif à envisager ses manigances et ses vengeances en prenant ses airs ténébreux, jusqu’à même nous délivrer un « Keikaku Doori » (Exactement comme prévu) pour appuyer la référence, quand ça n’est pas carrément des hommages ostensibles. Onani Master Kurosawa serait donc le Death Note de la bite ? Je vois bien le gland, effectivement, il est même personnage principal de l’œuvre, pour ce qui est du reste… c’est déjà plus contestable dès lors où le présent manga n’a pas une once de couille à mettre sur la balance.
Quelle serait exactement la morale de l’histoire ? Car il n’y en a une, ne nous cachons pas derrière notre petit doigt dans les toilettes des filles. Car à bien lire ce que je me suis infligé – ça n’était pas aussi terrible que je le laisse penser, au moins pour ce qui tient à la narration – je devrais en déduire qu’un message nous parvient, et il serait le suivant :
« Les adolescents mâles sont frustrés sexuellement jusqu’à ce que des filles s’intéressent à eux ».
Grande avancée dans le domaine de l’anthropologie que celle-ci. Le fait que Takagawa se soit intéressée à lui sans franchement qu’il y ait de raison à ça sinon que la narration l’ait ordonné, aura été pour Kurosawa un salut inespéré et tombé du ciel. Un comme il n’en arrive jamais dans une vie.
Vous croyez que tous les asociaux du monde, pour beaucoup étant des intellectuels assez aigris, méprisants et… foncièrement aristocratique pour ce qui est de l’esprit, vont avoir droit à ce qu’une fille intéressante – et belle de surcroît – s’intéresse spontanément à eux en dépit de leur caractère effacé et taciturne ? Je puis personnellement témoigner du contraire. Même un roman de gare pour midinettes ne laisse pas s’évader autant de faux espoirs doucereux que ceux qui émanent de cette œuvre.
Je remarque que Ise Katsura, scénariste de ce qui nous accable ici, a écrit un autre manga de quinze tomes parus à ce jours contant l’histoire d’un Otaku qui découvre que la plus belle fille de sa classe joue à Magic : The Gathering en secret et filent de là une romance larvée. Si un jeune collégien/lycéen me tombe dessus, je tiens à être très clair quant à son parcours de vie : AUCUNE JOLIE FILLE, GENTILLE ET INTELLIGENTE, DANS TA CLASSE, NE PARTAGE TES PASSIONS ET FERA LE PREMIER PAS VERS TOI. Je voudrais pas que ce genre de mangas laisse planer le doute ; car ce genre de scénario, très franchement, tient limite de la science-fiction ou de la fantaisie tant le présupposé de la trame est improbable et fantasque.
La relation abusive entre Kitahara et Kurosawa rappellera immanquablement celle des protagonistes des Fleurs du Mal dont Onani Master Kurosawa s’est très clairement inspiré en versant moins loin dans le scabreux et le pathos. Bon sang… rien que de taper « Kurosawa » sur le clavier me brûle les doigts tant ce nom sacré ne saurait être attribué qu’à un seul et unique protagoniste de manga.
J’admets avoir un peu ri par de rares moments. Le message pensif adressé aux concepteur du Jurassic Ride m’a fait son petit effet en tout cas.
Comme de juste, car on le voit venir à des kilomètres à la ronde, le jour fatidique où Kitahara ordonne à Kurosawa de la « venger » de Takagawa tombe. Parce qu’on l’a vu venir, on soupire que tout cela tombe aussi de manière si prévisible. Le récit s’écrit si bien tout seul que le lecteur pourrait presque le compléter de lui-même sans que l’auteur ne soit plus nécessaire à la suite.
Il y a tout de même un aléa sur le parcours amoureux de Kurosawa, que j’avais vu venir sur le tard mais pas du fait de la narration cette fois, lorsque Takagawa partît se mettre à la colle avec un autre. C’était trop beau, et tous les introvertis ayant été proche d’une de leur camarade en particulier sans prendre l’initiative auront connu ça.
Snif Toutes des putes de toute façon.
Par empathie, parce que l’auteur et moi-même ainsi que tant d’autres qui liront ici cette lecture, ont trop bien connu ce sentiment, l’œuvre grimpe d’un échelon dans mon estime. On rumine l’aigreur en commun dirons-nous. C’est une manière comme une autre de communier.
D’autant que la suite du récit, se détourner de cet ami qui a pu séduire celle qu’on convoitait. Merci, monsieur Katsura, d’avoir ravivé ma mémoire estudiantine. Le bonheur d’autrui n’existe, dans ces circonstances, qu’à notre détriment. Il est bon, parfois, de me donner de nouvelles raisons de me complaire dans l’acrimonie la plus acide qui soit. À croire qu’il a puisé des chapitres entiers depuis ma mémoire.
S… salope va ! essuie pudiquement ses larmes Qu’est-ce qu’elle lui trouvait à ce con ?
À peu de choses près que je branlais pas de rage dans les toilettes de filles ensuite et que je ne cherchais pas à me venger car je savais que ce serait ajouter de la disgrâce à la débâcle. Ça rendait ma souffrance moins grotesque.
Ça reste finalement plus touchant que Les Fleurs du Mal, car plus proche de ce que beaucoup d’élèves de collège/lycée peuvent connaître ou avoir connu. Si j’ai eu du mal à rentrer dedans, suite à la révélation fatidique, on redoute autant que l’on recherche le chapitre suivant. Fallait, j’imagine, le temps d’échafauder la relation pour que la violence de la douleur nous perce en pleine poitrine. C’était finement joué.
Mais il faut toujours qu’on en revienne à la branlette fatale qui, si elle a un sens, psychologiquement, à savoir distinguer des morceaux de chair d’un être aimé quand il n’ose plus la fantasmer pour de si basses besognes parce qu’il la respectait, reste quand même dommageable à l’œuvre. J’imagine qu’il fallait attirer le chaland avec un concept percutant. C’est réussi en ce sens.
Le fait qu’accomplir une vengeance mesquine en se polissant le chinois, ça vous ruine un drame comme c’est pas permis. Le sentier de la perdition franchi à la seule force du poignet… bon.
Nagaoka n’est pas un personnage assez complet pour qu’on le prenne pour une menace. Il est aussi innocent et sympathique qu’un labrador à l’état de chiot, difficile de lui en vouloir d’avoir raflé la belle. Je pensais initialement que son insistance à vouloir convier Kurosawa en toute chose résultait d’un amour pour lui, son comportement aurait alors eu un sens, mais pas là. Personne ne s’obstine à être sympathique envers quelqu’un d’aigri, passant son temps à vous envoyer chier et qui, visiblement, vous en veut. Cette relation entre eux a mal été écrite. Il aurait fallu que leur amitié soit plus sincère et la cassure plus latente.
Les remords de Kurosawa contribuent pour beaucoup à détruire son personnage. Il n’aurait pas fait ce qu’il a fait à moins de le désirer franchement du fait de l’animosité qu’il éprouvait pour le bonheur d’un couple qui ne serait pas le sien. Quand on a atteint ce degré de rancœur, on ne regrette pas la haine qu’on éprouve. Pour un peu, on s’en voudrait de ne pas haïr davantage le monde qui nous entoure.
Mais il s’en sera fallu d’une photo pour le faire pleurnicher.
Et il avoue. Par grandeur d’âme. Voilà de quoi le faire descendre dans l’estime du lecteur alors qu’il n’est plus qu’un martyr pétri de noblesse sur le chemin du repentir. Pourquoi ne pas le canoniser tant qu’on y est ?
Il ne sera même pas renvoyé de son établissement et ce, bien qu’il ait éjaculé sur des effets personnels de jeunes demoiselles à plus de cinq reprises, dont une fois dans une flûte-à-bec. Je ne suis pas très au fait des lois au Japon, toutefois avec un avocat acharné, ça peut vite virer à l’accusation d’agression sexuelle. Mais là, aucune incidence excepté la mort sociale dont il fera les frais dans le dernier tome. Son professeur n’appellera même pas ses parents… et Kurosawa continuera ses affaires aux toilettes des filles !
Japon, entre tradition et modernité ; terre de contrastes, de mystères et de priapisme frénétique.
Kurosawa, tel le Buddha, viendra écraser Kitahara de sa morgue et de sa sagesse, les mains encore moites et poisseuses de s’être délesté du fardeau de ses gonades. On ne sait trop qui de l’indécence ou de la bêtise prend alors le plus le pas sur l’œuvre.
Et tout s’arrange sans même qu’un effort n’eut à être fourni. Nagaoka, en éternel bébé labrador, revient à lui alors que rien n’y prédispose, Takagawa lui pardonne en un rien de temps sans même lui en avoir tenu rigueur et, une des délinquantes qui s’était vengée de lui en appelant des loubards pour lui casser la gueule deviendra même sa copine... Globalement, tout le monde finit par laisser passer cette affaire dans un haussement d’épaule.
IL S’EST BRANLÉ ET A ÉJACULÉ SUR LES EFFETS PERSONNELS DE CERTAINES DE SES CAMARADES. ÇA DEVRAIT LUI VALOIR L’OPPROBRE À VIE.
Quelle est la morale, je demande une fois encore ? Que tout dans la vie vous sera pardonné si vous êtes honnête ? Qu’au fond, tout le monde est sympa et ne demande qu’à s’ouvrir à vous ? Que chacun autour de soi est plein de bienveillance ? Que le fait de se branler sur les effets personnels de ses camarades de classe n’est finalement pas si grave ? Qu’il faut savoir accepter docilement que celle qu’on aime soit à la colle avec son meilleur ami et tenir la chandelle pour les temps à venir ? Qu’il suffit juste de changer d’état d’esprit, comme ça, pour devenir sociable ? C’en est si naïf que ça confine au registre criminel.
Kitahara dira qu’elle ne peut se défaire de son amertume, la narration – encore elle – la présentant alors comme une anomalie. Or, ce n’est pas le cas. Le fait d’accepter d’être dépossédé de ce qu’on convoite conduit nécessairement à ces sentiments. Accepter docilement l’état de fait, résigné le sourire aux lèvres, ça, c’est une tare, pas une preuve de sagesse. Le fatalisme est une pulsion de mort, pas de pondération ; la haine vous ronge, mais uniquement parce qu’elle vous anime, elle est une force ; une pulsion de vie. Haïr, c'est savoir aimer ; accepter, c'est se résigner.
Tout est mielleux et faux, les larmes de joie, les enthousiasme niais : « Kurosawa essaye de changer, youpi ! », comme si changer de comportement s’accomplissait en deux jours. À supposer qu’on change véritablement et qu’on ne cache pas réellement ce que l’on est pour ne changer qu’en apparence. Non, difficile de trouver une crédibilité à une conclusion aussi bienveillante et sirupeuse où tout s’arrange et tout s’améliore.
« Tu étais asocial Deviens un des normies que tu méprises, parce que tu veux clairement devenir l’un d’eux, hein ? C’est pour ça que tu te tiens à l’écart d’eux. »
Je pensais que le manga avait été écrit par un de ces reclus, de ces marginaux dont j’étais, mais je mesure aujourd’hui que de cette caste, il en est foncièrement étranger. Raison pour laquelle le personnage de Kurosawa est finalement si bancal, de ses bassesses à sa pitoyable rédemption. Gardez-vous, vous qui n’êtes pas des nôtres, de parler en notre nom, ou même de nous adresser une moraline mièvre et poisseuses de trop vous être branlés dessus comme si vous vous étiez lustrés la colonne avec les Évangiles.