À force de piocher dans toutes les figures de l’horreur pour les passer par le filtre de son esprit ingénieux, il fallait bien se douter que James Tynion finirait par échouer sur les terres de la maison hantée. Le genre déborde de manoirs, de cabanes et d’appartements tourmentés. Faire appel à cette figure revient à convoquer toute une galerie de spectres, une iconographie richement ornementée au fil du temps. En somme, une pépinière dans laquelle piocher à loisir et récolter des siècles d’expérimentations pour, à son tour, planter une nouvelle graine dans la forêt.
Tynion l’a bien compris. Seulement, son propos ne consiste pas tant à méditer sur la mort qui tourmente une demeure qu’à s’intéresser à la vie, celle qu’on risque de laisser filer à force de poursuivre des chimères. La fin (spoiler à venir) l’exprime clairement : grâce à un système de rétro-ingénierie, le but ultime devient celui de rendre la vie aux fantômes. La preuve d'échec de notre complaisance à jouer avec nos limites ou, comme l'auteur est accoutumée, injecter un peu de cœur à l'horreur ?
Derrière le folklore de la maison hantée se dessine ainsi une réflexion sur le deuil et l’incapacité à laisser partir ceux qu’on a perdus. À trop vouloir retenir les morts, et avant tout le souvenir que nous nous en faisons, ne finit-on pas par sacrifier sa propre existence ? Et que reste-t-il de cette dernière lorsqu’on la consacre à l’espoir de grappiller une forme d’éternité, immanquablement faite de douleur et, dans le cas présent, d'un chagrin aveugle ?
À l’exception d’un twist qui rappellera quelque peu le jeu SOMA, l’auteur fait surtout grand cas de ce que les vivants peuvent occulter lorsqu’ils se raccrochent à pareilles chimères.
Le principal hic de cette petite histoire tient finalement à un décalage : l’horreur marque moins que les saillies émotionnelles suscitées par les flashbacks qui nous éloignent de l’héroïne véritable de l’album, à savoir cette villa hantée. N’en reste pas moins une lecture satisfaisante, servie par un dessinateur talentueux, Christian Ward, lequel, après une exploration des fonds marins avec Ram V dans Aquaman Andromeda, met un point d’honneur à exploiter les possibilités offertes par la planche pour asséner quelques sueurs froides au lecteur. Dommage, cependant, qu’une partie de ces effets s’écrase contre un monstre singulier, certes, mais peu effrayant. Le mieux reste parfois l’ennemi du bien.
D’autant que tout le mystère entourant le manoir nous glisse entre les doigts. La faute à un scénario (et cela me fait mal de l'avouer vis-à-vis de l'amour que je porte à son auteur) qui peine à nous immerger dans la mythologie des lieux, ou plutôt à leur insuffler une véritable présence. Sans doute James Tynion s’est-il légèrement épuisé sur The Nice House… Ou les quelques 4 séries qu'il tient en parallèle à bout de bras.
La critique de la petite bourgeoisie convoitant l’immortalité, ou encore celle de la culpabilité latente que nous connaissons tous à propos de notre propre jugement à notre égard, tout comme l’importance de trouver du réconfort dans un avenir incertain, restent elles aussi trop maigres pour pleinement marquer les esprits et faire de Spectregraph une œuvre à la hauteur de ce que le scénariste nous a habitués à lire dans sa bibliographie.
Faut-il y voir le signe avant-coureur d’un certain relâchement ou simplement la preuve qu’on ne peut pas toujours être au sommet de son art, surtout lorsqu’on enchaîne les projets à un rythme aussi prodigieux ? Lève le pied, James. Personne ne t’en voudra. Avec amour, un admirateur pas si fantomatique.